Nos musées doivent protéger les grandes oeuvres d’art

Le Musée des beaux-arts du Canada n’est pas une banque; notre patrimoine national n’est pas à vendre, s'insurge l'auteure. 
Photo: Getty Images Le Musée des beaux-arts du Canada n’est pas une banque; notre patrimoine national n’est pas à vendre, s'insurge l'auteure. 

Nous croyions que les oeuvres d’art de valeur patrimoniale, du moins les plus importantes de nos collections publiques, étaient en sécurité dans nos musées, protégées des appétits des spéculateurs par de stricts règlements institutionnels et par la Loi sur l’exportation des biens culturels, comme elles le sont sur leurs murs et dans leurs réserves, par des conditions de conservation idéales.

Nous savions que l’UNESCO avait développé des règles d’éthique élevées pour assurer que les pays, même les plus démunis, et leur population continuent à jouir et à chérir les trésors de leur patrimoine culturel, de génération en génération, conservant ainsi pour toujours leur culture, dans ses ruptures comme dans sa continuité. Protégées sur la scène nationale autant qu’internationale par leur statut de biens culturels d’importance patrimoniale, elles étaient réputées être inaliénables.

Oubliez tout ça. Depuis deux semaines. Nous avons appris qu’au Canada, pays réputé développé, même les oeuvres d’art majeures de nos collections publiques, même celles appartement au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), risquent d’être vendues aux enchères et exportées sans que la population, les amateurs d’art, les experts, les médias, le Parlement, le gouvernement même, soient informés d’une situation aussi inacceptable, dans l’ignorance des règles de transparence requises en démocratie et au mépris de toute vision à long terme.

Certes, nous avons appris aujourd’hui qu’à la suite d’une décision de dernière minute prise par le conseil d’administration du MBAC, sous le tollé des experts en art de tout le pays et des médias, La tour Eiffel de Chagall n’est plus menacée d’exportation. Ce tableau lumineux évoquant la liberté et l’amour ne risque plus d’être séquestré dans l’ombre d’un coffre-fort. Mais il reste possible pour les administrateurs de nos collections publiques, dont le MBAC, de se défaire ainsi, à des fins financières, d’autres oeuvres d’art de grande valeur.

Afin d’éviter la reproduction d’une telle situation honteuse, il faut que le gouvernement et le MBAC prennent immédiatement les décisions qui s’imposent :

le MBAC doit abolir ses règlements de juin 2017 autorisant le déclassement et l’aliénation d’oeuvres d’art de sa collection pour des raisons financières et revenir à son ancien règlement qui l’interdisait formellement ;

à plus long terme, un projet de loi devrait être présenté à la Chambre des communes afin de revenir à de meilleurs règlements protégeant nos collections publiques et interdisant formellement l’aliénation d’oeuvres d’art patrimoniales ou d’autres biens culturels de toutes nos collections publiques, en s’inspirant des procédures et des lois prévalant au Royaume-Uni, en France et dans d’autres pays européens et de la rigueur de leur application ;

à cette fin, l’exportation et l’exposition d’oeuvres d’art de nos collections publiques dans un contexte commercial devraient être interdites ;

la seule cession possible serait alors la cession entre galeries publiques, par échange ou par donation, afin d’améliorer les deux collections en les rendant plus cohérentes et significatives ou pour d’autres motifs scientifiques ou esthétiques, avec pour seul objectif l’intérêt culturel public ;

évidemment, la vente d’oeuvres d’art données aux établissements muséaux canadiens qui ont permis aux donateurs de bénéficier d’un avantage fiscal devrait être absolument interdite, car elle serait contraire à la philosophie de la Loi sur l’exportation des biens culturels, adoptée précisément pour protéger le patrimoine canadien contre son exportation et éviter la spoliation de notre patrimoine ;

enfin, le gouvernement devrait revoir au plus tôt sa Loi sur l’exportation des biens culturels, et surtout les règlements et procédures de contrôle assurant sa bonne application, en comblant les brèches qui ont permis l’exportation du Chagall dans le plus grand secret.

C’est le rôle de tous les véritables démocrates canadiens que de s’engager pour empêcher l’exode et la perte d’oeuvres d’art majeures de nos collections publiques canadiennes au profit d’intérêts privés : elles appartiennent d’abord à la population canadienne qui les a payées avec ses impôts. Nous y veillerons. Le MBAC n’est pas une banque ; notre patrimoine national n’est pas à vendre.