Monsieur le Ministre Blais, veuillez traiter les pauvres comme les riches

Selon l’auteur, le ministre François Blais devrait refaire ses devoirs à partir de zéro en considérant que les pauvres, ce sont aussi des personnes, tout comme le sont les médecins spécialistes et les ministres du gouvernement libéral.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Selon l’auteur, le ministre François Blais devrait refaire ses devoirs à partir de zéro en considérant que les pauvres, ce sont aussi des personnes, tout comme le sont les médecins spécialistes et les ministres du gouvernement libéral.

Le lundi 2 avril, je regardais le bulletin de nouvelles présenté à Radio-Canada à l’heure du souper et je me suis mis à avaler de travers en apercevant l’inquiétant ministre François Blais, et surtout en l’entendant nous parler de son nouveau programme, Objectif emploi, pour inciter les prestataires de l’aide sociale à entreprendre des démarches pour s’en sortir. Je me suis dit : « Ah non, pas encore ! Mais ils n’ont rien d’autre à faire, ces gens-là, que d’achaler les pauvres ? »

Disons que je ne connais rien à la pauvreté. Disons que j’efface de mon esprit le fait que durant des années j’ai coordonné un projet de recherche de stature internationale de lutte contre la pauvreté en Asie (ACDI). Disons que j’oublie les dizaines et les dizaines de réunions dans des groupes communautaires et des partis politiques municipaux auxquelles j’ai participé depuis 1977 pour aider à trouver des moyens d’aider des gens mal pris. Disons que j’oublie mes publications sur ce qu’est la pauvreté. Disons que je n’ai ni publié d’ouvrages universitaires ni organisé de colloques de stature internationale sur des questions liées à la pauvreté. Disons que je n’ai jamais enseigné dans quatre universités et été chercheur à l’INRS. Disons que tout ça, ce n’était que de la frime…

Il n’en demeure pas moins que je possède quand même une connaissance approfondie de la pauvreté, parce que je l’ai été, pauvre, mais par petits bouts, répartis sur 40 ans. J’ai souvent été pauvre parce que mes contrats de chargé de cours à l’UQAR, notamment, ont souvent été trop espacés et mon travail de chargé de cours, toujours sous-payé.

Quand j’avais affaire aux agents du bien-être social, une fois on a décidé de m’intégrer dans un programme de travail parce que, pour eux, j’étais quelqu’un « à prendre en charge ». Il était question de m’envoyer nettoyer les berges de la rivière Chaudière. Il paraît que ça m’aurait aidé à recommencer ma vie à zéro en oubliant que j’avais un doctorat de l’Université McGill en poche, un diplôme qui ne m’avait jamais permis de trouver un bon emploi, m’avait-on dit sérieusement. Je répétais que l’UQAR finirait bien par me rappeler, ce qu’elle faisait tout le temps pour avoir un bouche-trou qui se défonçait au rabais pour bien faire la job de chargé de cours, parce qu’il ne voulait pas crever de faim. On avait réduit mon chèque des deux tiers. Mais heureusement, l’UQAR m’avait rappelé.

Une autre fois, on avait décidé de me renvoyer sur les bancs d’école. Un agent m’avait dit : « M. Lamarre, nous allons vous aider à augmenter vos chances de vous trouver un emploi en vous inscrivant gratuitement à un cours de traitement de texte. » Sérieusement ? Et si je refusais… On réduisait mes chèques ! Après un calcul rapide, j’ai réalisé que le type qui était devant moi devait avoir huit ans quand j’avais acheté mon premier ordinateur personnel, alors que je savais déjà programmer en Basic, APL et Fortran. On avait donc réduit mes chèques.

Enfin, un jour, un agent du BS a décidé de m’inscrire à un cours de recherche d’emploi à l’Université Laval, là où je travaillais déjà sept jours sur sept, et gratuitement, comme coordonnateur d’un groupe de recherche en développement international. Si je refusais d’aller suivre la formation, alors vlan !, plus de chèque. Eh bien, j’y suis allé, et j’ai pu y aider les gens qui le suivaient, une douzaine de personnes, à ne pas croire nos deux formateurs qui leur faisaient comprendre « subtilement » que, s’ils ne réussissaient pas à se trouver de bons emplois, c’était essentiellement parce qu’ils n’étaient qu’une gang de nuls.

Monsieur le Ministre Blais, j’ose vous suggérer bien humblement d’aller refaire vos devoirs à partir de zéro en considérant désormais que les pauvres, eh bien, ce sont aussi des personnes, tout comme le sont les médecins spécialistes et les ministres du gouvernement libéral. Et à ce titre, les personnes pauvres ont droit au respect elles aussi. C’est sans doute votre droit d’exiger que les personnes pauvres aillent faire la preuve qu’elles font tout pour s’en sortir auprès d’organismes communautaires mandatés pour décider si elles méritent une prime à l’effort ou pas. Mais afin que toutes les personnes soient traitées exactement de la même manière, vous devez aussi soumettre les médecins spécialistes à l’application de vos propres lois 20 et 130 afin que l’on soit assurés que leurs hausses de salaire vertigineuses se traduisent dans les faits par les hausses de productivité escomptées. Pour les aider, vous pourriez aussi mandater des organismes communautaires pour décider si leurs efforts méritent d’être récompensés ou bien sanctionnés.

10 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 7 avril 2018 09 h 47

    Mets cela dans ta pipe M. Blais

    Bonne réponse à ce ministre qui veut appauvrir la pauvreté. Quand on ne connaît pas son métier, il vaut mieux se taire et continuer ses recherches. M. Blais est un choyé de la société mais on ne peut en dire autant des assistés sociaux.

  • Lise Déziel - Abonné 7 avril 2018 10 h 19

    Un peu d’humanisme, svp

    Merci M. Lamarre pour cette mise au point concernant le respect dû aux gens en difficulté (comme vous le mentionnez, souvent d’une façon périodique). Votre lettre met en exergue la myopie de ce gouvernement face à une population qui tente de joindre les deux bouts... Il faut les aider selon leurs capacités et non les voir comme des parasites.

  • Lise Gauvreau - Abonnée 7 avril 2018 10 h 38

    Enfin un point de vue éclairé!

    Oh! que je suis d'accord avec l'auteur de ce texte. Bravo! Ça me change de tous les préjugés et des idées de celles et ceux qui veulent "prendre en charge" les prestataires d'aide sociale. Que la première ou le premier qui aimerait se faire "prendre en charge", lève la main.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 7 avril 2018 11 h 32

    JE SIGNE

    MerciS monsieur Lamarre!

  • Jean-Charles Morin - Abonné 7 avril 2018 17 h 05

    Mise au point salutaire par quelqu'un qui s'y connaît.

    Le ministre Blais devrait prendre bonne note de ce commentaire éclairé et, à partir de tout de suite, larguer définitivement sa propension au paternalisme condescendant vis-à-vis ceux qui sont plus mal pris que lui. Il m'a toujours donné l'impression de ne pas avoir appris grand-chose dans le confort ouaté de sa faculté universitaire; il aurait mieux fait d'aller sur le terrain pour comprendre les drames humains auxquels il est aujourd'hui confronté.