L’offre alimentaire, l’oubliée de la semaine

Pour les quartiers où l’offre alimentaire est inexistante, à part les bons vieux dépanneurs, l’utilisation du transport en commun est nécessaire pour aller faire son épicerie, souligne l'auteure. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour les quartiers où l’offre alimentaire est inexistante, à part les bons vieux dépanneurs, l’utilisation du transport en commun est nécessaire pour aller faire son épicerie, souligne l'auteure. 

Un article est sorti récemment où on dépeignait l’expérience d’une famille de quatre qui testait la vie au salaire minimum avec 210 $ de budget d’épicerie par semaine. François Lambert, millionnaire et ancien dragon, s’est mêlé au débat pour dire que c’était facile de faire ses achats pour un montant encore moindre. Dans une entrevue à Denis Lévesque, il pense mettre le doigt sur le « bobo » en disant, en parlant des personnes à faible revenu, qu’« elles achètent des choses qu’elles ne devraient pas acheter ».

Si l’éducation alimentaire influe sur la possibilité de faire des choix équilibrés et économes, et ce, pas seulement pour les personnes qui vivent dans la pauvreté mais pour tout le monde, c’est loin d’être le seul facteur qui freine l’accès à une alimentation saine et abordable.

Les fruiteries, les marchés et les autres formes d’offres alimentaires, comme les épiceries en vrac, permettent de réduire les coûts d’alimentation. Ces options sont en revanche rarement présentes dans les secteurs avec un haut taux de pauvreté. Au contraire, on parle de déserts alimentaires pour plusieurs quartiers de Montréal où il est impossible de faire son épicerie dans un rayon raisonnable de la maison et où la seule offre est souvent une grande chaîne, moins entretenue et avec des produits d’une fraîcheur douteuse. Difficile de magasiner les aliments en promotion dans de telles circonstances.

Et si par chance, un quartier pendant 15 années sans offre alimentaire voit s’établir des commerces de proximité, ces derniers s’installent comme un symptôme de la spéculation foncière, ce qui entraîne une hausse des loyers, comme c’est le cas présentement dans Hochelaga-Maisonneuve. Les personnes qui y habitent au départ sont ainsi de plus en plus repoussées vers les limites de la ville, où l’offre alimentaire se fait rare. La population qui vit sous le seuil de la pauvreté se trouve donc prise dans un cercle vicieux initialement engendré par la question du logement.

Comment se rendre à l’épicerie

[…] Pour les quartiers où l’offre est tout simplement inexistante, à part les bons vieux dépanneurs, l’utilisation du transport en commun est nécessaire pour aller faire son épicerie, ce qui soulève deux autres problèmes : l’accessibilité aux transports en commun d’un point de vue géographique et les coûts que cela engendre. Une carte de transport en commun coûte désormais 83 $ par mois, et cela augmente constamment. Cette situation pousse de plus en plus de gens à payer leurs transports en commun à la pièce et à limiter leurs déplacements à ceux qui sont essentiels. Une personne dans une situation économique précaire ne peut se permettre de dépenser plusieurs titres dans une même journée pour courir les aubaines et transporter les nombreux sacs que l’exercice génère.

Pour ceux et celles qui ont une carte mensuelle, le temps nécessaire pour se déplacer de commerce en commerce à la recherche de promotions est non négligeable. Se rendre à l’épicerie à pied prend du temps. En transport en commun, cela prend du temps aussi et engendre des coûts qui viennent s’ajouter à la facture. Dans les deux cas, les aliments achetés sont limités en quantité puisqu’il faut les transporter et il devient alors plus difficile de cuisiner en gros.

Lorsque Virginie Larivière, du Collectif pour un Québec sans pauvreté, nous répète que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas le choix, c’est de cette situation complexe qu’elle nous parle. Et pourtant quand on regarde la boîte de croquettes de poulet trop chère dans le panier d’une personne en situation de précarité, on porte un jugement. On se dit qu’au fond, c’est juste une question de choix, et on embarque dans notre « char » avec nos sacs de légumineuses, on arrive à la maison cinq minutes plus tard, on met notre quinoa à tremper avant d’aller faire un jogging au parc Molson en nous félicitant pour nos saines habitudes de vie.

Il y a un débat à mener sur la question de l’alimentation. Il faut s’y attarder d’un point de vue non seulement de santé publique, mais également d’un point de vue de décroissance dans un contexte économique et environnemental qui ne pourra soutenir notre consommation actuelle encore longtemps. Nous avons la responsabilité de revoir notre alimentation et de faire les bons choix. Mais cette responsabilité est collective et ne doit pas viser une seule frange de la population, soit les personnes qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Au-delà de l’éducation alimentaire, cela implique de remettre en question une partie de nos infrastructures et de nos façons de faire. Il faut s’attaquer aux racines du problème. Revoir l’alimentation de la population, c’est aussi penser aux barrières que l’on érige de façon systémique devant une grande partie de celle-ci.

Pour les personnes qui vivent dans la pauvreté, les défis sont énormes, contrairement à ce qu’avancent certains gérants d’estrade paternalistes qui attribuent le problème à une mauvaise gestion de budget. La situation de l’accessibilité à l’alimentation est une situation imbriquée dans une réalité beaucoup plus complexe, qui comprend l’accessibilité au logement, le transport en commun, l’organisation du temps et du travail ainsi que les autres offres de biens et de services au sein de nos quartiers. Ces facteurs interviennent directement entre les personnes défavorisées et une saine alimentation abordable. Ce sont d’ailleurs tout autant de facteurs que nous pourrions éradiquer collectivement si nous mettions le nez dans nos politiques publiques et revendiquions une meilleure redistribution de la richesse, et ce, à tous les ordres de gouvernement.

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