Méditation pour le temps de Pâques

Si Pâques signifie bien victoire sur la mort, ce n’est pas pour nous tourner vers la vie après la mort. Mais pour nous engager dès à présent contre les forces létales qui ravagent la terre des vivants, croit l'auteur. 
Photo: Gali Tibbon Agence France-Presse Si Pâques signifie bien victoire sur la mort, ce n’est pas pour nous tourner vers la vie après la mort. Mais pour nous engager dès à présent contre les forces létales qui ravagent la terre des vivants, croit l'auteur. 

Pâques. La fête de la vie, c’est entendu. Il y a de la lumière dans cette fête. Une dose de beauté, de bonté, de louange, de joie vivifiante : la victoire de la vie sur la mort. Celle de la beauté sur la laideur, de la bonté sur le mal, de la fragilité sur la puissance. Ça se fête. Les cloches des églises carillonnent et annoncent la bonne nouvelle, « évangile », en grec. Nouvelle bouleversante — bonne nouvelle aux pauvres, est-il précisé, donnant la clé de lecture, fulgurante, qu’on ne peut passer sous silence sans en édulcorer le sens, comme on l’a fait trop souvent, par compromissions avec le pouvoir et l’ordre établi.

La Pâque s’illumine avec la joie des pauvres — des humiliés, des exclus, des outragés, des spoliés. Avec leur dignité retrouvée, leurs souffrances accueillies et pansées, la lutte courageuse et tenace pour la justice. Elle est fête de la lumière dans la nuit. De la bonté au coeur du mal et des injustices. De la beauté à travers la laideur. Car la lumière n’est pas sans les ténèbres où elle luit. Ni la bonté sans le mal où elle fleurit ni la beauté sans la laideur, inextricablement liée à elle dans l’histoire, notre histoire humaine. Mais ni les ténèbres, ni le mal, ni la laideur, ni la haine n’ont le pouvoir d’étouffer l’amour, d’écraser totalement la vie. Tel est le message de Pâques qui résonne aujourd’hui comme une bouffée d’espérance.

Pâques, c’est la mémoire de Jésus, qui anime l’attention aux êtres blessés et souffrants, la mémoire du don de la vie qui libère des chaînes, la mémoire subversive de la lutte contre un ordre social qui exclut et humilie, contre une oligarchie vorace qui s’accapare la richesse et le pouvoir. Un souffle vivifiant qui émane du tombeau — où on aurait voulu enfermer Jésus pour le faire taire à jamais — inespérément vide, libérant la parole muselée, les rêves écrasés, le courage d’agir contre les forces qui sèment la mort et s’érigent en destin implacable : pensons à la désertification des sols, à la contamination des océans, à la pollution de l’air, au pillage des ressources, au dispositif technique de contrôle, à la mainmise sur le vivant, à l’instrumentalisation de l’humain, à la marchandisation du monde, à l’écart abyssal qui se creuse en une infime minorité de riches et les pauvres — huit milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité…

Attention particulière aux pauvres

Quelle est cette bonne nouvelle qui se confond avec la rumeur de Dieu qui court parmi les pauvres comme une « résurrection », un appel à se tenir debout devant l’adversité et à résister ? C’est que les chemins d’humanité à travers les forces de mort qui continuent de nous assaillir et de cadenasser nos vies et la société passent par une attention particulière aux pauvres. Ce ne sont pas les riches, comme ils nous le laissent croire, à grand renfort médiatique, qui sont porteurs de l’avenir du monde, mais les témoins souffrants d’une vie qui, pour être vraiment « vivante », pleinement humaine, doit être centrée sur la solidarité, le partage, l’entraide, l’amour. Et que l’argent, la technique, le pouvoir n’ont de valeur qu’au service de cette vie, et que toute autre finalité qui leur serait assignée fait d’eux des idoles qui servent la mort, comme en témoigne, en particulier, la crise écologique qui menace les écosystèmes et les conditions mêmes de l’existence humaine.

Ce que Pâques dévoile, d’une manière bouleversante, c’est la joie qui réside dans une existence habitée par le souci d’autrui, de la vie, la plus fragile, de la Terre qui nous nourrit. D’une vie simple et partagée. La gratitude d’être « pauvres », accueillis et redevables à la vie, êtres de manque et de désir, assoiffés de paix et de justice — et ne pas avoir toujours plus de choses —, s’accomplissant dans des relations signifiantes de solidarité, de réciprocité, d’amitié, de tendresse, d’amour : des liens vivants avec le vivant, source de vie. Pâques fait rouler la pierre du tombeau qui enferme dans l’isolement, l’esseulement, l’appropriation, la domination, l’autosuffisance et l’indifférence, et ouvre le chemin de la création et de la liberté.

Or, notre société est plus que jamais celle des riches qui nient leur pauvreté fondamentale, qui s’érigent en dominateurs et en maîtres absolus du vivant, une société qui fait l’éloge du star-system et de ses fantasmes égocentriques. Le pouvoir, l’argent, la technologie alimentent leur illusion mortifère, la voracité des multinationales, leur volonté de contrôle, la réduction des êtres comme du vivant à des choses, à des marchandises qu’on peut user, abuser et jeter après usage. Le culte de leurs idoles nous entraîne à toute vitesse dans l’impasse écologique et civilisationnelle dont les pauvres seront la première victime, et l’humanité entière la suivante.

Si Pâques signifie bien victoire sur la mort, ce n’est pas pour nous tourner vers la vie après la mort. Mais pour nous engager dès à présent contre les forces létales qui ravagent la terre des vivants et poussent à des manières destructrices de « vivre ». Pour nous sortir de notre torpeur, de notre soumission aux idoles de mort et entrer dans le combat pour la vie digne, la vie belle, la vie bonne, transformant les blessures en failles d’où jaillit la puissance de la vie. Pâques est vraiment une bonne nouvelle aujourd’hui.


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3 commentaires
  • Louis Simard - Abonné 31 mars 2018 15 h 03

    L'Espérance agissante


    En dépit de nos croyances ou de nos incroyances, par-delà celles-ci et celles-là surtout, je crois que
    ce texte mérite d’être lu et bien davantage médité. Comme la vie qui renaît au printemps, il fait ressurgir
    l’Essentiel; sans naïve espérance, pour peu que nous agissions sur les situations que nous pouvons, de par
    cette liberté qui nous fait, selon le mot de Sartre, humainement être, modifier, contourner, détourner.
    Louis Simard

  • Marc Therrien - Abonné 31 mars 2018 19 h 23

    Souffrir avec Jésus ou s'amuser avec le Lapin de Pâques

    Si Pâques est un temps propice à la méditation, il semble bien que plusieurs aient changé d'objet de contemplation en troquant le symbole du Christ en croix, dont on n'a peut-être jamais vraiment compris ce qu'il fait (encore) là, pour le Lapin de Pâques qui, tout comme le printemps, est symbole de fertilité et de renouveau. Ainsi, on peut tout autant souhaiter une bonne chasse aux œufs de Pâques à toutes ces personnes que ça amuse beaucoup, ayant peut-être opté pour les plaisirs simples d'une vie vécue avec le plus de légèreté possible.

    Marc Therrien

    • Solange Bolduc - Inscrite 1 avril 2018 13 h 13

      Voici comment évolue notre société, M. Therrien, on se gargarisait d'une religion «forcée» de dogmes religions, maintenant on s'empiffrer de chocolat (souvent de très mauvaise qualité ) ; de la boulimie dans les deux cas !