La souffrance des infirmières et la maladie du système de santé

Si nous voulons venir en aide aux infirmières et aux patients, nous devons prendre le temps de nous interroger sur la façon dont nous consommons les soins de santé, estime l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Si nous voulons venir en aide aux infirmières et aux patients, nous devons prendre le temps de nous interroger sur la façon dont nous consommons les soins de santé, estime l'auteur. 

Le message d’Émilie, criant de vérité et de désespoir, ne peut laisser indifférent. Passé le premier choc, il mérite cependant d’être suivi d’une vraie réflexion. Malheureusement, ça ne semble pas être la direction que prend le débat. La plupart des éditorialistes et des observateurs se contentent d’y voir encore et toujours la preuve que tous les maux du système de santé viennent des médecins. Moins de primes, plus d’infirmières. L’équation semble si simple. Ajoutons des ressources et tout ira mieux.

Vraiment ? Si seulement c’était le cas. Mais c’est oublier que notre système de santé, dont l’organisation date des années 1970, n’est plus en mesure de répondre aux besoins actuels. Les personnes âgées sont plus nombreuses, les maladies chroniques se multiplient et les besoins en soins aussi !

Pourtant, notre système de santé tourne toujours autour du curatif et des hôpitaux. Son financement aussi. Les médecins sont son coeur. On leur a appris à faire des diagnostics et des plans de soins pour guérir des patients. Aujourd’hui, pourtant, on ne guérit pas de la démence. On ne guérit pas d’avoir 92 ans. En revanche, on a besoin de soins de longue durée. Des soins qui devraient être pris en charge par des équipes. Mais faute d’avoir implanté ces équipes, on épuise les infirmières, laissées à elles-mêmes pour prendre en charge des patients toujours plus lourds.

Pourquoi?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le réseau est si lourd ? Pourquoi le réseau déborde tout le temps ? Si nous voulons venir en aide aux infirmières et aux patients, nous devons prendre le temps de nous interroger sur la façon dont nous consommons les soins de santé. C’est-à-dire se demander si l’on hospitalise les bons patients. Et si oui, si l’on ne peut pas prévenir beaucoup de ces hospitalisations ou même accepter que le vieil âge ne devrait pas toujours être pris en charge par l’hôpital.

Tant que l’on ne se posera pas ces questions, on pourra toujours augmenter les ressources, on continuera d’essayer de remplir un seau sans fond. Depuis des années, l’AMQ fait des travaux qui montrent que la solution est ailleurs. Il faut travailler sur la pertinence des services, arrêter d’investir toujours plus dans le curatif et travailler pour mieux accompagner les malades chroniques, quand ils sont encore à domicile.

En agissant en amont, on peut empêcher qu’ils ne décompensent, et donc avant que leur condition ne devienne incontrôlable et qu’il faille les envoyer à l’hôpital. Encore faut-il avoir une première ligne organisée pour ce type d’intervention, avec des équipes formées pour utiliser des indicateurs destinés à détecter les malades à risque de se rendre à l’urgence.

Alors, on a le choix. On peut ajouter des infirmières à l’hôpital et leur donner plus de soutien pour s’occuper de patients plus lourds, mais comme toujours, cela reviendra à mettre un pansement adhésif sur une plaie infectée. Autrement, on peut aussi s’attaquer à ce qui gangrène notre système et permettre aux infirmières de travailler en vraie interdisciplinarité et d’aller sur le terrain auprès des patients, quand ils ne sont pas encore des cas trop lourds. Certaines IPS (infirmières praticiennes spécialisées) de première ligne le font déjà, ainsi que des infirmières cliniciennes, et cela a fait ses preuves. On prévient ainsi l’entrée de bien des patients dans le système, avec les économies que cela implique. Donc, plutôt que d’ajouter des infirmières à l’hôpital, ajoutons des infirmières avec une autonomie dans les GMF, pour la prise en charge des personnes âgées et des malades chroniques.

5 commentaires
  • Yannick Tremblay - Abonné 9 février 2018 06 h 32

    Pas toujours la faute des médecins, sauf que...

    Ce dont est question cette lettre d'opinion décrit assez bien une partie de la mission des CLSC qui disparaissent tranquillement ...Équipe multi, prévention, etc. Malheureusement, les médecins n'y étaient "que" des employés salariés de l'état comme les autres intervenants de santé et non les propriétaires-entrepreneurs des GMF privés d'aujourd'hui... À quelque part, si le système de santé qui a été pensé il y a plusieurs année n'a pas fonctionné comme il le devait, c'est que certains l'ont sciemment saboté en décidant massivement de ne pas y participer par intérêt personnel...

  • Marguerite Paradis - Abonnée 9 février 2018 06 h 34

    OUI MAIS...

    Il faudrait en convaincre votre Collège des médecins et de vos collègues qui se comportent comme des disctateurs, des nouveaux curés ou des millionnaires. Ce qui est trop loin de « la santé », n'est-ce pas?
    Vous savez très bien pourquoi les CLSC n'ont pas pu faire réellement leur job de « première ligne », entre autres beaucoup de médecins manquaient de motivation à travailler en interdisciplinarité.

  • Yvon Giasson - Abonné 9 février 2018 09 h 36

    Un peu d'histoire

    Cher Dr Hugo Viens,
    Votre texte est plein de bon sens. En particulier lorsque vous proposez la formation d'équipes multidisciplinaires sous le contrôle des GMF.
    Je ne sais pas que est votre âge mais le mien me permet de regretter la mise en place des CLSC au début des années 70 alors que le but de leur création était justement de former des équipes multidisciplinaires capables de travailler en amont sur le terrain.
    Pourquoi les CLSC n'ont-ils pas livré la marchandise?
    Parce que vous, les médecins du temps, refusiez de travailler en équipe avec les autres professionnels de la santé au motif de quoi?
    Il était inconcevable, disiez vous, qu'un médecin exerce sa profession au même niveau que celui des autres professionnels. Il vous fallait, disiez vous alors, un statut de niveau supérieur aux autres.
    Êtes vous toujours de cet avis 45 ans plus tard?
    Je pose la question parce que vous n'en faites pas mention dans votre lettre.

  • Marc Davignon - Abonné 9 février 2018 10 h 25

    Une autre association!

    Ont comme partenaire, en autre : Gestion Financière MD, Interact Assurance. M. le président est bien sur directeur médical de l'hôpital .... pardon, de la clinique Dix30.

    1) On pointe toujours les médecins, 2) Ça fait 50 ans! 3) Le système de santé «tourne» toujours (?!) autour du curatif. 4) On ne guérit pas la d'avoir 92 ans. 5) Les soins devraient être pris en charge par des équipes. 6) S'interroger sur la façon de «consommer les soins de santé». 7) Des indicateurs pour détecter les risques. 8) Une «vraie» interdisciplinarité. 9) Prévenir l'entrée des patients dans le système, «génère» des économies.

    1) Mettre plus d'argent dans les individus ne rend pas le système plus efficace, les médecins en font la preuve. 2) Ça fait 50 ans que les médecins ont des augmentations de salaire au-dessus de la moyenne, ceci aussi n'est plus approprié. 3) C'est le curatif qui est financé par notre assurance «collective», pas le «préventif», la stratégie du privé : plus de préventif, moins de curatifs. 4) Très pertinent! 5) Que font-ils dans une salle d'opération, il travaille chacun pour soi? 6) Nous sommes des consommateurs, dans le préventif, ou l'assurance «collective» n'a pas encore beaucoup d'emprise. «Utiliser», aurait plus approprié et plus respectueux pour la population qui paies les bonis «de la ponctualité». 7) À vos tablettes! Indicateurs de tout poil, rassemblez-vous! Ça, ça fait 21e. On confond, ici, l'outil avec la solution et ça doit être ça le petit arrière-gout 1970! 8) L'association n'a pas d'infirmière dans leur comité de gestion! La vraie interdisciplinarité, quoi! 9) Et avec tout en privé, le cout d'entrée est tellement élevé que la filtration devient plus facile.

    Avoir plus d'infirmières sur le terrain, donc, plus de déplacement, un patient à la fois, un intervenant à la fois. Alors, les infirmières sur le terrain, les médecins dans leurs bureaux, le vrai interdisciplinaires.

  • Hélène Dumais - Abonnée 9 février 2018 11 h 30

    une opinion qui vient encore appuyer le rôle surdimensionné des médecins au Qc

    J'appuie les opinions de Mme »Paradis et de M. Tremblay et Giasson, et j'ajoute que les GMF, de gouvernance privéeet essentiellement médicale n'ont pas de territoires définis et s'installent là où les médecins le souhaitent; les services offerts par les GMF ne sont accessibles qu'à leur clientèle, les autres? tant pis...alors renforçons les services de 1ière ligne dans les CLSC, ce pourquoi ils ont été créés.