Des manquements au processus démocratique chez Desjardins

Le lien d’attachement de la population qui a fait la force de Desjardins est présentement atteint et représente un intérêt plus stratégique que viser le meilleur ratio de capitaux propres de la planète, déplore l'auteur. 
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le lien d’attachement de la population qui a fait la force de Desjardins est présentement atteint et représente un intérêt plus stratégique que viser le meilleur ratio de capitaux propres de la planète, déplore l'auteur. 

Depuis le début de la vague de fermetures chez Desjardins, il m’a semblé crucial de distinguer le bien-fondé de la rationalisation des services de la façon dont les caisses s’y prennent pour la mener à bien.

C’est pourquoi je laisserai les citoyens les plus affectés par les fermetures de leur guichet ou de leur caisse faire valoir eux-mêmes leurs arguments, qui sont légitimes. Pour ma part, j’en ai davantage contre la procédure entourant ces fermetures.

Il y a quelques années, j’ai assisté à l’assemblée générale de ma caisse à l’occasion de la fermeture-surprise de plusieurs succursales et guichets à la suite d’une fusion. Cette pratique de dissimulation des buts réels des fusions a eu cours partout au Québec et a même poussé le député caquiste de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, à déposer une pétition en 2014 pour l’encadrer.

En effet, en vertu de la loi, les administrateurs locaux n’ont de pouvoir que sur les « affaires courantes » des caisses. Mais les membres présents ont vite réalisé que les administrateurs considéraient que la décision de fermer une succursale relevait de leur seul privilège, quitte à ignorer la loi et les règles de procédures d’assemblée. D’ailleurs, je n’ai entendu parler d’aucun cas où des membres d’une caisse ont pu empêcher sa fermeture devant la volonté de leurs propres fiduciaires. L’Autorité des marchés financiers, bien au fait de la situation, demeure passive.

Desjardins est l’une des entreprises les plus puissantes au Québec, économiquement et politiquement. Ses dirigeants ont un ascendant important sur le développement économique, les programmes sociaux, les lois, les projets collectifs. Aussi, le processus démocratique devrait revêtir une grande importance dans les décisions prises par Desjardins. Or, les méthodes qu’elle emploie, comme la fermeture de guichets à quelques jours d’avis, semblent spécialement conçues pour saper toute solution constructive issue à la fois des populations desservies et des caisses.

Vu cette attitude, le débat sur la rentabilité des services n’est pas pertinent puisqu’il ne vise pas à convaincre les membres-propriétaires de trouver des remèdes ou d’avaliser une décision, mais seulement d’en prendre acte. En témoigne le refus systématique et parfois invraisemblable de toute proposition des collectivités au profit des projets pilotes conçus au siège lévisien.

Le lien d’attachement de la population qui a fait la force de Desjardins est présentement atteint et représente, il me semble, un intérêt plus stratégique que viser le meilleur ratio de capitaux propres de la planète. Dans cette veine, on rappellera aux enthousiastes de la rationalisation qu’on ne renforce jamais la pérennité d’une organisation collective avec des leaders forts, mais avec des institutions fortes.

Car si un mode opératoire pour le moins expéditif est présentement mis au service de la rationalisation du réseau de caisses, qui sait quels sont les actes qui seront demain accomplis en notre nom avec la même vigueur aveugle et unilatérale ? Aujourd’hui, Desjardins tire profit, dans la réalisation de ses objectifs, de l’absence de contre-pouvoirs, de la division et de l’impuissance de ses propres membres devant des situations juridiquement très contestables. Ceux qui l’appuient dans son projet actuel doivent se rappeler que l’enjeu des rationalisations est ponctuel. Lorsque nous aurons renoncé à nos prérogatives démocratiques pour faire avancer cet objectif de court terme, comment nous ferons-nous entendre ?

8 commentaires
  • Brian Monast - Abonné 14 mars 2018 10 h 11

    Merci.

    Les réunions annuelles des membres peuvent aussi sembler organisées pour en mettre plein la vue, comme un spectacle, pour montrer, et non pour entendre, comme entendre les discussions et de propositions venant de la salle, lesquelles se trouvent alors à être plutôt réduites à une formalité et, dans les faits, à être étouffées.

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 mars 2018 11 h 27

      D’accord avec vous. Il est temps que les membres se réapproprient leurs caisses. Aller à une assemblée générale de caisse c'est comme aller à un spectacle où les spectateurs sont figurants dans le spectacle.
      Il est temps qu'un mouvement de démocratisation se mette sur pied. Les instances démocratiques existent toujours mais tout est fait pour qu'elles soient obsolètes dans la réalité.

  • Denise Trépanier - Abonnée 14 mars 2018 11 h 28

    Denise Trépanier

    Merci M. LeBlanc Lavoie pour ce texte percutant. Je me console de n'être pas la seule à trouver le Mouvement Desjardins complètement ignorant de la mission des Caisses Populaires.

  • Françoise Breault - Abonnée 14 mars 2018 12 h 22

    Desjardins a perdu son âme

    Parmi les sept principes démocratiques d'une coopérative, le deuxième se lit: Pouvoir démocratique exercé par les membres.

    Desjardins est devenu si peu démocratique, que des gens en ont fondé une autre: la Caisse d'économie solidaire. Au départ cette Caisse devait être séparée, mais Desjardins, probablement pour sauvegarder sa réputation, a réussi à la garder en son sein en lui faisant valoir les avantages.

    Etre obligée de fonder une Caisse en précisant le mot solidaire en dit long sur la déchéance de Desjardins. Toute coopérative digne de ce nom doit être solidaire. C'est le propre d'une coopérative.

    Dommage qu'Alphone Desjardins ne soit plus parmi nous.... Il en aurait long à dire.

  • Gilles Théberge - Abonné 14 mars 2018 13 h 15

    Manifestement, il manque à Desjardins, je parle ici de la haute direction, une « sensibilité » face à leurs membres, dont la plupart ont soit édifié la Caisse Populaire, participé à sa gestion ou autrement.

    L’attitude des dirigeants actuels me fait panera à cette analogie q’avait développé madame Pitcher (je crois) dans son ouvrage « Artistes artisans et technocrates dans les organisations »

    Il y a les artistes, dont Dorimène et Alphonse sont les représentants. Il y’a les artisans. Ce sont les gens que nous avons connus, disons que ce sont les mainteneurs, besogneux certes mais fidèles à la pensée des fondateurs.

    Puis il y a les technocrates maintenant, qui démolissent ce qui a été érigé à force de travail patient.

    Nous sommes entrés malheureusement dans l’ère des technocrates, sans âme, pratiquement sans sentiments, et surtout sans mémoire de l’histoire du mouvement coopératif Desjardins.

    D’ailleurs l’avez-vous remarqué, les Caisses ne s’appellemt plus populaires, elles s’appellent les Caisses Desjardins. Prochaine étape, la Banque Desjardins, puisqu’ils ne peuvent tout simplement pas passer sous silence le nom du fondateur.

    Mais ça viendra peut-être...

  • Pierre Raymond - Abonné 14 mars 2018 17 h 13

    Un mouvement ? Une coopérative ?

    En 2017, j'ai entendu M. Claude Béland déclarer que Desjardins n'était plus un MOUVEMENT.
    Depuis quelques années, j'ai l'impression qu'il se trame quelque chose pour transformer cette ENTREPRISE COOPÉRATIVE en BANQUE À CHARTE et pourquoi ça ?
    Parce qu'une banque peut-être vendue et non une coopérative et pouquoi ça ?
    J'ai déjà entendu dire qu'un de nos millionnaires canadians était désolé ne n'avoir jamais pu s'offrir une banque.

    Ceci explique peut-être cela !