Salaire minimum: l’équation simpliste de l’IRIS

Manifestion pour la hausse du salaire minimum à 15$ l'heure le 15 octobre 2017 à Montréal
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Manifestion pour la hausse du salaire minimum à 15$ l'heure le 15 octobre 2017 à Montréal

Le débat sur la hausse du salaire minimum à 15 $ que certains ne cessent de ramener sur le tapis comporte de nombreux aspects, comme l’impact sur l’emploi, la productivité, les prix, la pauvreté, les régions et d’autres encore. Mais toutes ces questions se rapportent à deux arguments fondamentaux : tout d’abord, on ne peut pas parler de revenu au salaire minimum sans parler des autres aspects de la fiscalité et des services sociaux qui affectent le revenu disponible ; ensuite, on ne peut pas imposer un niveau de salaire qui n’a aucun rapport avec la valeur économique nette qu’il permet de créer sans que cela ait des répercussions.

Pour ce qui est du premier aspect, la toute dernière analyse de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques démontre que, même si au Québec, le salaire minimum horaire est plus bas que celui des trois autres grandes provinces canadiennes, le revenu disponible correspondant assure un taux de couverture des besoins de base généralement plus élevé en raison d’une charge fiscale nette plus basse.

Pour ce qui est des répercussions, celles-ci sont en général négatives : réductions d’heures de travail, réduction d’avantages sociaux, mises à pied, hausses de prix, expansions remises à plus tard et fermetures. Ce sont ceux qu’on tente d’aider qui en seront les premières victimes, c’est-à-dire les personnes à faible revenu qui perdront leur emploi ou n’en trouveront pas, ou celles qui devront payer plus cher pour certains produits.

Une récente étude de l’IRIS cherche toutefois à nous faire croire que ces répercussions négatives n’auront pas lieu, parce qu’elles seront contrebalancées par les retombées économiques d’une hausse du salaire minimum.

En calculant l’augmentation de la masse salariale des personnes dont le salaire passera à 15 $, ainsi qu’un possible effet d’entraînement sur ceux dont le salaire est déjà juste au-dessus de ce montant, les chercheurs de l’IRIS ont estimé des retombées entre 2,2 milliards et 3,4 milliards. Ces montants tiennent compte de pertes d’emplois appréhendées très minimes, correspondant à environ 2 % des emplois dont le taux horaire est de moins de 15 $.

Selon l’IRIS, les entreprises devraient comprendre qu’il est dans leur intérêt de mettre ce pouvoir d’achat dans les mains des consommateurs, puisque « Plus de salaire = plus de consommation = plus de chiffre d’affaires ».

Ce ne serait donc pas un problème d’exiger des entreprises qu’elles offrent des salaires plus élevés, puisque les travailleurs dépenseront leur argent nouvellement gagné pour acheter les produits de ces mêmes entreprises. L’argent sort de la poche des entreprises et y revient, et tout le monde en bénéficie !

Scénario irréaliste

Ce scénario de retombées économiques est toutefois, c’est le moins qu’on puisse dire, assez irréaliste. En premier lieu, il faudrait présumer que les entreprises embauchant les 830 000 travailleurs qui gagnent 15 $ ou moins au Québec sont exactement les mêmes qui verront leurs produits être plus demandés, et dans une proportion équivalant à la masse salariale additionnelle qu’elles auront à débourser. Il n’y a aucune raison de croire que ce sera le cas.

Il faut par ailleurs tenir compte de l’effet sur les prix. L’IRIS admet que l’augmentation des coûts de main-d’oeuvre pourrait entraîner une hausse additionnelle des prix à la consommation de 1 à 2 points de pourcentage, qu’ils estiment négligeable. Or, étant donné que l’inflation se situe à ce niveau depuis des années, il s’agirait d’une hausse importante.

Mais de façon plus cruciale, ce ne sont pas tous les prix qui seront affectés de la même façon. Les secteurs où les salaires sont généralement élevés, les services financiers par exemple, ne seront pas touchés, et il n’y aura probablement pas d’augmentation de prix de ces services. D’autres secteurs, comme le commerce de détail, l’agroalimentaire ou la restauration, seront directement et lourdement touchés. Les prix y augmenteront de façon beaucoup plus importante.

[…]

L’équation de l’IRIS ne s’appuie en fait sur aucune logique économique. Une partie des salaires additionnels sera dépensée (le reste sera épargné, partira en impôts et taxes, ou servira à rembourser des dettes). Et une partie seulement de ces dépenses se feront dans les entreprises touchées par la hausse du salaire minimum.

[…]

L’impact global des répercussions sera nécessairement négatif (diminution du PIB, des heures travaillées, du pouvoir d’achat, etc.). On ne peut malheureusement pas faire disparaître cet impact en sortant de son chapeau une équation simpliste.

17 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 2 mai 2018 06 h 06

    Faiblesse stratégique

    La stratégie voulant faire "comprendre qu'il est dans leur intérêt" d'augmenter le salaire minimum à 15$, se heurte immanquablement aux litanies de pertes d'emplois, d'hausses de prix ou de ralentissements économiques que cela occasionnerait. Cette stratégie de l'IRIS de vouloir convaincre à tout prix le patronat attise plutôt l'ardeur des oracles économiques sur les effets négatifs d'une telle augmentation.
    Peut-être réussira-t-il à persuader quelques employeurs qui, par opportunisme, approuveront la proposition, mais l'IRIS ne réussira jamais à convaincre la classe bourgeoise d'augmenter le salaire minimum avant ses profits. Et cette impossible mission auprès des patrons mine la capacité de l'IRIS à rendre la lutte plus efficace.

    • Raynald Blais - Abonné 2 mai 2018 10 h 33

      " ...on ne peut pas imposer un niveau de salaire qui n’a aucun rapport avec la valeur économique nette qu’il permet de créer sans que cela ait des répercussions, réductions d’heures de travail, réduction d’avantages sociaux, mises à pied, hausses de prix, expansions remises à plus tard et fermetures." (Norma Kozhaya)

      D’après Mme Norma Kozhaya, il y a un rapport entre le salaire et la plus-value, appelée ici “la valeur économique nette”. Et elle a raison. Pour une plus-value donnée, c'est-à-dire fixe, le salaire est inversement proportionnel au profit. Si le salaire augmente, le profit diminue; et vice-versa. Et c’est en s’appuyant sur cette loi économique du capitalisme que Mme Kozhaya répète les menaces habituelles des propriétaires de moyens de production de réduire la production si leurs profits sont menacés.

  • Mario Jodoin - Abonné 2 mai 2018 07 h 59

    Envolée idéologique

    Comme souvent, la réplique à des affirmations lancées sans démonstration comme dans ce texte exige plus d'espace que le texte original. Je n'ai bien sûr pas l'espace ici pour ce faire. Je me contente donc de souligner la faiblesse de l'argumentation de cette lettre, faercie d'affirmations gratuites non démontrées et d eraisonnements fautifs. Par exemple, l'auteure semble prétendre que l'argent versé en impôts et taxes n'entraîne aucune retombées économiques, alors que cet argent sera soit dépensé par les gouvernement, soit utilisée pour réduire les autres sources de revenus, soit utilisés pour rembourser la dette, ce que recommande fortement le Conseil du patronat (ce conseil serait mauvais pour l'économie?).

    Autre exemple, l'auteure écrit «il faudrait présumer que les entreprises embauchant les 830 000 travailleurs qui gagnent 15 $ ou moins au Québec sont exactement les mêmes qui verront leurs produits être plus demandés». Est-ce que cela veut dire que si l'argent est dépensé ailleurs, il n'aura pas de retombées? Le résultat du bilan emplois créés moins emplois perdus est le résultat de deux flux, pas seulement de la perte d'emplois des entreprises touchées.

    Et, les affirmations gratuites, non démontrés et inexactes se poursuivent, pendant que l'emploi continue à croître en Ontario, même chez les jeunes, quatre mois après une hausse de 21 % du salaire minimum (de 11.60 $ à 14,00 $), alors que les organismes similaires de l'Ontario criaient au désastre là aussi... Finira-t-on par comprendre que non, il n'y a pas de loup ici?

  • Raynald Goudreau - Abonné 2 mai 2018 09 h 16

    Les chiffres selon chacun ...

    Il est d’intérêt du patronat de favoriser une main d’œuvre bon marché , captive et sous éduquée . On trouveras toujours des arguments du pour et contre . C'est le combat du peuple depuis toujours et pour toujours .

  • Marc Davignon - Abonné 2 mai 2018 09 h 33

    Fordisme .....

    Quand ils ont compris que d'augmenter le salaire des employés permettrait à ceux-ci de faire l'achat des produits qu'ils produisaient, ce fut comme une révélation! Vraiment? Non! Constat d'un système qui implosa après des décennies au bon vouloir de la main invisible. Mais, un jour, crack, boum! Les travailleurs à bout d'argent n'avaient plus d'eau au moulin, d'autres, peu nombreux, avaient, lentement, détourné la source (de leurs propres mains et non celle qui est invisible). Le postulat d'un marché libre et celui l'accumulation du capital se buta à la dure réalité qu'un petit nombre de gens, même très riches, ne pouvaient, à eux seuls, faire tourner une machine qui en nécessite des millions pour le faire fonctionner quelque peu convenablement. Échec d'un système de surproduction!

    Ce petit groupe de gens fut éberlué et n'eut d'autre choix que de réinjecter de l'argent dans la rivière des «travailleurs», non sans un tordage de bras de l'État.

    Bon! Les mauvaises habitudes sont difficiles à perdre. Encore une fois, un petit groupe de gens trouva l'idée géniale du «imposer une seule fois», donc, des paradis fiscaux. Encore une fois, le drainage (pour favoriser le ruissellement, cette fois) se produit asséchant le lac de l'État. Cela n'est pas suffisant, optimisation oblige, il faut en perdre le moins possible et les salaires (sauf celui du PDG, bien sûr!) peuvent représenter une brèche importante. Il devient donc impérieux de réduire le plus possible cette fuite qui videra, si elle n'est pas contrôlée, le bassin profit.

    Alors, notre système post-fordisme et celui-là, celui de création de sophismes et de faux-fuyant requis pour contourner les connaissances et l'expérience acquise de l'époque des années folles. Sommes-nous suffisamment imbéciles pour y croire?

    • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2018 11 h 20

      "système post-fordisme" Incidemment, M. Ford, fondateur de la célèbre entreprise automobile du même nom, avait augmenté le salaire de ses employés pour qu'ils aient les moyens d'acheter ses autos...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 mai 2018 10 h 25

    Une question sans doute niaiseuse…

    Pourquoi le Conseil du patronat ne s’inquiète jamais des effets néfastes de l’augmentation faramineuse de la rémunération des dirigeants de grandes entreprises ?

    • Raymond Labelle - Abonné 2 mai 2018 11 h 30

      Vous nous mettez sur une bonne piste M. Martel.

      Plus les bénéficiaires des baisses d'impôt ou de hausses de revenus ont des revenus élevés, moins la baisse d'impôt ou la hausse de revenus ne fera rouler l'économie. L'argent pourra davantage être investie ailleurs qu'au pays, par le biais d'achats de titres, être économisé - les personnes peuvent davantage voyager, etc. On a vu le gouverneur de la Banque du Canada chicaner les entreprises parce qu'elles s'asseyaient sur l'argent accumulé sans la réinjecter dans l'économie.

      Moins les bénéficiaires de hausses de revenus ont des revenus élevés, plus grande sera la proportion de ces revenus supplémentaires consacrée à l'achat local de biens et de services.

      Bref, de l'argent donné aux pauvres fait plus rouler l'économie que de l'argent donné aux riches.