Pour en finir avec les querelles linguistiques

On devrait accepter que les niveaux de langue puissent évoluer «librement» en fonction de l’époque et de l’environnement, estime l'auteur.
Photo: Leo Patrizi Getty Images On devrait accepter que les niveaux de langue puissent évoluer «librement» en fonction de l’époque et de l’environnement, estime l'auteur.

Régulièrement et plus particulièrement au moment de la Semaine de la Francophonie, nous sommes abreuvés d’articles, de débats contradictoires au sujet de l’état de la langue française. Le plus souvent, il s’agit de se plaindre de la dégradation de la langue sous l’influence de l’anglais. En France, comme au Québec, certains regrettent l’introduction de mots anglais dans le vocabulaire quotidien et, plus particulièrement au Québec, de tournures ou de liaisons qui ne sont pas conformes à la grammaire française. Ce sujet est récurrent et il est difficile, sinon impossible, d’y mettre un terme. Plutôt que de se quereller ou de geindre au sujet de la langue, il me semble que nous pourrions, une fois pour toutes, analyser la situation de façon à clore, au moins provisoirement, le débat.

Premier point : une langue n’existe pas en soi, elle ne vit que par ses locuteurs. La preuve : une langue qui meurt est une langue qui n’a plus suffisamment de locuteurs. Donc, il est clair que les locuteurs jouent un rôle essentiel dans la vie d’une langue.

Second point : il existe différents niveaux de langue pour une langue donnée. Cela est évident si l’on considère la langue exprimée au travers des SMS, celle parlée dans certaines banlieues, celle utilisée dans les cercles cultivés, celle qui régit les échanges professionnels, etc. Une même personne peut donc parler différents niveaux de langue. C’est par exemple le cas lorsqu’un professeur s’exprime devant ses élèves et lorsque ce même professeur s’exprime à la maison, en famille, ou sur son téléphone pour envoyer des SMS à ses copains. Parmi ces différents niveaux de langue, il y en a un qui devrait servir de référence pour tous : la langue classique telle qu’elle est définie dans les ouvrages de grammaire et dans les grands dictionnaires notamment. Bien entendu, cette langue de base est susceptible elle aussi d’évoluer, mais elle ne le fait qu’à un rythme beaucoup plus lent, déterminé par les groupements de spécialistes de cette langue.

Troisième point : à partir du moment où on accepte les deux premiers points, il est facile de comprendre que les niveaux d’une même langue peuvent évoluer à des vitesses distinctes, lorsque la langue concernée se trouve placée dans des contextes différents. Ainsi, par exemple, la langue employée sur les réseaux sociaux est généralement une langue qui change vite en fonction des modes du moment. Il en va de même de la langue utilisée sur le plan professionnel… Cela ne modifie en rien la référence linguistique de base qui, elle, peut demeurer inchangée.

Il est vain de vouloir figer les niveaux de langue utilisés couramment dans le langage parlé, sur les réseaux sociaux, dans le cadre professionnel… On devrait accepter que ces niveaux puissent évoluer « librement » en fonction de l’époque et de l’environnement. Par contre, dans le même temps, il convient d’enseigner correctement la langue de référence. Il est important d’offrir aux apprenants des textes écrits et parlés dans une langue « propre ». Il serait essentiel que les documents officiels, les émissions de télévision ou de radio publiques… valorisent ce niveau de langue au lieu de sacrifier aux modes des « idiomes dégradés »… À partir du moment où les francophones du monde sont d’accord sur la forme de base de la langue française et sur les conditions de son utilisation, il devient anecdotique de constater les évolutions diverses des autres niveaux de cette langue et inutile de se quereller à ce sujet…

7 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 6 avril 2018 08 h 48

    Justement, c'est pourquoi il faut réagir

    M. Asselin de Beauville,
    vous noyez la question, du moins selon la perspective québécoise.

    En effet une langue vit par ses locuteurs, mais ici il y a une confusion qui n'existe pas en Europe : un francophone canadien est bilingue ou très, très pauvre. Chez les anglos le bilinguisme est un luxe, chez les francos une nécessité.

    La majorité francophone au Québec en est une de nombre, mais pas socio-économiquement.
    La majorité réelle est anglophone.
    Cette majorité anglophone est traitée comme une minorité qui mérite un soutien envers et malgré la fausse majorité francophone!

    On ne saisit cette réalité qu'en sachant qu' ici persistent des relents d'une époque où les francophones étaient, aux dires des anglos, des "white niggers". Je doute que vous saisissiez le poids de ce terme.
    Être nègre ne se résout pas en trois générations. on le constate facilement.

    Les tout-puissants média anglophones pratiquent en permanence le "Quebec bashing", dont la pression sociale interdit toute promotion du français sous prétexte de racisme larvé ou pas.
    Contrairement aux autres minorités, dont le discours est appuyé par tout ce qui est bien-pensant au Canada, la défense de la culture québécoise est déconsidérée au premier mot from coast to coast mais aussi à l'intérieur du Québec, tant par la droite néolibérale que par la gauche morale à la redoutable novlangue.

    Le français classique, jugé trop snob, n'existe plus que dans des milieux fermés et a disparu des médias électroniques au profit d'une omniprésente langue populaire bourrés d'anglicismes et de mots fourre-tout.

    En faire un cas ? Certainement. Ce n'est pas parce que l'anglais occupe de plus en plus d'espace public, mais bien parce qu'il jouit d'un statut qu'il avait perdu au cours de la période où le peuple Québécois se reprenait en main : il est redevenu la "langue sacrée" (rf. "Le Survenant"), celle par laquelle les mots prennent une "vraie" saveur.

    Et ce sont les locuteurs qui en paient le prix, sou pa

  • Paul Gagnon - Inscrit 6 avril 2018 10 h 18

    Il est dommage qu'il manque une partie du texte de Jean-François Trottier, car je trouve son plaidoyer très véridique.
    Nous en sommes rendus là! Après un hiver trop long, un printemps trop court et un été paresseux : voilà un automne qui n’en finit plus, une lente agonie…
    Pendant ce temps ce temps, nos petites élites provinciales se et déracinées, rêvant qui de Manhattan ou de Pékin, qui de Palestine ou de Caracas… se foutent de ce petit peuple qu’elles ont renié depuis si longtemps.

  • François Beaulne - Abonné 6 avril 2018 10 h 27

    Respect de la langue officielle de référence

    Vous avez raison de faire appel au respect, à la valorisation, à la promotion, à l'enseignement efficace de la langue française classique de référence. C'est ce que font des pays comme la Chine, les pays arabophones, les Philippines, le Cambodge et bein d'autres où il existe des variantes de la langue classique de référence: régionalismes, usages des communications contemporaines tel sms, recours à des termes techniques ou à des néologismes découlant de l'évolution accélérée des nouvelles technologies.
    Pour ce faire, une condition incontournable s'impose: le respect de cette langue dans les médias: radio, télévision, numérique etc.... Ce n'est malheureusement pas toujours le cas au Québec. Encore moins en France où l'utilisation généralisée de termes anglais, anglicisés et anglicisants semblent la mode du jour et faire 'cool' ou 'chill'. Rien de plus faux et de plus ridicule de la part de Français qui, de toute évidence, par la prononciation de ces mots anglais, dénotent leur ignorance ou leur capacité limitée à parler véritablement cette langue. Le Québec peut et doit faire sa part dans l'effort international de promotion et de sauvegarde la langue française. Néanmoins, en tout réalisme, il appartient à la France d'en assumer l'impulsion. Or, vu du Québec, il existe présentement en France un laisser-aller pernicieux à cet égard.

    • Claude Bariteau - Abonné 6 avril 2018 13 h 04

      Le respect d'une langue passe par le pouvoir politique, le seul qui puisse la faire respecter.

      Au Québec, ce pouvoir est subordonné au pouvoir du Canada. Alors, le respect en est un même pas à demi, mais dépendant du respect du Canada.

      C'est ainsi, car seul un pays a des pouvoirs en matière de langue. Une province doit composer avec les pouvoirs du Canada même si elle passe une loi pour rendre officielle une langue. Cette langue officielle n'aura d'effet que dans ses zones de pouvoir. La radio, la télévision et le numérique qui circule dans l'espace relèvent du Canada et ne serotn québécois qu'au pays du Québec.

      C'est élémentaire.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 avril 2018 10 h 46

    Nos donneurs de leçons de l'ancien empire

    La langue française évolue tellement au Québec que plusieurs n’expriment plus le besoin de la parler. Si notre locuteur vivait dans le ROC, il en perdrait sa langue et son identité pour ne pas dire son latin. Il deviendrait un Français anglicisé. Comme l’écrivait si bien les Cowboys Fringants dans leur chanson un Québécois de souche : « A la shop les boys m'ont dit : Le foreman veut que tu déloades la van avant de puncher à la fin de ton shift. Je vais dans la shed du shopping chercher le packing-slip du gars. Il a câllé son helper qui dormait sur la switch...

    C’est « ben » pour dire.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 6 avril 2018 13 h 31

    La langue est une histoire sans fin.

    Une langue est de la matière vivante, ce qui implique que son évolution est une histoire sans fin. À moins bien sûr qu'un jour elle meure, fautes de locuteurs. Pourquoi donc vouloir en finir avec elle, sinon pour assouvir le secret désir de l'éradiquer une fois pour toutes?