J’ai mal à mon patrimoine

Centre communautaire Jean-Marie-Roy
Photo: Francis Vachon Le Devoir Centre communautaire Jean-Marie-Roy

Lettre à la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Marie Montpetit.

À la suite de l’article de Jean-François Nadeau paru dans Le Devoir du samedi 17 mars*, nous nous sommes sentis interpellés, comme membres de la famille de Jean-Marie Roy, par le manque de sensibilité que nous avons collectivement face au domaine bâti et par la déficience apparente des mécanismes de protection du patrimoine immobilier.

Cette oeuvre de Jean-Marie Roy, qui porte son nom, fait partie du Campus de Saint-Augustin. Avec le Campus Notre-Dame-de-Foy, voisin, il s’agit d’un ensemble fabuleux et avant-gardiste construit au début des années 1960 qui a remporté à l’époque les plus grandes distinctions. Quelques mois avant son décès, notre père a reçu le prix Pérennité de l’Ordre des architectes du Québec pour un de ses bâtiments (résidence André-Coindre), afin de souligner la durabilité et la pérennité de l’édifice. Alors que les bâtiments situés sur le Campus Notre-Dame-de-Foy sont protégés en tant que site patrimonial, quatre des bâtiments du Campus Saint-Augustin ont déjà été détruits.

La situation dénoncée par Jean-François Nadeau dans son article nous pousse à vous écrire pour vous demander d’intervenir in extremis avant qu’un autre de ces remarquables bâtiments soit détruit. La Ville de Saint-Augustin veut s’en départir, car elle trouve qu’il en coûte trop cher de maintenir le bâtiment sous-utilisé. De plus, celle-ci se trouve en difficulté à cause d’une dette faramineuse laissée par l’administration précédente.

Il s’agit d’une décision administrative sans considération pour la valeur du bâti. Depuis plusieurs années, la gestion et les décisions de cette municipalité ont provoqué la controverse. La municipalité a déjà investi des sommes importantes pour installer un système de chauffage en géothermie et complètement rénover la salle de spectacle et le foyer, mais n’a rien investi pour l’enveloppe du bâtiment. Rien d’étonnant que le bâtiment semble négligé. La municipalité veut régler une situation qui perdure depuis trop longtemps en détruisant l’édifice, sans même faire d’études patrimoniales ou demander l’avis d’experts. Certains diront qu’il est trop tard. Pouvons-nous seulement analyser les options pour occuper cet édifice qui avait une vocation culturelle et communautaire ?

Nous sommes choqués, car ce bâtiment digne des plus grands architectes n’a pas été protégé. C’est trop souvent le cas avec notre patrimoine architectural. Il faut une volonté, une clairvoyance et une vision, mais surtout des mécanismes qui déterminent les oeuvres architecturales qui doivent être protégées pour leur apport dans l’évolution de notre patrimoine bâti. Sans nécessairement recourir au classement, il faudrait en venir à ce qu’un drapeau se lève lorsque la menace de démolition ou d’altération d’un bâtiment d’intérêt est brandie ; qu’un processus de discussion entre le ministère de la Culture et des Communications, les autres organismes concernés et le propriétaire permette de prendre une décision réfléchie en intégrant tous les aspects.

La transformation de l’église Saint-Denys à Sainte-Foy est une belle illustration de ce qui est possible. Cette église également construite par Jean-Marie Roy dans les années 1960 a été transformée en bibliothèque par un autre illustre architecte, Dan Hanganu. Le résultat est magnifique et on peut en être fiers.

Nous vous demandons d’intervenir, Madame la Ministre. Le besoin d’une politique nationale de l’architecture, prônée par l’Ordre des architectes, est criant. Nous devons cesser cette tendance à démolir sans scrupule, montrer que nous sommes fiers de notre patrimoine et que nous sommes prêts à le protéger et à y investir pour le sauvegarder.

Pouvons-nous nous tenir debout devant l’ignorance et le mépris ? Est-ce que le ministère de la Culture et des Communications peut soutenir les municipalités pour assurer la préservation de notre patrimoine immobilier ?

*Cet article expliquait que l’administration municipale de Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, a décidé de détruire un bâtiment dont le créateur, l’architecte Jean-Marie Roy (1925-2011), est considéré comme l’un des plus importants de l’histoire au Québec.


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3 commentaires
  • Yannick LeBrasseur - Inscrit 22 mars 2018 07 h 20

    Volet de la gouvernance

    Bonjour,

    Je vous invite à consulter ma réaction à cette opinion en consultant le lien suivant: https://ledistrict3.com/2018/03/21/articles-sur-la-demolition-annoncee-du-ccjmr/.

    Yannick LeBrasseur, Conseiller District 3 de la Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 22 mars 2018 10 h 40

    Incurie navrante de nos élus municipaux et du gouvernement en place.

    Au Québec, le patrimoine bâti ne se limite pas qu'aux vieilles églises. Il est stupéfiant qu'on en soit encore là en 2018! Le maire de Saint-Augustin-de-Desmaures, les yeux collés sur ses colonnes de chiffres, témoigne d'une belle inculture et prouve que notre système d'éducation souffre de grandes lacunes. Mais que fait donc le gouvernement et son ministère du Patrimoine, à part dormir au gaz? Qu'on arrête de tout donner aux médecins et qu'on fasse quelque chose pour les architectes!

  • Gérald McNichols Tétreault - Inscrit 23 mars 2018 12 h 05

    réponse au conseiller Yannick LeBrasseur

    Trop facile d'utiliser ces rapports d'inspections de mise en conformité dont il est possible de négocier les recommandations quand on dispose de l'expertise en conservation et restauration du patrimoine. Si on appliquait vos critères de décisions ailleurs, il faudrait démolir à peu près la moitié des édifices québécois et la totalité du patrimoine dont la ville de Venise en entier parce que rien n'est plus facile que de trouver des faiblesses aux édifices construits il y plus de 10 ans quand on les évalue à partir des normes actuelles. Prendre des décisions en s'appuyant sur des rapports qui n'ont pas été interprétés par des spécialistes compétents c'est véritablement faire preuve d'incompétence. Et cela contribue à la disparition du patrimoine régional où les ressources compétentes et indépendantes en conservation sont trop souvent absentes et où le public ne dispose pas des outils qui permettraient une lecture critique des avis technique qu'on utilise pour liquider la nature et le patrimoine en laissant le champ libre à l'industrie du développement. On l'a vu avec l'église de Pierreville. Les nouveaux gestionnaires qui ne prennent leurs décisions qu'avec des calculettes sont en train de banaliser le paysage québécois et de faire disparaître les investissements des générations passées. Ils nous appauvrissent collectivement.