Une autre lecture de «Blade Runner»

Le film «Blade Runner 2049» (dont est tirée l'image) n’est pas aux Oscar cette année parce que la machine hollywoodienne est complexe et qu’elle carbure aux «buzz», estime l'auteure. 
Photo: Warner Bros Le film «Blade Runner 2049» (dont est tirée l'image) n’est pas aux Oscar cette année parce que la machine hollywoodienne est complexe et qu’elle carbure aux «buzz», estime l'auteure. 

Réaction à la chronique de Francine Pelletier publiée le 10 janvier, « Blade Runner devra passer son tour ».

Sous le régime stalinien, les écrivains et les artistes soviétiques se sont vu imposer une doctrine appelée « réalisme soviétique ». En gros, celle-ci leur laissait deux options dans l’élaboration de leurs oeuvres : fournir des modèles édifiants et représenter la lutte des classes. Étrangement, la chronique de Francine Pelletier sur le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve a des relents de cette vieille doctrine, adaptée au goût du jour.

En effet, dans sa critique du film, elle attend de celui-ci qu’il fournisse aux femmes des modèles positifs auxquels elles puissent « s’identifier » (c’est le terme qu’elle utilise) et qu’il représente la lutte des femmes contre les préjugés entretenus par les hommes sur leur compte. Elle reproche au film d’emprunter le « véhicule supra macho » de la science-fiction hollywoodienne, avec ses « belles pépées intergalactiques » — a-t-elle vu autre chose que le Barbarella de 1968 pour réduire la science-fiction à ces clichés ? Soit dit en passant, dans la nouvelle trilogie Star Wars, les femmes triomphent. La lecture que Mme Pelletier fait du film de Villeneuve est à l’avenant.

Tout est dans la manière

Heureusement, il y a d’autres lectures. Si les femmes sont réduites à des stéréotypes dans le film de Villeneuve, n’est-ce pas parce que le monde dans lequel les personnages évoluent a littéralement perdu son humanité, réduisant les enfants à l’esclavage, les femmes au statut d’images, tandis que les hommes sont confrontés à leur condition de répliquants ? Dans un tel monde, les fantasmes sont tristes et tout désir demeure en reste. Que le désir soit ici celui de l’homme n’a rien de sexiste, car ce monde s’autodésigne comme l’aboutissement du nôtre. Et en quoi serait-ce passéiste de traiter du désir masculin ? Tout dépend de la manière dont on en traite.

Blade Runner 2049 n’est pas aux Oscar cette année, non pas parce qu’il est « davantage tourné vers le passé », comme l’écrit péremptoirement Francine Pelletier, mais parce que la machine hollywoodienne est complexe et qu’elle carbure aux buzz. Villeneuve a peut-être passé son tour, d’autres lobbys se sont activés. Dans l’histoire de cette « industrie », de très grands films n’ont pas été reconnus aux Oscar (Citizen Kane d’Orson Welles n’a obtenu que l’Oscar du meilleur scénario en 1942, alors que l’American Film Institute le considère aujourd’hui comme le plus grand film de tous les temps). Se pourrait-il, par ailleurs, qu’Hollywood soit en train d’acheter la paix ? Auquel cas le dérangement tectonique dont parle Francine Pelletier s’apparenterait à une belle instrumentalisation de l’affaire Weinstein.

Quant à savoir qui est tourné vers le passé, on en revient à Staline…

12 commentaires
  • Pierre Martin - Inscrit 16 janvier 2018 06 h 54

    Le phénomène Francine Pelletier

    Depuis plusieurs mois je m'interroge sur ce que les écrits de Francine Pelletier apporte au journal fondé par Henri Bourassa. Son appui quasi inconditionnel à l'infâme projet du gouvernement Couillard sur le racisme systémique et ses divagations dogmatiques à la sauce «gogauche Solidaire» Montréalaise me déconcerte.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 17 janvier 2018 13 h 10

      D’accord avec vous. Mme Pelletier est obsolète par rapport au présent, un relent passéiste. Mme Pelletier est aujourd’hui dépassée par des jeunes femmes moins dogmatiques et beaucoup plus ouvertes au changement des mœurs.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 janvier 2018 08 h 33

    Que voilà des arguments solides

    Je comprends Mme Francine Pelletier de n'avoir pas répliqué.

  • Jean-Charles Vincent - Abonné 16 janvier 2018 09 h 59

    Les mots pour le dire

    Lors de la chronique originale de Mme Pelletier je commentais de cette manière le point de vue d'un lecteur:

    '' D'accord avec vous! Mme Pelletier fait malheureusement du féminisme sélectif. Seulement le sien a de la valeur. Celui des autres n'est pas assez ''pur'' ou conforme à sa doxa.''

    Je n'avais, à ce moment, pas su trouver les mots pour exprimer ce que je ressentais. Vous l'avez fait. Merci. Je vais d'ailleurs revoir ce film dès ce soir, qui devient accessible sur demande chez un fournisseur québécois aujourd'hui. Je veux le sentir à l'aune de ce débat.

  • Simon Lavoie - Abonné 16 janvier 2018 10 h 00

    Excellente réplique

    Blade Runner est une dystopie grandiose, en cohérence avec les déterminismes économicistes et technicistes qui ont été substitués au divin. Comme toute grande oeuvre, elle divise et polarise les opinions. Johanne Villeneuve a le grand mérite de rapprocher la critique navrante de F. Pelletier d'une bien-pensance stalinisante. Au nom de l'art, merci.

  • Jacques Deschênes - Abonné 16 janvier 2018 10 h 38

    Réalisme?

    Réalisme soviétique ou réalisme familial?