La ZLEC et le projet d’intégration économique africaine

Il serait naïf de croire qu’en l’espace de quelques années seulement, on puisse construire un projet de marché commun dont la coopération entre États sera le leitmotiv, croit l'auteur.
Photo: Agence France-Presse Il serait naïf de croire qu’en l’espace de quelques années seulement, on puisse construire un projet de marché commun dont la coopération entre États sera le leitmotiv, croit l'auteur.

Récemment, à Kigali, au Rwanda, 44 États africains ont signé une entente, pour le moins historique, visant à créer une zone de libre-échange continentale (ZLEC). Ce projet tant attendu d’un marché commun africain s’inscrit dans le fameux Agenda 2063, une feuille de route ambitieuse censée déboucher d’ici les prochaines décennies vers une réelle prospérité économique dans le continent africain. Mais, si à première vue, ce projet de ZLEC semble séduisant, il n’en demeure pas moins qu’on est loin d’une concrétisation à court ou à moyen terme, et que le chemin pour espérer le réaliser sera long et parsemé de plusieurs obstacles, dont trois sont décisifs.

Le premier est d’ordre politique. En effet, il serait naïf de croire qu’en l’espace de quelques années seulement, on puisse construire un projet de marché commun dont la coopération entre États sera le leitmotiv. Cela reviendrait à renier l’historique des relations intracontinentales : des relations marquées par des rivalités politiques et des ambitions hégémoniques concurrentes entre ses États. À ce titre, les rivalités entre le Maroc et l’Algérie sont un très bon exemple et juste l’épisode de l’installation, il y a de cela quelques années, d’une usine du constructeur français Renault à Tanger et les remous qui l’ont suivie a été révélateur en la matière.

Mais il y a aussi l’ego démesuré de certains dirigeants africains. Cet ego résonnera très fort lorsqu’on essayera de définir le porte-étendard de ce projet, son leader en quelque sorte. Mais, il retentira encore plus lorsque viendra le moment de faire des concessions, un élément pourtant incontournable dans ce genre de projet, souvent marqué par le caractère sensible et délicat du jeu des négociations. Et si l’Union européenne, forte de ses 60 ans de coopération, peine quelquefois à trouver cette délicatesse afin de réaliser des arrangements à moins de trente membres, imaginez en Afrique lorsque, à terme, les 54 États seront tous ensemble.

Le deuxième obstacle renvoie à la ventilation du poids économique entre les membres visés par cette entente. Premièrement, le Nigeria, première économie du continent, représentant environ 20 % du PIB total de l’Afrique, a décliné l’offre et n’a pas signé cette entente. Cela témoigne justement des difficultés à venir dans cette aventure.

Deuxièmement, même si l’Afrique a connu un boom économique très important depuis les dix dernières années, celui-ci ne s’est pas généralisé sur l’ensemble des pays du continent de manière uniforme. Ainsi, il existe une très forte asymétrie sur le plan économique entre le groupe de tête et le reste du peloton : sept pays (l’Algérie, l’Afrique du Sud, l’Angola, l’Égypte, le Maroc, le Nigeria et le Soudan) représentent à eux seuls plus des deux tiers de l’ensemble du PIB du continent, qui en compte une cinquantaine. Ce profond clivage économique entre les deux groupes pointera, sans aucun doute, comme un élément de discorde incontournable lors des prochaines négociations à venir, car les objectifs seront loin d’être faciles à concilier entre les deux entités.

Marginalisation

Enfin, au-delà de l’intégration souhaitée, il reste le fondamental : la structure économique elle-même. En effet, il y a peu de complémentarité sur le plan de la production entre les pays africains, et ceux-ci demeurent encore confinés dans une large part à être des fournisseurs de matières premières. Plus encore, ce piège de spécialisation primaire les met davantage en situation de concurrents les uns des autres qu’en potentiels clients les uns pour les autres.

Par ailleurs, le nerf de la guerre dans le commerce international demeure les biens à haute valeur ajoutée, dont la production fait encore cruellement défaut dans la structure économique du continent. Corollaire de cette situation, la part de l’Afrique dans l’économie mondiale n’évolue guère depuis les dix dernières années : elle est figée à 5 %. Pendant ce temps, la part du continent dans le commerce international peine à atteindre les 3 %, ce qui en fait un joueur très marginal sur cette scène.

Pire encore, aujourd’hui, soixante ans après « les indépendances », plus de 80 % des exportations africaines continuent de voler vers d’autres cieux, alors que les échanges intra-continent représentent à peine 12 %, comparativement aux échanges en Amérique du Nord qui se situent à plus de 40 % et à ceux dans l’Union européenne à hauteur de 60 %.

En ce sens, s’il y a d’ailleurs un enseignement à tirer pour l’Afrique de l’aventure d’intégration européenne, c’est que bâtir un projet d’intégration économique est un long processus qui obéit à une logique de petits pas, de petits gains, un à la fois. Il se joue sur plusieurs décennies, le temps de dissiper les doutes, d’atténuer les rivalités, de développer des complémentarités sur le plan productif, d’harmoniser les normes et les pratiques, et enfin, de gagner la confiance mutuelle.

À défaut de quoi, ce n’est pas d’un projet structurant pour le développement et la prospérité économiques qu’il sera question, mais plutôt d’une simple chimère.

Aboutissement dont l’Afrique a tristement et trop souvent fait l’expérience !

1 commentaire
  • Daniel Faucher - Abonné 16 avril 2018 11 h 37

    Nous participons encore et toujours à l'exode des cerveaux...

    et l'Afrique s'en trouve toujours perdante. Nos universités ouvrent grand leurs portes aux étudiants étranger, entre autres pour leur contribution à leurs budgets. Les étudiants africains constituent une part non négligeable de ces étudiants étrangers.Quel pourcentage de ces étudiants retournent ensuite dans leur pays pour mettre leurs nouveaux savoir-faire au service de leurs pays? Je n'ai pas de chiffres actuels, mais j'ai l'impression qu'une part importante de ceux-ci restent à l'extérieur de l'Afrique. Ce n'est rien pour accélérer les transferts de connaissances et, de surcroît, l'argent dépensé dans les universités étrangères et dans le soutien matériel aux étudiants pendant leurs études ne contribue pas à renforcer les universités et les économies africaines. On a beau dire que tout commence par l'éducation, on reste encore assez près de l'époque coloniale et de la première grande vague des indépendances où on dénonçait l'exode des cerveaux et le sous-développement découlant de la structure même des grands empires coloniaux.Pas étonnant qu'on parle du " fameux Agenda 2063, une feuille de route ambitieuse censée déboucher d’ici les prochaines décennies vers une réelle prospérité économique dans le continent africain". Si, du côté de la Francophonie internationale, on se décidait à intervenir vraiment dans ce qui compte pour le développement de l'Afrique, peut-être que l'objectif de 2063 pourrait être raccourci de façon significative. Autrement, 2063 n'est peut-être même pas réaliste...