Salaire des médecins, la honte

Alors que les médias nous informent semaine après semaine des catastrophes entourant les conditions de travail des infirmières et infirmiers, les médecins spécialistes viennent tout juste d’accepter une augmentation salariale totalisant près de 500 millions de dollars, accuse l'auteur. 
Photo: iStock Alors que les médias nous informent semaine après semaine des catastrophes entourant les conditions de travail des infirmières et infirmiers, les médecins spécialistes viennent tout juste d’accepter une augmentation salariale totalisant près de 500 millions de dollars, accuse l'auteur. 

Je suis étudiant au doctorat en médecine à l’Université Laval depuis l’automne 2014. Présentement en année sabbatique, j’ai l’occasion de prendre du recul par rapport à mon avenir et à la profession médicale. Je me trouve extrêmement privilégié d’avoir connu un parcours sans grandes embûches, encouragé par une famille qui n’a jamais cessé de croire en moi. Je suis entré dans le programme dès ma première tentative, bien qu’on m’ait initialement placé sur une liste d’attente.

Assez rapidement, j’ai réalisé que nous étions nombreux dans cette situation : la majorité d’entre nous, étudiants en médecine, provenaient d’une classe sociale qui nous a permis d’être constamment stimulés et qui nous a aidés à franchir les portes des études supérieures. Nous avons toujours été motivés dans la poursuite de nos études afin de pouvoir un jour nous aussi faire partie de cette même classe sociale. J’étais fier d’être membre de ce groupe et je le suis toujours. Pourtant, une autre émotion s’est récemment installée en moi : la honte.

En effet, les récents événements médiatisés concernant le système de santé québécois et ses professionnels m’ont choqué, au point de faire en sorte que j’ai parfois honte de dire que j’étudie pour devenir membre de cette communauté que forment les médecins québécois.

Alors que les médias nous informent semaine après semaine des catastrophes entourant les conditions de travail des infirmières et infirmiers de notre réseau de soin, les médecins spécialistes viennent tout juste d’accepter une augmentation salariale totalisant près de 500 millions de dollars, se faisant ainsi offrir un chèque d’environ 12 000 $ chacun. Cette augmentation vient de les positionner à un niveau salarial supérieur à celui de leurs collègues ontariens. Comment rester indifférent devant une telle effronterie ? 12 000 $ ? Vraiment ? Cela correspond à la moitié du salaire annuel de nombreux Québécois. C’est plus que ce que certains obtiennent avec l’aide sociale gouvernementale en un an. Comment notre société peut-elle accepter une situation aussi aberrante ? Après avoir sabré avec exagération les services publics, notre gouvernement a maintenant récupéré des surplus budgétaires exubérants. À qui offre-t-il désormais ces jolis montants ? À ceux se trouvant déjà parmi les plus choyés de notre société.

Les services publics agonisent

Comment rester indifférent ? Ma soeur, mes amies et mes beaux-parents sont infirmières et infirmiers : je les vois travailler d’arrache-pied, revenant bien souvent plus tard que prévu à la maison en raison des heures supplémentaires obligatoires. Ma mère, qui travaille en laboratoire médical, se voit offrir une augmentation salariale sous l’inflation. Ma tante, ma cousine et ma copine travaillent dans le milieu de l’enseignement, qui souffre énormément des coupes imposées par le ministère de l’Éducation, particulièrement concernant les services offerts aux élèves en difficulté. Les services publics agonisent, c’est évident.

Selon moi, ces 500 millions de dollars n’auraient pas dû revenir aux médecins spécialistes. Comment osent-ils faire de pareilles demandes d’augmentation ? Sont-ils si froids devant leurs collègues professionnels de la santé épuisés, surchargés de travail ? Restent-ils indifférents lorsque leurs patients leur parlent de leurs enfants en difficulté scolaire ? Ne voient-ils pas la souffrance psychologique de ceux qui ont une situation financière précaire ?

Ces médecins humains et compatissants que je connais ne sont peut-être pas aussi nombreux que ce que l’on voudrait croire. Ou peut-être entendons-nous trop ceux qui profitent de ce système et pas assez ceux qui se battent pour renverser les choses.

Je rêve d’une société plus juste, où les plus riches de ce monde accepteront volontairement de quitter leur vie de luxe pour aider davantage ceux qui en ont besoin. Malheureusement, nous semblons bien loin de cette idée lorsque nous lisons les nouvelles. Je n’ai pas l’intention d’abandonner mes études ; je ne peux que souhaiter que ma génération de futurs médecins sera plus ouverte à la possibilité d’accepter un salaire normal. Mais une fois intégrés au milieu, le voudront-ils ? De nombreuses questions me restent en tête, mais en attendant des réponses, la seule chose que je ressens, c’est la honte.

37 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 février 2018 07 h 45

    Entre la honte et l'honneur

    Vous vous sentez mal à l'idée d'exercer cette profession dans les conditions actuellement faites aux médecins et aux autres intervenants en santé. Ce sentiment est plus partagé que vous semblez le croire. Cependant, là où certains exhibent leur « honte » pour enjoindre aux autres un vertueux repentir dont ils se flattent, d'autres assument avec dignité et courage le monde imparfait dans lequel ils vivent. Vous aurez peut-être besoin de vous dédouaner encore publiquement en éclaboussant un peu tout le monde. D'autres continueront à agir selon leur conscience, avec une discrétion qui n'est pas forcément inspirée par la honte. Cela s'appelle l'honneur.

    • Diane Charest - Abonnée 17 février 2018 10 h 37

      Si c’est cela que vous appelez « l’honneur »........dans le silence.

    • Linda Dauphinais - Inscrit 18 février 2018 08 h 48

      https://www.contrepoints.org/2014/04/16/162992-la-difference-entre-attaques-ad-hominem-et-ad-personam

      Rebonjour M. Maltais Desjardins... de quel M. Lemaire s'agit-il svp?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 18 février 2018 12 h 01

      Vous trouvez honorable d'abuser d'un système pourri jusqu'à la moelle...Vraiment...Dans quel monde vit-on ? J'aurai tout lu...

    • Donald Bordeleau - Abonné 18 février 2018 20 h 13

      En fait il faut revenir à la case de départ, car cette réforme a été une grande économie pour le gouvernement. Des compressions très importantes dans le secteur administratif et, bien sûr, ces compressions-là entraînent un embourbement. Ce n’est pas étonnant. ». Il semble que les dirigeants passent plus de temps à revoir le fonctionnement des stationnements dans les différents établissements du réseau, que s'occuper de fournir des soins et du personnel -- autre que les médecins, qui eux ont des primes à chaque geste....

      C’est une planification de main-d'œuvre déficiente qui est le résultat de la situation actuelle. Le problème traine depuis 2003 selon plusieurs retraitées en évitant de combler les postes permanents. Tout cela a été amplifié par la réforme Barette sans avoir de reddition de compte.

      Dès le début, tout a été centralisé sans voir toutes les conséquences sur les ressources humaines.

      Sans reddition de compte il a été impossible de voir les dégâts malgré les multitudes signaux des employés et des gestionnaires.

      Aujourd'hui, Messieurs Couillard et Barette demandent des solutions ( depuis 3 ans l'alarme sonne de façon continue ) aux travailleurs du réseau de Santé après avoir copié le programme de la CAQ..

      En fait la solution est simple en changent de gouvernement, la CAQ ne semble pas la solution eux qui couperait davantage les missions du gouvernement.

      Le Parti Québécois est le mieux placé probablement pour régler cette gestion du système de Santé..
      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1053238/la-fiq

      Avant de chercher des solutions il faut comprendre les causes. Mais les grands gagnants suite à l'austérité se sont les médecins spécialistes avec 100,000$ de plus en 2022.

  • Hélène Dumais - Inscrite 17 février 2018 10 h 57

    Oui c'est une honte!!!

    C'est une honte et un scandale!!!! Au lieu de réclamer la présence d'autres professionnels, ce groupe de médecins hautement privilégiés prend tout ce qu'on leur offre...Vous avez honte M. Cloutier, et de l'exprimer ainsi vous rend honneur; eh bien maintenant , mener votre combat au sein de vos syndicats ou du regroupement des Médecins québecois pour le régime public; la lutte doit être collective et non individuelle.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 février 2018 21 h 25

      La lutte doit etre collective effectivement.On trouve les médecins gourmands.Mais les plus stupides ici sont les ministres du PLQ,donc le brillant peuple québécois doit se réveiller et se débarrasser de ces toxiques libéraux inqualifiables...

  • Gérard Garnier - Abonné 17 février 2018 11 h 33

    Sic transit gloria mundi

    Le statut social des catégories professionnelles évolue à travers le temps selon une règle simple : naissance, développement, épanouissement, régression. Chaque phase peut prendre 10 ans (les informaticiens sont en pleine phase 2) ou des siècles (par exemple les corporations des sorciers, des prêtres ou des médecins). Depuis plusieurs années, il semblait que la reconnaissance sociale des médecins du Québec approchait de l'apex de la phase 3 qui précède l'engagement vers la phase 4. Du fait de cet accord qui scandalise la plupart des lecteurs et s'ajoute à une insatisfaction vis à vis des services rendus, c'est fait. Il y aura des résistances féroces, des retours en arrière et cela prendra du temps (30 ans ?) mais ils ont appuyé sur la queue de détente et le coup est parti. Ainsi va le Monde.

  • Monique Bisson - Abonné 17 février 2018 12 h 17

    Prise de parole nécessaire!

    Vous le jeune de 22 ans, votre prise de conscience sociopolitique vous honore et vous, le futur médecin, devrez continuer à vous questionner, à rêver d’une société plus juste, à faire des sorties publiques pour dénoncer des déséquilibres injustifiables et impardonnables entre les travailleuses et travailleurs du domaine de la santé.

    N’en déplaise aux discrets, votre lettre est tout à votre honneur et si je puis me permettre un conseil amical, troquer votre honte pour cette volonté d’agir qui vous habite et le Québec ne s’en portera que mieux.

    Monique Bisson, Gatineau

    • Linda Dauphinais - Inscrit 17 février 2018 14 h 03

      @M. Richard Maltais Desjardins

      Je ne comprends pas tout à fait vos propos M. Desjardins... Vous semblez avoir des propos désobligeants envers cet étudiant qui ose se lever et dire NON à l'inacceptable...

      M. Desjardins, dans mon livre à moi, M. Frédéric Cloutier qui ose dire que c'est honteux qu'un corps professoral de santé soit aussi gourmand mérite plus que des applaudissements... une médaille de bonne foi et bon sens évident devrait derechef lui être donnée car il est de plus en plus rare que les gens pensent à l'autre que soi... C'est donc un être d'une haute qualité morale qui a fait l'examen de conscience du corps professoral de santé dans lequel il étudie et cela lui donne mal au coeur de voir autant de cupidité... tout comme plusieurs d'entre nous d'ailleurs... Honte et haut-le-coeur face à ces médecins qui se votent des hausses de salaire faramineuses...

    • Diane Charest - Abonnée 17 février 2018 17 h 43

      Mme Dauphinais
      Toujours prendre conscience que M. RMD est l’avocat du diable et c’est son plaisir coupable.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 février 2018 21 h 17

      Madame Charest, si vous estimez qu'en l'occurrence, les spécialistes sont l'incarnation du malin et qu'ils ne méritent que le vertueux mépris de ceux qui s'attroupent constamment par ici pour parler d'une seule voix, je vous en laisse volontiers le plaisir, dans la vaine attente d'autres arguments que de courts ad hominem qui épuisent peut-être vos raisons. En passant, je salue monsieur Lemaire, dont je partage le point de vue.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 17 février 2018 12 h 18

    Il est utopique de croire que des gens - ici des médecins - vont renoncer à une augmentation de 12000$ et ce, même si cette somme représente plus que le montant accordé, pour une année complète, à des personnes sur l'aide sociale. C'est le gouvernement qui en a décidé ainsi et d'après moi, c'est le gouvernement, présentement celui du PM Dr Couillard en compagnie du Dr Barette, qui devrait être sévèrement blâmé par l'ensemble de la population pour avoir pris de telles décisions touchant la rémunération des médecins. Et c'est ce gouvernement qui est d'abord et avant tout responsable, par ses décisions, de la situation déplorable concernant les autres travailleurs dans le domaine de la santé et de l'éducation. Reste à espérer que plusieurs Québécois sauront s'en souvenir lors de la prochaine élection.