Automobile, ô toi ma reine!

Le projet de fermer la voie Camillien-Houde, qui traverse le mont Royal, a suscité de nombreuses réactions, souligne l'auteure. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le projet de fermer la voie Camillien-Houde, qui traverse le mont Royal, a suscité de nombreuses réactions, souligne l'auteure. 

L’automobile est reine au Québec comme dans le reste de l’Amérique du Nord. Nous ne pouvons plus nous passer d’elle puisque tout notre environnement a été conçu en fonction de son évolution et de ses caprices. Le territoire québécois ne se parcourt facilement qu’en voiture. Les villes sont constamment réaménagées pour lui faire de la place. La vie dans les banlieues, qui ne cessent de s’étendre, est organisée autour de ces véhicules de promenade.

Cette histoire d’amour née avec le XXe siècle, à peine forcée par la publicité, ne se voit pas uniquement dans les paysages parfois hideux de l’Amérique autoroutière ; elle se vit jusque dans nos tripes. La voiture rend libre, elle nous rend puissants. Du moins, c’est le cas loin des grands centres, des artères principales et en dehors des heures de pointe, mais bon, passons. Nous aimons trop l’automobile pour nous embarrasser de tels détails. De fait, des milliards de dollars d’argent public et privé sont dépensés chaque année pour la construction et l’entretien des routes, l’achat, l’entretien et la réparation des véhicules, l’achat d’essence, les frais de stationnement. L’austérité n’est ici jamais de mise !

La mairie de Montréal, qui cherche à atténuer la circulation sur le mont Royal — un parc urbain, faut-il le rappeler —, passe évidemment dans ce contexte pour idéologue, bornée et rétrograde. Au micro d’Alain Gravel sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, Marie Grégoire s’est emportée mardi dernier en écoutant le chroniqueur François Cardinal évoquer le projet d’interdire le transit sur le chemin Camillien-Houde. « Ils veulent sortir la voiture de la ville ! » s’est-elle exclamée. On aurait cru, à entendre la ferveur de son intervention, que c’était d’interdire l’utilisation du téléphone sur tout le territoire de la métropole qu’il était question ici.

L’espace va manquer

Les réactions qu’a suscitées cette affaire sont symptomatiques de notre incapacité à penser en dehors de la civilisation de la voiture. Tôt ou tard, l’espace va pourtant manquer pour accueillir un parc automobile qui ne cesse de croître. À plusieurs endroits, il manque déjà. Ceux qui essaient de traverser le pont Champlain ou le pont Jacques-Cartier matins et soirs le savent trop bien. Les partisans d’un troisième lien à Québec aussi. En dix ans, le taux de croissance des véhicules de promenade a été deux fois plus élevé que celui de la population dans la province. Les émissions de gaz à effet de serre émanant du secteur du transport routier ont quant à elles augmenté de 27 % entre 1990 et 2014. Mais ces faits sont beaucoup trop durs à entendre pour les passionnés de l’auto que nous sommes.

Lorsqu’on s’aventure à dire que la solution à ces problèmes de congestion et de pollution passe par des investissements massifs dans le transport en commun, nombre de nos élus répliquent que dépenser, pour un gouvernement qui se respecte, est un péché mortel. Ils doivent bien entendu, pour se convaincre de ce dogme, faire comme s’ils ne savaient pas que, lorsque l’État dépense, il crée en fait de la richesse ! Demandez aux travailleurs de l’usine de Bombardier à La Pocatière combien de wagons de métro, combien de wagons de train, ils pourraient construire si seulement on leur passait la commande. Combien d’argent ils iraient ensuite dépenser dans leur région avec le salaire qu’ils ne perdraient pas puisque leur emploi aurait été sauvé. Et combien — miracle ! — ils verseraient en impôts au Trésor public la fin de l’année venue.

Mais l’amour rend aveugle, et le culte que notre société voue à l’automobile nous a collectivement fait perdre la raison. Il serait grand temps de la retrouver.

4 commentaires
  • Luc Le Blanc - Abonné 23 février 2018 15 h 15

    On part de très loin

    Je roulais tout à l'heure à vélo vers le nord sur la voie cyclable de la rue St-Dominique. De chaque côté de la rue, un camion était garé dans la voie cyclable, obligeant les voitures (sens unique vers le sud) à zig-zaguer. Pointant la voie de la main à l'attention du camionneur devant moi, qui me forçait à en sortir pour affronter le trafic de face, il a littéralement explosé et ouvert sa fenêtre pour me crier de revenir et qu'il allait «me fendre la tête»! Le marchand de sirop d'érable au marché Jean-Talon, voyant mon vélo, me conseillait de faire attention au verglas, et aux voitures surtout. D'origine maghrébine, il rajouta «c'est quoi cette mentalité au Québec que les routes appartiennent aux autos? J'ai vu ça nulle part ailleurs. À pied il faut se dépêcher de traverser aux intersections, et les affiches de traverses piétonnières ne sont que des éléments décoratifs sans signification.» Ajoutez à cela les commentaires délirants accompagnant n'importe quel article ou reportage sur le transport actif, et vous verrez qu'on part de très loin. Les pubs naïves de la SAAQ sur le partage de la route ne font pas le poids face à ce sentiment bien ancré que la route (voies cyclables incluses) appartient à l'auto. Et l'exemple vient de haut, quand je vois notre ministère des Transports et de la Mobilité Durable se comporter essentiellement comme le ministère du Char. Et ce n'est pas le résultat pronostiqué des prochaines élections qui améliorera les choses...

  • Daniel Grant - Abonné 23 février 2018 15 h 48

    C'est quoi le vrai coût de notre bagnole à pétrole

    Comme Elon Musk a si bien dit (je me permet une traduction ici )

    «quand le prix est erroné, beaucoup de chose dans l’économie sera faux et encouragera les mauvaises habitudes»

    il donne comme example: «si les taxes étaient élevées sur les fruits et légumes mais basses sur le tabac» je pense qu’on s’entendrait pour dire que c’est insensé,

    et bien c’est exactement ce qui se passe dans le domaine de l’énergie sale et il y a des lobbies très puissants (Marchands de doutes) qui vont tout faire pour garder le statu quo.

    L‘auto est comme une imprimante, sans pétrole elle aussi inutile que l’autre sans encre. On ne peut donc pas s’étonner de la symbiose entre l’auto et le pétrole soit si forte.

    Notre reine comme vous dite nous cache très bien son vrai coût, les mensonges de Exxon et de Volkswagen (OCDE: industries les plus corrompues) nous montrent bien jusqu’où ils sont prêt à aller pour entretenir notre dépendance.

    Plus prêt de chez nous, Total qui commandite notre Polytechnique à Montréal avec des dossiers comme CIRAIG qui se donne l’allure sérieux est capable d’enfumer même Hydro Québec en leur faisant croire que le VE serait polluant aussi.

    Et encore très prêt de nous les Libéraux qui embarquent dans l’arnaque du véhicule à Hydrogen quand on sait que GW Bush et Dick Cheney (deux criminels de guerre) nous ont fait le coup avec un petit sourire en coin sur illusion verte de l’Hydrogen pour retarder la (vraie) mobilité électrique.

    Il est temps que la reine acquiert une noblesse qui lui est due pcq depuis un siècle il a fallu aller en guerre, tuer des gens et détruire les conditions d’existences de l’humanité pour se faire belle et pas chère.

    Aujourd’hui notre dépendance à l’auto peut se faire sans tuer avec le VE.

  • Luc Le Blanc - Abonné 23 février 2018 23 h 53

    Le mirage de la voiture électrique

    Si propre soit-elle, et malgré un bilan de GES favorable à long terme, la voiture électrique occupe le même espace sur les routes, requiert les mêmes aménagements et tuera autant de gens que la version à essence. Quand je me ferai renverser à vélo par un automobiliste occupé à surfer les photos de son ex' dans Facebook, le fait que sa voiture soit électrique ne me sera d'aucune consolation. La solution à notre dépendance passe plutôt par davantage de transport collectif (gratuit!) ou actif.

  • Micheline Gagnon - Abonnée 24 février 2018 16 h 00

    Et pourtant...


    «Demandez aux travailleurs de l’usine de Bombardier à La Pocatière combien de wagons de métro, combien de wagons de train, ils pourraient construire si seulement on leur passait la commande.»

    Philippe Couillard semble vouloir devancer les contrats pour le renouvellement des wagons de métro de Montréal afin d'accomoder Bombardier. Étrange de voir que le chômage de cette région demande plus d'interventions que celui de Montréal. En effet, ma ville a le plus haut taux de chômage de la province après la Gaspésie et les Iles-de-la-Madeleine. Pourtant il y a ici de très bons emplois... très souvent occupés par les citoyens des banlieues. J'aimerais savoir ceci: si tous les emplois de Montréal étaient occupés par ses citoyens aurions-nous le plein emploi? En effet, j'ai entendu dire que 70% des policiers/pompiers de Montréal habitent en banlieu, alors...
    http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-re