Le vécu des infirmières est plus qu’un quota

L’infirmière souffre de ne pas pouvoir être l’infirmière attendue au chevet des personnes malades et de ne pas pouvoir agir de manière compétente comme elle l’a appris dans ses formations professionnelles, estime l'auteur. 
Photo: iStock L’infirmière souffre de ne pas pouvoir être l’infirmière attendue au chevet des personnes malades et de ne pas pouvoir agir de manière compétente comme elle l’a appris dans ses formations professionnelles, estime l'auteur. 

Nous pouvons nous féliciter depuis plusieurs semaines d’entendre les infirmières partager leur réalité et leurs expériences. On constate qu’elles ont encore droit à la parole et qu’elles échappent à des formes d’anesthésie et de contrôle qui opèrent et leur prescrivent d’être silencieuses, de se plier aux directives, et de s’arranger avec les moyens du bord même si leur bateau coule. Le ministre de la Santé semble comprendre la gravité des situations vécues par des soignantes. Pourtant, la littérature scientifique sur la détresse psychologique au travail et chez les soignants est dense depuis longtemps. Le sujet a été largement discuté et financé. C’est à croire qu’on manque de lire dans les hautes sphères des administrations publiques et qu’on a dépensé beaucoup en budgets de recherche sans avoir su tirer des leçons des résultats obtenus.

On se réveille alors, et commence surtout à se borner à une seule pièce du puzzle. On considère la charge de travail comme le facteur en cause et comme la solution à venir à travers des ratios d’infirmières/patients. Mais l’arbre cache de beaucoup la forêt ! En fait, ce qu’on apprend aujourd’hui a des allures de catastrophe sociale et sanitaire. L’infirmière souffre de ne pas pouvoir être l’infirmière attendue au chevet des personnes malades. Elle souffre de ne pas pouvoir agir de manière compétente comme elle l’a appris dans ses formations professionnelles. Elle souffre de s’écarter d’un idéal de pratique soignante qui lui est cher et qui compte aussi pour les personnes qui appellent à l’aide. Bref, la charge n’est que la pointe d’un iceberg.

Déshumanisation à l’oeuvre

La situation dénoncée actuellement montre plutôt l’étendue d’une déshumanisation à l’oeuvre chez les soignantes, et dans la foulée, ses répercussions inévitables chez les soignés. Sans une présence infirmière de qualité et satisfaisante, avec des infirmières robotisées, soumises aux régimes industriels, pressées comme des citrons, qui cherchent d’abord à survivre, quel peut être le projet de soin ? Peut-on prendre soin en résumant sa présence à des actes isolés, déliés les uns des autres et à des passages furtifs dans une chambre ? Peut-on prendre soin quand on souffre et qu’on a besoin de notre côté d’être soigné ? Qu’on se le dise, il y a dans le soin un corps-à-corps. Si le corps du soignant est en souffrance et en absence, le corps du soigné ne peut que percevoir son isolement ou partager le mal de celui qui devrait le soigner. C’est une base fondamentale qui considère que le soin est une rencontre d’expériences entre soignants et soignés.

Les infirmières se manifestent aujourd’hui avec leur corps, en faisant parler leur sensibilité, en livrant l’étendue de leur mal et leurs émotions. Leur vécu est dans les médias et à la table des discussions. Il est riche et profond, mérite d’être largement entendu pour que les abcès crèvent, que cicatrisent ensuite des plaies, que la vie au travail prenne une autre allure, et que les infirmières puissent être présentes comme il le faut ! Pour elles et pour les personnes malades. Le danger qui guette aujourd’hui est de réduire tous ces efforts et ces paroles. Le risque est de faire entrer l’iceberg et les vécus d’infirmières dans le cadre de projets pilotes qui feront de toutes ces histoires humaines, une seule et unique variable : un quota !

Souhaitons alors que l’accueil du problème infirmier chez nos élus ne le réduise pas trop, et qu’il ne soit pas détourné de sa véritable nature pour devenir uniquement un nombre mathématique et un budget associé.

4 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 mars 2018 06 h 08

    La profession infirmière

    Ce n'est pas par accident que parlant de la profession infirmière, on emploie toujours le féminin, comme dans cette lettre d'hier signée par trois infirmières dont deux étaient des garçons! C'est qu'au-delà de la profession, qui comporte des exigences et des limitations se prêtant à une mesure imparfaite mais objective, c'est encore et toujours la même impartition de rôles traditionnels qui est reconduite et idéalisée. Sans coup férir, sans que personne en chemin n'ose même relever ce que cela a de sexiste et de suranné, l'infirmière - à croire qu'il y faut des qualités spécifiquement féminines - est toujours posée comme l'ultime gardienne de l'humanité d'un réseau de la santé autrement livré à la froide rationalité des technocrates ou aux grossiers appétits de messieurs les docteurs. Pas étonnant que malgré tout le soin qu'on a pu mettre au fil des ans à aménager leurs conditions d'exercice, la seule attitude ultimement recevable à l'endroit des « infirmières » soit ce culte qu'on réservait autrefois à la sainte vierge sous les traits de la Mère Médiatrice.

    L'auteur de ce vibrant témoignage d'amour filial s'inquiète de ce que « le problème infirmier » soit réduit par nos élus à de vulgaires quotas. On comprend de cela qu'il ne crachera pas dans la soupe, mais que rien ne pourra réduire la dette infinie que nous devrions assumer collectivement. On lui laissera sa louable compassion, sa protestation de vertu et même sa clairvoyance. Dans la vraie vie, le réseau de la santé n'est plus cette extension de la famille avec pères et mères à honorer selon leurs dignités respectives. Ce sont des personnes qu'on y trouve, chacune avec leur sensibilité, leur histoire, etc. Les orphelins que nous sommes devons renoncer aux mirages de cette religion-là, accéder à cet âge adulte où l'espoir n'est pas dans les vagues promesses et les invocations, mais dans le engagements réels. Si trivial que cela paraisse comme base : la convention collective de 2016.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 6 mars 2018 09 h 56

      Dans l'intérêt médiatique actuel sur la question des infirmières, il y a bien entendu des raccourcis intellectuels et des images ataviques qui sont empruntées, c'est toujours comme ça à notre époque du "vite pensé, vite tranché". Une réflexion complète sur les misères actuelles du système de soins au Québec commanderait une analyse beaucoup plus complexe et des solutions plus nuancées.
      Ceci dit, la ligne du ministre Barrette et de son parti au pouvoir depuis quasiment 15 ans, qui consiste à faire référence à la convention collective de 2016 comme ultime remède à ces problèmes, repose sur un navrant simplisme, et ne sert qu'à tenter de fermer la trappe à leurs objecteurs. Ce n'est certainement pas ce "gouvernement des docteurs" qui voudrait d'une réelle analyse en profondeur de l'état du système de santé actuel, d'ailleurs il a pris soin au cours de ce mandat de passer à la trappe des outils qui auraient permis d'y voir plus clair.
      Et puis oui, il y a quelque chose d'un peu manichéen dans le fait d'opposer le traitement consenti aux médecins ces dernières années à celui des infirmières. Mais le fossé qui apparaît dans cette comparaison ne peut pas être réduit à un problème de perception, il est en bonne partie réel.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 mars 2018 11 h 12

      Votre propos est plus nuancé que le mien. J'apprécie. Ceci dit, l'affirmation selon quoi « la ligne du ministre Barrette et de son parti au pouvoir depuis quasiment 15 ans, qui consiste à faire référence à la convention collective de 2016 comme ultime remède à ces problèmes, repose sur un navrant simplisme » n'est elle-même pas dépourvue de simplisme. Quand les parties en ont convenu, ni les infirmiers et infirmières ni le MSSS n'en faisaient la panacée ou l'ultime remède. Ils s'entendaient plutôt pour entreprendre une démarche locale et nationale dont on espérait qu'elle allait pouvoir pallier les difficultés concrètes rencontrées dans la pratique professionnelle quotidienne. Les négos locales n'ont commencé que l'automne dernier à cause du maraudage post-fusions et une entente est déja intervenue. Les projets-pilotes sur les ratios prévus à la lettre d'entente numéro 7 attachée à l'application de l'article 35 ont été annoncés il y a maintenant quelques semaines. Simpliste, peut-être, technomachin même. Mais en marge des effets de cape et des crises de bacon, c'est par là que ça devait passer. Et passera. Il faut l'espérer et y travailler.

  • Marc Davignon - Abonné 6 mars 2018 09 h 52

    Est-ce là la seule réalité?

    Si cela est vrai pour eux, c'est aussi vrai pour tous ceux qui partagent ce même environnement. On exclut, quand même, une classe d'intervenant, maitre d'oeuvre de ces environnements de travail : la gestion! Cette gestion qui idolâtre les méthodes et s'amourache, pour un temps, de l'approche à la mode qui résoudra tous les problèmes.

    Cette gestion qui émergea de l'industrie et qui c'est mise a calcule et mesurer l'effort humain pour (tenté) de le transformer en profit. Il y a la aussi beaucoup de «littérature» sur le sujet, le Taylorisme en autre. Les apôtres de cette église, aujourd'hui, ne sont guère différents de ce Monsieur de l'époque, confondant machine et humain.

    Celle-ci s'est transformée, on se sait comment, en science (malgré les échecs de Monsieur Taylor). Elle a réussi (on ne se sait toujours pas comment) à investir plusieurs domaines (surtout les moins réglementés) pour en expulser l'expertise des spécialistes par leurs omnisciences. Leurs agissements ont eu comme conséquence que les méthodes d'entreprises manufacturières deviennent une vérité applicable dans tous les domaines des activités humaines. Ainsi, l'approche «LEAN», concoctée pour le «juste à temps» des chaines de montage, devient applicable dans le domaine de la santé; tout le monde sait que nous des machines (Descartes avait raison, non! sauf, pour l'esprit, détail que l'on écarte facilement avec Dieu). Les méthodes «AGILES», concoctées pour le développement de projet «WEB» deviennent la façon de faire pour tous les projets, après tout, ça sert à quoi documenter correctement? La méthode essai et erreur est tellement plus simples! Or, les similarités sont suffisantes pour qu'il y ait adéquation des techniques. Les corrélations sont satisfaisantes pour tirer des conclusions et pour construire des «indicateurs».

    Une science de la gestion? Le refuge des pseudosciences qui font porter l'odieux de leurs aveuglements volontaires sur ceux qui ont «l'obligation d'obéir» (contrat de trava