Gardons-nous une petite gêne face à Walmart

Avant d’appeler au boycottage de Walmart, il faudrait appeler au boycottage de toutes les entreprises qui n’ont jamais rien essayé en matière d’intégration au travail de personnes handicapées intellectuelles, croit l'auteur.
Photo: Pascal Ratthe Le Devoir Avant d’appeler au boycottage de Walmart, il faudrait appeler au boycottage de toutes les entreprises qui n’ont jamais rien essayé en matière d’intégration au travail de personnes handicapées intellectuelles, croit l'auteur.

Je le dis d’emblée : je n’ai pas de sympathie particulière pour Walmart. Je n’y mets jamais les pieds, je n’ai jamais eu de lien avec elle.

Mais avant de lui jeter la pierre, je me garderais une petite gêne.

Résumons : Walmart était une trop rare grande entreprise à avoir une politique et une pratique d’intégration au travail de personnes handicapées intellectuelles. Elle a décidé d’y mettre fin. Tout le monde crie au scandale. Walmart s’explique maladroitement et annonce, maladroitement aussi, sa volonté de « trouver de nouveaux arrangements qui offriront du soutien » aux personnes handicapées, incluant « la possibilité d’embaucher directement ces personnes. »

Les ministres Barrette, Blais et Charlebois affirment très officiellement que leur gouvernement est « déçu » de la décision de Walmart. Le ministre Barrette en rajoute une couche et, courageusement, accueille la malhabile volte-face de Walmart par ce tweet offensé: « Je ne vous crois pas ! »

À tous les trois, je recommande d’aller voir sur le terrain avant de donner des leçons.

Marilou est ma belle-fille (la fille de mon ex). Âgée de 43 ans, elle est atteinte de la maladie de Steinert : faiblesse musculaire doublée d’un handicap intellectuel. Avec son conjoint, handicapé léger, elle vit dans une relative autonomie, moyennant un encadrement à distance assuré par les parents du couple. Lui a un emploi stable, depuis des années, chez Couche-Tard, qui s’avère pour lui un employeur exemplaire. Pour sa part, Marilou, dans le cadre de programmes gouvernementaux d’intégration, rebondit depuis des années de plateau de travail en plateau de travail dans des stages non rémunérés, essentiellement en PME. (Comme il gagne le salaire minimum, elle n’a bien sûr droit à aucune prestation… mais c’est un autre sujet.) Il y a eu des périodes de stabilité et de sérénité, mais surtout beaucoup, beaucoup de jeux de ping-pong : des entreprises ont fermé, d’autres l’ont maltraitée et exploitée, d’autres encore l’ont carrément rejetée. Depuis maintenant un an, elle est sans stage. Elle est, dans les termes du MSSS, « en liste d’attente pour des services d’adaptation/réadaptation spécialisés en contexte d’intégration au travail. »

Manifestement, ni la bureaucratie québécoise ni les employeurs ne partagent l’indignation suscitée par « l’affaire Walmart ». Manifestement, elles sont très rares, les entreprises qui ont un programme d’intégration des personnes handicapées…

Au fond, c’est très injuste. On accable Walmart justement parce qu’elle en a eu un, programme d’intégration. Si, comme la quasi-totalité des employeurs, elle n’avait jamais rien fait, on n’en parlerait pas…

Avant d’appeler au boycottage de Walmart, il faudrait appeler au boycottage de toutes les autres — celles qui n’ont jamais rien essayé en matière d’intégration.

Dans quelques jours, on ne parlera plus de Walmart, qui vivra avec les cicatrices de l’épisode ; ni, d’ailleurs, de l’intégration au travail des personnes handicapées. Citoyens et élus retourneront à leur bonne conscience. Chacun aura fait son devoir d’indignation. Et, sauf de trop rares exceptions comme Couche-Tard et le Groupe TAQ, chacun n’aura rien fait d’autre.

4 commentaires
  • Danièle Cardin - Inscrite 4 avril 2018 09 h 17

    Merci, M. Larouche, pour cette opinion, qui fait la part des choses et part d'une expérience vécue. Encore une fois, nous avons sauté sur un gros titre et nous nous sommes laissés aller à notre indignation sans prendre le temps de faire le tour de la question, ce qui nous aurait permis de nous faire une idée juste du sujet. Danièle Cardin.

  • Jean Richard - Abonné 4 avril 2018 10 h 13

    Et une petite gêne face à...

    Les géants tels Walmart, McDo et autres ont la particularité d'avoir un effet d'entraînement sur les entreprises qui leur font concurrence. C'est donc normal que face à des situations abusives et socialement inacceptables, le nom de la plus grosse et de la plus puissante devient la cible des dénonciations. Ainsi, si on prononce le mot malbouffe, le nom de McDo est le premier qui vient à la tête des gens. Si on prononce le mot OGM, Mosanto nous vient immédiatement à l'esprit.

    Revenons à Walmart. Connaissant la philosophie et le modèle d'affaire de ce géant de la vente au détail, il faut se garder une petite gêne avant d'affirmer que Walmart a agi en bon père de famille avec ses employés handicapés. Les profits sont l'unique raison d'être de cette entrerprise (et bien sûr, elle n'est pas la seule à n'avoir qu'un tel objectif).

    Que les politiciens soient, par leurs politiques, les complices de ces méga-entreprises sans âme, soit, on doit le déplorer. Et si on n'est pas d'accord, on peut toujours le faire savoir, une fois tous les quatre ans. Mais dans le cas des méga-entreprises pour qui une personne handicapée autant qu'une boîte de savon doivent rapporter des dividendes, le seul vote qui nous reste est celui du boycottage. Ce n'est guère plus efficace qu'une élection, mais ça donne bonne conscience.

  • Jacques Morissette - Abonné 4 avril 2018 10 h 20

    Votre texte est très éclairant.

    Je crois plus en votre texte qu'en opinion de beaucoup d'autres qui tirent sur tout ce qui bouge, sans prendre la peine de réfléchir vraiment sur la question.

  • Colin Pratte - Inscrit 4 avril 2018 11 h 58

    Cette lettre, toute en nuance, avance une attitude où l'on devrait être gratifiant vis-à-vis Walmart d'avoir avec son grand coeur accepté durant toutes ces années une main d'oeuvre bon marché qu'elle rémunérait 6$/jour. Devons-nous rappeller que Walmart n'a même pas daigné justifier sa décision? La raison en est d'ailleurs bien simple: comment justifier l'injustifiable!

    L'appel au boycott veut s'inscrire dans une critique plus large de ces puissants acteurs sociaux qui n'ont pour seule vision du monde qu'eux-même au sommet de ce monde.
    Il est temps de faire le procès collectif et démocratique de ces acteurs!
    L'appel au boycott veut s'inscrire dans une critique plus large de l'absence de leviers démocratiques et politiques nous permettant d'encadrer ces puissances.
    Il est temps de se donner des institutions publiques réellement au service du bien commun!

    L'actualité regorge de ces exemples d'entreprises qui orientent leurs activités selon le stricte paramètre du profit et de la rentabilité, aux dépens du tissu social et de sa santé: pensons au groupe Geloso et ses homologues, qui mettent en bouteille le danger (boisson FuckUp); à Loblaws, Métro et compagnie, qui augmentent leur profit à coup de collusion sur le prix d'un aliment de base comme le pain; à Enbridge et toutes ces pétrolières, qui nous enferment dans un monde-pétrole, malgré la crise climatique qui fait et fera rage; ou à toutes ces multinationales qui usent et abusent des législations de complaisances, que ce soit à des fins fiscales ou afin de tirer avantage de l'absence de normes du travail dignes de ce nom.

    Au passage, dans la foulée de notre mobilisation, faisons reculer Walmart au nom des valeurs de justice et d'inclusion que notre société cultive.
    Tout n'est pas encore joué.

    Colin Pratte
    Membre du Collectif boycottons les entreprises sans coeur.
    colinpratte@hotmail.com