Pour un pavillon Jeanne-Lapointe à l’Université Laval

La tour des sciences de l’éducation serait le premier pavillon voué à l’enseignement et à la recherche à porter le nom d’une femme, et de surcroît d’une universitaire d’envergure, souligne l'auteur.
Photo: Université Laval La tour des sciences de l’éducation serait le premier pavillon voué à l’enseignement et à la recherche à porter le nom d’une femme, et de surcroît d’une universitaire d’envergure, souligne l'auteur.

Un groupe de professeurs de l’Université Laval a récemment entrepris une démarche pour que le pavillon des sciences de l’éducation prenne le nom de Jeanne Lapointe (1915-2006), professeure décédée de la Faculté des lettres qui a été l’une des chevilles ouvrières de la Révolution tranquille. J’apporte mon entier soutien à cette judicieuse initiative en tant qu’ex-professeur titulaire et ex-doyen de cette faculté.

J’ai connu Jeanne Lapointe quand elle m’a enseigné la littérature au début des années 1970. Je me souviens d’une femme réservée mais énergique, d’une vaste culture, à l’intelligence vive et au français impeccable. Socialement très avertie, elle quittait parfois la littérature dans ses cours pour nous parler de politique et de sociologie. C’est elle qui m’a fait comprendre la bipartition géolinguistique du Québec. Comme elle l’expliquait avec clairvoyance, le sort du français au Québec se joue principalement à Montréal, car le Québec restera francophone si la grande région montréalaise, qui représente plus de la moitié de la population et qui accueille la très grande majorité des immigrants, ne se bilinguise pas et continue à utiliser majoritairement le français dans tous les domaines.

La toponymie de notre campus reflète encore l’ancien corps professoral, car elle est presque totalement masculine. Seulement deux bâtiments secondaires sont associés à une personnalité féminine : la résidence pour filles Agathe-Lacerte et la maison Marie-Sirois, qui abrite une association étudiante. La tour des sciences de l’éducation serait le premier pavillon voué à l’enseignement et à la recherche à porter le nom d’une femme, et de surcroît d’une universitaire d’envergure. Jeanne Lapointe fait en effet figure de pionnière dans le monde universitaire francophone du Québec. Au cours de sa longue carrière de 47 ans, elle a été la première femme professeure titulaire de la Faculté des lettres. Elle a publié de nombreuses analyses littéraires d’inspiration psychanalytique ou féministe. Dès les années 1950, elle a été une critique littéraire réputée à Radio-Canada. Elle a aidé plusieurs écrivaines devenues célèbres, dont Anne Hébert et Marie-Claire Blais.

Engagement social

Mais la candidature de Jeanne Lapointe ne se limite pas à ses qualités de professeure. Il convient de tenir compte aussi de son engagement social éminent et de ses idées progressistes. Jeanne Lapointe a siégé à titre de commissaire à la commission Parent (1961-1966), dont les recommandations ont lancé le Québec dans la modernité et ont été à la base de notre système d’éducation actuel. Le grand sociologue Guy Rocher a reconnu l’apport décisif de Jeanne Lapointe aux travaux de la commission : « Sans elle, le rapport Parent n’aurait eu ni le contenu, ni la qualité, ni la densité qui ont contribué à l’influence qu’il a exercée dès sa parution et jusqu’à ce jour. »

Jeanne Lapointe a aussi été commissaire à la commission Bird sur la situation de la femme au Canada (1967-1970). Cette commission fédérale a joué un rôle majeur pour l’amélioration de la condition féminine dans notre société sur le plan à la fois éducatif, politique, juridique et économique.

Certains pourraient objecter que Jeanne Lapointe ne provenait pas du monde scolaire et que son nom ne pourrait par conséquent pas être attaché à un pavillon des sciences de l’éducation. C’est oublier que l’éducation déborde les murs de l’école. La cause de l’éducation a évidemment avancé grâce au dévouement des acteurs scolaires, mais aussi grâce à la contribution de penseurs, d’intellectuels, de politiques qui, comme Jeanne Lapointe, ont eu à coeur la formation des jeunes. Par son travail remarquable à la commission Parent, celle-ci a permis la démocratisation de l’enseignement et sa libération de l’emprise religieuse.

Le nom de Laure Gaudreault (1899-1975) circule depuis assez longtemps comme un autre choix toponymique pour le pavillon des sciences de l’éducation. Laure Gaudreault a le grand mérite d’avoir été à l’origine de la syndicalisation du corps enseignant à une époque où les institutrices étaient exploitées et devaient enseigner dans des conditions très difficiles. Mais son concours à l’amélioration de l’éducation est d’ordre essentiellement syndical, alors que celui de Jeanne Lapointe est beaucoup plus vaste et embrasse l’ensemble des dimensions de l’éducation, telles que son organisation, sa sécularisation et son programme pédagogique.

Il est temps d’honorer cette grande femme qui a malheureusement été oubliée. J’espère que mes collègues de la Faculté des sciences de l’éducation appuieront sans réserve cette proposition d’appellation et seront fiers de travailler dorénavant au pavillon Jeanne-Lapointe. Pour mieux la connaître, je leur conseille de lire ce livre d’hommages rendus notamment par Monique Bégin, Louky Bersianik, Marie-Claire Blais et Guy Rocher : Jeanne Lapointe, artisane de la Révolution tranquille, Montréal, Triptyque, 2013.