Oprah 2020 ou la loi du moindre effort

En réaction à l’écœurantite générale à l’égard de Donald Trump, il se pourrait que la tendance à appuyer des personnalités publiques comme Oprah Winfery s’explique en partie par une rationalité du moindre effort, croit l'auteure. 
Photo: Paul Drinkwater Associated Press En réaction à l’écœurantite générale à l’égard de Donald Trump, il se pourrait que la tendance à appuyer des personnalités publiques comme Oprah Winfery s’explique en partie par une rationalité du moindre effort, croit l'auteure. 

On remarque une nouvelle tendance à la « politisation » des personnalités publiques, que ce soit l’élection d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie en 2003, l’élection de Trump lors de l’élection présidentielle de 2016 ou même la nouvelle rumeur selon laquelle Oprah Winfrey se présenterait à la présidence des États-Unis en 2020, à la suite de son discours lors des Golden Globes. Bien que plusieurs se soient penchés sur l’éventuelle candidature hypothétique de Mme Winfrey, ce phénomène n’a toujours pas été démystifié. Qu’est-ce qui pousse les citoyens à appuyer des personnalités publiques n’ayant aucune expérience en politique active à se présenter à la présidence américaine ?

On peut évidemment croire qu’ils cherchent à combattre le feu par le feu, en plaçant deux habitués des plateaux de télévision au sein d’une course à la présidence. Et si c’était plutôt une réaction rationnelle, mais aussi paresseuse, de la part des citoyens ?

Je m’explique : en science politique, il existe un débat important sur la compétence politique des citoyens, c’est-à-dire la capacité des gens à voter pour un candidat qui représente leurs valeurs, leurs positions sur des enjeux, mais surtout, qui fait preuve des compétences nécessaires afin d’occuper le poste. Puisque plusieurs auteurs s’entendent sur le fait que le citoyen moyen est peu informé sur la politique, on cherche souvent à expliquer la manière par laquelle les électeurs prennent une décision lors du scrutin. Je vous épargne les détails, mais les plus optimistes croient que l’on peut utiliser des heuristiques — des raccourcis cognitifs — afin de prendre une décision plus ou moins informée. Un auteur en particulier, Popkin, a publié un livre en 1994 au sein duquel il présente une théorie selon laquelle les citoyens font preuve de rationalité à faible information. En gros, les gens sont des êtres rationnels qui opèrent au sein d’un environnement informationnel imparfait. On mise alors sur des conversations avec des proches et le contenu des médias pour se former une opinion sur les candidats. Ainsi, avec quelques détails sur la vie privée ou la personnalité d’un candidat, on peut le comparer à ce qu’on croit être un président adéquat.

Je suis donc portée à croire que ces personnalités publiques, peu importe leurs réelles compétences en politique active, jouissent d’une reconnaissance nationale (voire internationale) en raison de leur présence au sein des médias. En ce sens, le talk-show d’Oprah Winfrey a sans doute fait partie du quotidien de nombreux citoyens pendant plusieurs années, leur permettant de « mieux » la connaître. Il est donc beaucoup plus facile d’appuyer cette présence télévisuelle, plutôt qu’un autre candidat inconnu, ayant le même CV que ses collègues. Bref, en réaction à l’écoeurantite générale à l’égard de Trump, il se pourrait que la tendance à appuyer des personnalités publiques s’explique au moins en partie par une rationalité du moindre effort.

6 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 15 janvier 2018 09 h 02

    La loi des éminences grises

    Mme Winfrey aura beau se présenter candidate aux présidentielles. Mais, aux États-Unis d'Amérique, ça prend beaucoup beaucoup, beaucoup d'argent pour avoir une chance de se rendre jusqu'au bout du processus.

    Si les Éminences Grises, véritables possesseurs des pouvoirs financiers, économiques, militaires et, donc, politiques, appuyaient Mme Winfrey, ce serait à leurs conditions et non pas aux siennes.

    Présentement, pensez-vous vraiment que c'est M. Trump qui dirige les É.U.A.???

    À chaque fois qu'un personnage politique s'est distancié du consensus formulé par les Éminences Grises, celui-ci a, soit perdu ses élections, soit été assasiné.

    Le rêve américain, créé jadis par le cinéma d'Hollywood, où tout américain de bonne volonté peut devenir président, est une chimère.

  • Michel Lebel - Abonné 15 janvier 2018 10 h 55

    Décadence!


    Quand la politique devient une affaire de showbizz, c'est un net signe de décadence. Que tant d'Américains appuient Trump parle de lui-même. Les États-Unis sont en décadence. L'arrivée d'Oprah ne ferait que confirmer le tout.

    M.L.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 janvier 2018 12 h 50

      Au moins Mme Whitney semble être une personne raisonnable et saine d'esprit. De plus, des préoccupations sociales et sociologiques transparaissent assez souvent dans ses émissions et les entrevues qu'elle donne - il y a du "politique", au sens large il est vrai, dans ses émissions.

      Oui, il y aurait quelque chose du fait qu'elle soit déjà connue dans le mode quelque peu entertainment - phénomène qui, en soi, mérite examen.

      Mais Mme Whitney représenterait quand même une amélioration par rapport à Trump. Il faut dire qu'il n'y a pas grand-chose qui ne serait pas une amélioration par rapport à Trump - ceci dit en tout respect pour Mme Whitney qui semble, même sans la comparer à Trump, une personne intelligente et sensée.

      Arnold Schwarzenegger a été un gouverneur tout à fait compétent et il a été (comme gouverneur et continue ensuite dans ses déclarations publiques), par exemple, à manifester beaucoup de sensibilité à la question des changements climatiques. J'étais tombé sur une entrevue avec lui avant qu'il ne fasse de la politique et j'avais déjà été surpris de voir à quel point il était intelligent - attention aux préjugés - bon, on peut se pardonner d'avoir en tête les personnages qu'il a incarnés comme comédien.

      Ce phénomène remonte à plus loin peut-être, pensons à Ronald Reagan - j'ai été moins surpris par son intelligence qu'avec Arnold, je dois bien le dire.

      Même localement et encore plus loin dans le temps, le fait que René Lévesque ait été une personne connue et populaire de la télévision l'a sans doute beaucoup aidé - au moins c'était du journalisme d'affaires publiques, mais quand même - s'il avait été dans un journal plutôt qu'à la télévision, l'histoire aurait-elle été la même? Pas sûr. Vous pourriez me répondre, il y a bien eu Claude Ryan... :0).

      Bref, juste des petits éléments comme quoi on peut encore approfondir la réflexion.

    • Michel Lebel - Abonné 15 janvier 2018 15 h 12

      @ Raymond Labelle,

      Ce qui ''tue'' la démocratie américaine, c'est le pognon. Cette démocratie est devenue de fait une ploutocratie. Par exemple, tous les sénateurs sont millionnaires. Tout candidat à la présidence doit engranger des millions, sinon être lui-même millionnaire. Avec l'inculte Trump, nous sommes même devant un milliardaire!

      Cette situation ne peut qu'affaiblir la notion même de démocratie qui est fondée sur une certaine égalité entre citoyens. L'écart des revenus entre la classe politique et la classe ''moyenne et moins moyenne'' est ici beaucoup trop grand. Le discours politique devient alors difficilement crédible. L'argent l'hypothèque grandement. C'est encore plus vrai lorsque le président est bien loin d'être un génie...

      M.L.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 janvier 2018 20 h 50

      Je suis d'accord sans réserve avec ce que vous écrivez dans votre intervention du 15 janvier 15h12 M. Lebel.

  • Raymond Labelle - Abonné 15 janvier 2018 13 h 31

    Un début inachevé de réflexion.

    "Qu’est-ce qui pousse les citoyens à appuyer des personnalités publiques n’ayant aucune expérience en politique active à se présenter à la présidence américaine ?"

    Le phénomène est-il statistiquement significatif? Il y a eu Ronald Reagan et maintenant Donald Trump. Mme Whitney n'est pas candidate - de plus, Mme Whitney, dans ses entrevues et émissions, manifeste souvent des préoccupations sociales - ce qui la distingue de Reagan et de Trump d'avant qu'ils ne fassent de la politique.

    On peut aussi jeter un coup d'œil à d'autres instances (sénatoriales, gouverneur.e d'État, Chambre des représentants) pour voir la proportion d'élu.e.s de ces milieux et comment ça a pu évoluer dans le temps.

    "(...) plusieurs auteurs s’entendent sur le fait que le citoyen moyen est peu informé sur la politique, on cherche souvent à expliquer la manière par laquelle les électeurs prennent une décision lors du scrutin. (...) les plus optimistes croient que l’on peut utiliser des heuristiques — des raccourcis cognitifs — afin de prendre une décision plus ou moins informée."

    Ça se défend. Tou.t.e.s les citoyen.ne.s n'épluchent pas nécessairement les dossiers d'affaires publiques pendant une partie importante de leurs rares temps libres de soir et de fin de semaine, tout en essayant assez souvent de bonne foi, de se prononcer. Peuvent se fier à des commentateurs, proches, analystes ou autres sources, pour aller plus vite. Et/ou à des premières impressions "intuitives" ou "émotives".

    Toutefois, je ne suis pas sûr que l'on prenne plus de raccourcis heuristiques maintenant qu'on en prenait avant qu'une proportion plus grande de candidat.es issu.es de l'entertainement ne se présentent si, tout d'abord, c'est bien le cas de façon statistiquement significative. Peut-être qu'avant il n'y avait pas de tels candidat.e.s et sinon, pourquoi? Et si possible maintenant, pourquoi? Exemples de questionnements.

    Il faudrait pousser plus loin la réflexion.