Protéger la vie privée, mais aussi la liberté de décider pour soi-même

«On ne devrait aucunement se surprendre que ces données soient récoltées non pas uniquement pour nous vendre des chaussures», selon l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «On ne devrait aucunement se surprendre que ces données soient récoltées non pas uniquement pour nous vendre des chaussures», selon l'auteur.

La controverse entourant l’obtention par Cambridge Analytica de données privées récoltées de manière possiblement illicite sur Facebook suscite bien des réactions hystériques. Cette firme spécialiste du « microciblage » de population ayant un profil particulier par des publicités sur les réseaux sociaux aurait contribué aux victoires de Donald Trump et du Brexit.

Alors que se multiplient les appels à la réglementation, les enquêtes et les demandes de comparution de la part des comités parlementaires et organismes réglementaires canadiens, américains et européens, chez nous, la ministre québécoise responsable de l’Accès à l’information, Kathleen Weil, s’inquiète de voir que « ces informations peuvent être utilisées pour détourner la démocratie ».

Un politologue affirmait aussi dans Le Devoir il y a quelques jours que « [q]uand on dresse le profil des électeurs, quand on cible les messages, on atténue l’espace public, on atténue le bien commun. […] Certains électeurs deviennent plus importants que d’autres, et ça, c’est très problématique en démocratie puisque le vote de chaque citoyen est censé avoir autant d’importance ».

Ceux qui connaissent mes positions sur l’importance de la liberté individuelle se doutent bien que la protection de la vie privée me tient à coeur. Mais il faudrait mettre un peu les choses en perspective. S’informer sur le profil des électeurs, avec en plus adresse et numéro de téléphone, et cibler ceux qui ont un potentiel de voter pour vous de façon à « faire sortir le vote », n’a strictement rien de nouveau. C’est ce qu’on appelle le pointage, une technique pratiquée depuis des décennies par tous les partis politiques, qu’on avait l’habitude de faire en personne et avec papier et crayon.

Qu’on puisse aujourd’hui faire du pointage, ou du microciblage publicitaire, grâce à des applications et des bases de données informatiques à grande échelle ne change rien au phénomène. L’informatique et le Web multiplient à l’infini ce qu’on peut faire aujourd’hui, dans ce domaine comme dans tous les autres.

Influencer les comportements électoraux

Je crains que sous prétexte de vouloir protéger la vie privée des citoyens et la démocratie, et de faire échec aux fake news et aux trolls russes, on en vienne à réduire en fait notre liberté de choix et d’opinion. Les réseaux sociaux, et le Web en général, représentent en effet l’une des rares zones où ceux qui ont les opinions les plus variées, y compris des points de vue minoritaires ou politiquement incorrects, peuvent s’exprimer et faire valoir le mérite de leurs arguments.

Par ailleurs, la possibilité de récolter des données et de faire microciblage est justement ce qui rend Facebook, Google et d’autres plateformes offertes gratuitement attrayantes. On ne devrait aucunement se surprendre que ces données soient récoltées non pas uniquement pour nous vendre des chaussures, mais aussi pour influencer nos comportements électoraux.

Ces entreprises comptent en effet de nombreux employés et font des profits énormes. Cela crève les yeux que leurs usagers s’engagent à un troc : en échange d’un service non initialement tarifé, ils récoltent des données personnelles. C’est d’ailleurs pour cette raison que je refuse d’être actif sur Facebook. On peut bien vouloir adopter plus de législations, mais à un certain point, il faut aussi responsabiliser la population… Le père Noël n’existe pas !

Il existe déjà des paramètres pour contrôler le niveau de confidentialité sur ces plateformes. En réaction à la controverse, Facebook a annoncé cette semaine des mesures pour accroître davantage ce contrôle. Les géants du Web ne peuvent l’être devenus, et le rester, que s’ils offrent aux consommateurs ce qu’ils veulent et s’ils gardent leur confiance. Même sans réglementation additionnelle, ils vont s’adapter.

Si des contrats ou des lois électorales ont été violés, ou des actes illégaux commis, qu’on sanctionne les coupables. Mais qu’on cesse de considérer les citoyens comme des idiots qui ne savent pas ce qu’ils font lorsqu’ils sont en ligne.

Je trouve particulièrement ironique que de prétendus défenseurs de la démocratie veuillent nous empêcher de faire nos propres choix et de porter nos propres jugements lorsqu’il s’agit d’Internet. Comme le notait fort à propos l’auteur Daniel Tourre dans un excellent texte sur le site français Contrepoints, « [c]e peuple ainsi incapable de discerner le vrai du faux sur son mur Facebook à tel point qu’il faille l’en protéger par des juges ou des technocrates, par quel miracle pourrait-il ensuite être capable de discerner la justesse d’un programme ou les compétences d’un candidat ? ».

3 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 5 avril 2018 08 h 13

    VIE « PRIVÉE »

    « Privée », il me semble que c'est un qualificatif qui est pourtant clair, mais rappelons cette définition : « qui ne concerne pas le public » (Larousse).

  • Marc Davignon - Abonné 5 avril 2018 09 h 00

    Simplement ...

    Parce que la confiance est l'essentielle de la «business». Sans confiance il est impossible de «faire des affaires», dit-on!

    Est bien, la confiance, dans le «monde des affaires», est une notion aussi floue que celle de la compétition. La confiance, dans le «monde des affaires», c'est de faire croire que l'on peut vous faire confiance, jusqu'au moment où vous comprenez que vous vous êtes fait avoir! La confiance dans ce monde, c'est un jeu de cache-cache! Pour le reste du monde, celui du «vrai monde», ce n'est pas un jeu!

    Alors, la condescendance exprimée dans votre texte est le résultat d'une profonde incompréhension du «vrai monde». Car, ce monde-là monsieur, ne cherche pas à vous «enfirouaper», tendis que Monsieur Tourre n’est définitivement pas de ce monde-là, il est de celui qui aime joué à «faite moi confiance».

    Est en le citant, vous exprimé une certaine admiration pour ce jeu!

    La question est la suivante : doit-on vous faire confiance?

  • Pierre Fortin - Abonné 5 avril 2018 11 h 44

    Il y a la théorie et il y a la pratique


    Monsieur Kelly-Gagnon, on peut d'emblée être d'accord avec votre déclaration : « Mais qu’on cesse de considérer les citoyens comme des idiots qui ne savent pas ce qu’ils font lorsqu’ils sont en ligne. » Le problème se pose autrement lorsque les citoyens ne peuvent pas savoir tout ce qu'on peut tirer des simples données qu'ils laissent filer dans le net en croyant fermement que, n'ayant rien à cacher, ils ne courent aucun risque. Comme le disait Condorcet, « L'ignorance est la pire des servitudes, celle qui permet toutes les autres ». Et c'est bien le cas ici.

    La confession récente de Facebook, son "aveu" — dans le sens original du terme de féodalité désignant une relation de vassalité — de complicité plus ou moins consentie avec Cambridge Analytica, nous ouvre une fenêtre sur l'univers de la manipulation de masses à une échelle industrielle.

    Le lanceur d'alerte Chris Wylie a révélé aux membres du Parlement britannique l'ampleur du phénomène orchestré par Cambridge Analytica dans l'élection présidentielle nigériane de 2015. Le quotidien britannique The Guardian a poussé plus loin son enquête pour dénicher cette vidéo de Cambridge Analytica publiée sur les médias sociaux nigérians lors de cette campagne électorale. Ce document très éloquent révèle la nature du service rendu, soit intimider les électeurs en les mettant en garde contre le candidat musulman Muhammadu Buhari : https://www.theguardian.com/uk-news/2018/apr/04/cambridge-analytica-used-violent-video-to-try-to-influence-nigerian-election

    D'après vous Monsieur Kelly-Gagnon, croyez-vous sincèrement que, sans être idiots, les citoyens savent vraiment ce qu'ils font lorsqu'ils sont en ligne ?