Encourageons les «francophones d’adoption»

Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, et le président français, Emmanuel Macron, ont convenu qu’il fallait agir davantage en appui à l’enseignement du français en Afrique, rappelle l'auteur.
Photo: Gonzalo Guentez Agence France-Presse Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, et le président français, Emmanuel Macron, ont convenu qu’il fallait agir davantage en appui à l’enseignement du français en Afrique, rappelle l'auteur.

Je me souviens très bien encore de ma première rencontre avec le français. Je n’avais que cinq ans. Mes parents m’amenèrent à l’école primaire Marguerite-Bourgeoys à Hawkesbury, en Ontario. L’institutrice, Mlle Fauteux, les cheveux en chignon, m’accueillit avec un sourire encourageant. Je me sentis tout de suite à l’aise. On craignait, peut-être, que je fasse une crise une fois que je me rendrais compte que j’étais le seul anglophone dans la place. Si c’était le cas, on avait tort. D’abord, les crises, ce n’était pas mon genre. Et avoir à composer avec des gens qui me parlaient en français ne me semblait ni étrange ni effrayant. Le français, je l’avais déjà entendu maintes fois à l’épicerie lorsque j’accompagnais ma mère en faisant ses courses dans cette petite communauté à majorité francophone.

Mon père anglo-canadien et ma mère immigrante allemande me parlaient toujours en anglais à la maison, mais venu le moment de m’inscrire à l’école, ils ont choisi de faire de moi un francophone. À l’époque, cela impliquait une forte dose d’enseignement du catéchisme catholique avec ma grammaire française ! J’y ai survécu.

Mais combien cette connaissance du français, obtenue de façon si modeste il y a maintenant près de soixante ans, m’a-t-elle bien servi ! D’un seul coup s’ouvrit à moi un autre monde francophone, d’abord celui devant moi dans ce petit coin du Canada, mais aussi dans le monde entier que j’allais bientôt découvrir. Grâce au français, les emplois ayant le bilinguisme comme exigence ou atout ne me présentaient aucune barrière, au contraire, et j’en profitais. Jeune journaliste à l’hebdo bilingue Le Messager de Verdun, je devais un matin par semaine traduire du français à l’anglais les nouvelles de l’hebdo avoisinant du même éditeur Le Messager de LaSalle alors que mon homologue francophone chez ce dernier, un certain Alain, faisait de même avec mes textes dans le sens contraire. À la suite de quoi, nous avions l’habitude de partager un lunch (en français) dans un café du coin. Ailleurs, lors de mon cheminement comme journaliste à la Gazette et à l’Ottawa Citizen et comme fonctionnaire au gouvernement fédéral à Ottawa, je devais recourir au français presque tous les jours. À la Banque mondiale, où j’ai passé près d’une vingtaine d’années, le hasard a voulu que j’aie eu comme patron un vice-président de nationalité française, qui préférait mille fois cette langue à l’anglais, et cela me convenait.

Puisque nous habitons aujourd’hui au Québec, ma conjointe hispanophone a appris le français. Nous avions auparavant suivi l’exemple de mes parents en inscrivant nos deux enfants dans des programmes d’immersion en français. Ils habitent aujourd’hui Toronto et Ottawa, mais tous deux retiennent une connaissance du français qu’ils sont en mesure de sortir au besoin. Je vérifie de temps en temps.

Cet apprentissage du français est-il hors du commun parmi des Anglo-Canadiens ? Pas vraiment. On se retrouve parmi près de deux millions de Canadiens, dits anglophones, qui sont toutefois capables de soutenir une conversation en français. C’est près du double du million de personnes ayant le français comme langue maternelle hors Québec. J’ai l’impression de ne pas entendre parler souvent de ce phénomène. Pourtant, il est important. Sur les 274 millions de francophones dans le monde, près de la moitié, soit 125 millions, l’ont appris comme moi et ma famille, soit comme deuxième langue.

C’est vrai que deux millions d’anglophones qui parlent le français ne représentent qu’à peine 7 % des Canadiens non francophones, et que la grande majorité de ceux-ci se trouvent au Québec, où deux tiers des anglophones se disent bilingues. Mais remarquons que ces chiffres vont en augmentant. Plus de 425 000 élèves sont inscrits dans des programmes d’immersion en français dans le Canada anglais, et la demande ne cesse de croître. Il y a même une pénurie chronique d’enseignants francophones pour y répondre, surtout en Colombie-Britannique et en Alberta.

Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, a convenu ce mois avec le président français, Emmanuel Macron, qu’il fallait agir davantage en appui à l’enseignement du français en Afrique. Pourquoi ne pas en faire autant au Canada anglais ? On peut dire que ce n’est qu’une goutte d’eau insignifiante face au danger d’effritement graduel qui pèse sur le français en Amérique. Toutefois, cet appui contribue à faire en sorte que le français soit la deuxième langue apprise comme langue étrangère après l’anglais, ce qui à son tour permet au français de se maintenir comme cinquième langue parlée, et troisième langue des affaires dans le monde. Les perspectives pour la survie du français ne peuvent qu’être renforcées en encourageant les francophones d’adoption, que ce soient des Africains ou des Albertains. Les jeunes enseignants québécois en quête d’aventure sont bien placés pour y répondre.

7 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 12 mars 2018 07 h 36

    Parler à des convertis

    M. Neal,

    votre lettre ne peut convaincre personne dans ces pages : tous vos lecteurs éventuels seront forcément d'accord, y compris une personne aussi résolument indépendantiste que moi.
    Comment pas souhaiter, d'abord, une amélioration en matière d'espace francophone dans ce pays qui était géographiquement français à 70% il y a à peine 140 ans ?

    Et bien sûr, les francophones disséminés dans ce qui est devenu un océan anglophone unifié par la culture américaine ne pourront qu'en profiter. Les gens restent toujours la première préoccupation en matière culturelle.

    Il me semble que cette lettre aurait un peu plus de portée dans les journaux anglophones à travers le ROC (Rest Of Canada). Déjà, pour certains, il seront surpris d'apprendre que le français peut servir à autre chose que d'être une épine dans le pied à la "si belle unité Canadienne".

    Au Quebec bashing comme norme de pensée, opposer votre point de vue sera rafraîchissant.

    Merci

    • Gilles Théberge - Abonné 12 mars 2018 11 h 41

      Je ne peux que renchérir sur le fait que d’être francophone dans ce pays, c’est une épine dans le pied du Canada anglais. À Montréal même dans certains quartier on peine à converser en français...

      Bien sûr c’est merveilleux que vous soyez en quelque sorte des nôtres monsieur Neal. Bravo. Mais ne soyez pas dupe, vous ne pouvez qu’être l’exception qui confirme la règle.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 12 mars 2018 11 h 42

      Je pense au contraire qu'il est très rafraichissant de lire des opinions personnelles qui se distinguent des banalités manichéennes qu'on lit trop souvent au Québec le présentant toujours en son état d'assiégé. Il est d'ailleurs révélateur que le deuxième commentaire émis sous cette lettre vienne infirmer le vôtre : M. Dupuis n'est manifestement pas convaincu....

      Qu'importe que le Québec ait triomphé de 2013 à 2015 au Prix Écrans canadiens, et qu'un film québécois ait remporté 4 fois sur 6 éditions la plus haute récompense : si le Québec est sous-représenté dans les gagnants d'une édition, c'est que le méchant Canada nous méprise....

      Nombre de Québécois agissent de même en ce qui concerne l'immigration, voyant tout immigrant de façon indifférencié comme un agent du multiculturalisme qui ne sera jamais Québécois et qui sert à dilluer la précieuse pureté nationale.

      Sans être trop naïf et sans sombrer dans la pensée magique, il est très enrichissant de prendre connaissance de points de vue divergeant de la vulgate du peuple éternel assiégé dans le but de constituer et de pérenniser des partenariats sur le continent....pour autant que l'on se soucie réellement du français et pas uniquement de vaincre les moulins du Trudeauisme.....

    • Bernard Dupuis - Abonné 12 mars 2018 16 h 39

      M. Lamy-Théberge,

      Parlant de pureté nationale, c’est bien la pureté nationale canadianiste (one country, one langage, one nation) qui a été préservée hier. Il est tout de même étonnant que le cinéma francophone a été exclu de toute reconnaissance significative. Cela ne doit pas être très encourageant pour M. Neal.

  • Bernard Dupuis - Abonné 12 mars 2018 11 h 15

    L'Afrique est un terrain plus fertile peut-être?

    Voici un texte extrêmement rare et extrêmement étrange à l’heure où de nombreux anglophones voudraient donner un nouveau nom anglophone à la « Province de Québec ». Toutefois, on peut comprendre que pour certains anglophones, l’apprentissage du français peut apparaître comme intéressant pour leur carrière ou même pour leur culture personnelle.

    Cependant, n’ayez crainte, le français n’aura jamais une place très importante au Canada. Hier encore, à Toronto, aucun film francophone n’a reçu de récompenses d’importance même si plusieurs d’entre eux avaient été choisis comme candidats potentiels. Quant au film de François Girard qui a reçu quatre mentions, c'est le moins francophone du groupe... C’est comme si les Canadiens avaient dit : « Retournez chez vous et n’essayez pas de venir prendre de la place dans nos plates-bandes ». Toutefois, tout se passe comme si personne n’avait compris, comme si le cirque canadianiste va continuer sa tournée imaginaire.

    Finalement, on peut penser que Couillard et Macron n’ont pas si tort que cela de se tourner vers l’Afrique pour fournir des efforts relativement à l'enseignement du français. N’ont-ils pas plus de chances que cela réussisse là-bas qu'ici?

    Bernard Dupuis, 12/03/2018
    Province of « wathever ».

  • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2018 15 h 33

    Le Canada ne parle pas français, le Québec, OUI!

    Franchement, être capable de soutenir une conversation en français ne veut pas dire qu’on est capable de parler français. Parler français comme Elizabeth May du Parti vert et Justin Trudeau, aussi bien parler anglais. Parler français comme le fameux Deepak Obhrai, c’est une insulte aux francophones.

    Le programme d’immersion française a été institué dans les années 70 au Canada. S’il y a plusieurs centaines de milliers d’étudiants dans ce programme à chaque année depuis presque plus de 50 ans, pourquoi donc que la plupart ne parlent plus aucun mot en français aujourd’hui? Mais ne vous en faites pas pour cela, tous les francophones hors Québec sont maintenant assimilés. Alors, pourquoi demander aux anglophones de parler en français alors que les supposés français de souche hors Québec ne le parlent plus?

    Cet apprentissage d’une deuxième langue par plus de 2 millions d’Anglo-Canadiens n’est pas hors du commun puisqu’il y a plus de 3 200 000 Québécois francophones qui parlent aussi la langue de Don Cherry.

    Aujourd’hui, les soi-disant écoles françaises hors Québec ouvrent très grande leurs portes aux anglophones avec des programmes de refrancisation faute d’élèves. On parle aussi d’augmenter l’immigration française hors Québec afin de garder les écoles françaises ouvertes. Et ces immigrants francophones seront assimilés à la prochaine génération.

    En continuant de parler d’assimilation, pour les Africains francophones, il s’agit de leur 2e ou 3e langue parce que leur langue et culture d’origine ont été effacées par vous savez qui.

    Pour finir, en ce qui concerne l’apprentissage d’une langue seconde, ce n’est plus nécessaire aujourd’hui. Des appareils, comme « Pilot » par exemple, que vous mettez dans vos oreilles, peuvent traduire en temps réel et instantanément, de l’anglais à presque toutes les langues du monde. Vous parlez et votre interlocuteur vous entend dans la langue de son choix. On est en 2018.

  • Nicolas Cousineau - Abonné 13 mars 2018 06 h 53

    Langue étrangère?

    Monsieur Neal,

    Je vous donne entièrement raison sur le propos, à un détail près : oui, le français mérite d’être promu « à l’interne », donc, justement, comme langue « seconde », et non « étrangère »… Autrement, je continuerai de me sentir étranger dans le Canada anglais.