Pour une agriculture raisonnée

«En agriculture, comme en toute chose, tout choix est compromis», note l'auteur.
Photo: Charlie Neibergall Associated Press «En agriculture, comme en toute chose, tout choix est compromis», note l'auteur.

Le texte d’Yves Castera paru dans les pages du Devoir du 3 janvier et qui oppose agriculture biologique et conventionnelle est un bon exemple des clichés trop souvent véhiculés par les gens, certes de bonne volonté, mais dont le discours manichéen ne rend service à personne. À la lecture du titre : « Pesticides : l’ère des compromis est dépassée », on pouvait d’emblée conclure que la table était mise pour un texte vertueux et sans nuance. En agriculture, comme en toute chose, tout choix est compromis. Il y a le moins bien et le mieux et il faut tendre vers le mieux. Arrêtons d’opposer agricultures biologique et conventionnelle, car elles sont complémentaires.

Les agriculteurs et les agronomes « traditionnels » doivent enrager de se faire dépeindre constamment comme des pantins/esclaves des compagnies agrochimiques. Nos agriculteurs ne choisissent pas l’agriculture industrielle guidés par la peur et le manque de formationou par ignorance de ce qui se fait ailleurs. Si la population portée par l’éveil social allait à la rencontre de la nouvelle génération d’agriculteurs, de professeurs et d’agronomes « traditionnels », elle y trouverait des gens informés, passionnés et critiques. De nos jours, l’importance des mycorhizes, du dépistage des parasites et des maladies et du recours aux insectes prédateurs est une des premières choses qu’on apprend dans les écoles d’agriculture et d’agronomie bio ou pas. Les agriculteurs ont appris à privilégier la lutte intégrée en amont plutôt que de s’en remettre principalement aux pesticides, des intrants dont ils ont avantage à limiter l’utilisation étant donné leur coût.

Tout agriculteur moderne est conscient de l’importance de la vie biologique des sols et des problématiques associées à l’érosion des terres. C’est pourquoi on favorise de plus en plus le semi-direct et l’utilisation d’herbicides pour limiter au maximum le labourage des champs. En effet, le labourage anéantit la vie biologique, favorise l’érosion et se traduit par l’émission d’une quantité phénoménale de CO2 en raison de l’oxydation de l’humus. Ainsi, selon une étude publiée en 2015, le semis direct en combinaison avec le glyphosate aurait permis d’éviter l’émission de 18,5 millions de tonnes de CO2 entre 1996 et 2013 seulement.

Autre point de la dichotomie agriculture bio/traditionnelle : la nature des traitements, soit le chimique et le naturel. Il faut savoir qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre une molécule dite naturelle ou synthétique et que le caractère naturel n’est pas un gage d’innocuité. En effet, la nature produit des molécules hautement toxiques et dangereuses. Ainsi, jusqu’en 2011, on autorisait l’utilisation de la roténone en agriculture biologique jusqu’à ce qu’on découvre que cette molécule produite par certaines plantes était hautement toxique et augmentait les risques de Parkinson. Par ailleurs, les produits biologiques utilisés en gestion parasitaire se dégradent généralement plus rapidement dans l’environnement. Une bonne affaire ? Peut-être pas puisque cela nécessite des applications répétées. Ce qui entraîne des coûts supplémentaires et peut accélérer le développement de résistances au pesticide sans pour autant être toujours moins toxique. On ne peut pas faire d’agriculture sans traitements et il n’y a pas d’efficacité sans inconvénient. Tout choix est un compromis.

Cessons d’être alarmistes. Non, nos produits agricoles ne sont pas des poisons. Certes, il y a un faible risque que certains produits que nous utilisons en agriculture soient toxiques, mais le risque est présent dans les deux types d’agriculture. Nous voulons des agriculteurs qui pratiquent une agriculture raisonnée et non idéologique et réconfortante. Les bonnes comme les mauvaises pratiques se retrouvent dans les deux mondes et c’est pourquoi l’échange d’information et l’éducation sont primordiaux pour faire progresser nos méthodes de culture.

L’intérêt grandissant pour l’agriculture biologique est très encourageant. L’importance d’une nutrition et d’un environnement sains s’impose de plus en plus dans nos modes d’alimentation. On peut certainement remercier le mouvement biologique pour cette prise de conscience qui mobilise la population à exercer une pression publique sur nos gouvernements. Mais de grâce, évitons les discours démagogiques qu’ils soient de bonne ou de mauvaise foi. Ni voyous ni incompétents, les agriculteurs « traditionnels »utilisent simplement les meilleurs outils à leur disposition pour nourrir la planète et en retirer un revenu décent. La culture biologique convient à certains agriculteurs parce que leurs cultures, le climat et leur marché s’y prêtent. Cependant, dans l’état actuel des choses, prétendre qu’elle est LA solution pour tous, c’est ignorer la réalité agricole mondiale.

11 commentaires
  • Jacques Rousseau - Abonné 9 janvier 2018 07 h 08

    En bio, quelles mauvaises pratiques ?

    L'auteur mentionne, comme exemple de mauvaise pratique en agriculture biologique, l'utilisation de la roténone jusqu'en 2011. Son texte indique que cette pratique a cessé lorsqu'on a déterminé qu'il y avait un problème. Ce qui est loin d'être le cas en agriculture conventionnelle. Cela dit, quelles autres mauvaises pratiques l'auteur peut-il dénoncer en ce qui concerne l'agriculture bio ?

    Bonne journée.
    Jacques Rousseau

    • Jean Duchesneau - Abonné 9 janvier 2018 15 h 46

      Il faut rapprocher le plus possible la production de fruits et légumes de leur lieu de consommation. Ainsi, se développe l’agriculture urbaine en mode bio sur des terrains vacants, les toits et les balcons. Par contre, lorsqu’il est question de céréales, la culture en mode bio a ses limites considérant les 7 milliards d’humains et d’animaux à nourrir. Il ne faut pas rejeter du revers de la main des technologies tel la culture hydroponique en serres qui nous offre des tomates fraiches toute l’année. Quel serait l’avantage d’importer du Mexique vos tomates bio de novembre à juillet? Je trouve que M. Colin Hélie-Harvey a bien expliqué les enjeux auxquels les agriculteurs sont confrontés.

    • Jacques Rousseau - Abonné 9 janvier 2018 16 h 18

      Ma question est : « quelles autres mauvaises pratiques l'auteur peut-il dénoncer en ce qui concerne l'agriculture bio ? » Une réponse qui évite la question ne fait pas avancer le débat.

    • Jean Duchesneau - Abonné 9 janvier 2018 18 h 52

      N’avez-vous pas saisi que la mauvaise pratique est de choisir à tout prix du bio au détriment de produits à proximité cultivés en serres en culture hydroponique ou autre technologie alternative. En somme, la mauvaise pratique c’est une culture bio à grande échelle en vue de l’exportation. Bio ou pas, l’agriculture de proximité est à favoriser autant se faire que peu. L’empreinte écologique d’un produit importé l’emporte sur son avantage bio. Ceci étant dit, outre la roténone, l’auteur critique l’usage de produits antiparasitaires à effet trop éphémère qui favorisent la résistance des parasites. Ce que l’auteur explique, c’est que le bio ne doit pas être une religion. La chimie peut aider à nourrir les 7 milliards d’humains.

    • Jacques Rousseau - Abonné 10 janvier 2018 14 h 48

      L'agriculture bio est mieux adaptée à une agriculture de proximité. L'agriculture conventionnelle est très portée sur la production à grande échelle pour l'exportation. On peut produire en serre en pratiquant la bio. Les ravageurs deviennent résistant aux pesticides chimiques. La bio n'est pas une religion; elle a l'avantage d'utiliser des intrants renouvelables, ce qui n'est pas le cas de l'agriculture conventionnelle qui utilise des pesticides de synthèse, issus de matières minérales extraites des mines et qui sont donc nécessairement en quantité limitée. Viendra un jour où ces matières nous feront défaut. En attendant, elles sont de moins en moins accessibles.

      Jacques Caplat, dans son livre intitulé « Chageons d'agriculture. Réussir la transition » écrit que, « lorsqu'un agriculteur épand 100 kilos d'azote de synthèse sur 1 hectare, il contribue autant à l'effet de serre qu'une voiture parcourant 10 000 kilomètres. Ce constat implique qu'un produit « local » cultivé en agriculture conventionnelle peut contribuer bien plus à l'effet de serre qu'un produit biologique venant de 500 kilomètres. »

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 janvier 2018 08 h 03

    La santé avant les profits!

    Vous essayez de justifier l'injustifiable, Monsieur |Colin Hélie-Harvey. L'objet principal de l'industrie agroalimentaire pour l'utilisation des pesticides est d'augmenter les profits.
    Les études démontrent que l'agriculture biologique et plus saine pour la santé, plus abondante, de meilleure qualité et plus écologique. Il n' y a pas d'excuses pour l'emploi du Glyphosate, un pesticide cancérogène, interdit par la Commission européenne.

    • Jean Duchesneau - Abonné 9 janvier 2018 15 h 30

      C’est faux Mme Alexan « Glyphosate : l'Union européenne autorise l'herbicide pour 5 ans de plus » publiait RTL le 17 novembre dernier. Pourquoi 5 ans de plus? Parce qu’il n’y a pas d’alternative viable de disponible. La seule solution possible, serait le déserbage mécanique qui cause trop de compaction des sols, requiert une quantité énorme de mazout et de main-d’oeuvre.

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 janvier 2018 11 h 23

    Vraiment?

    Certains agriculteurs biologiques pratiquent une agriculture combinée, cultivant plusieurs plantes sur les mêmes parcelles. Beaucoup plus productif à l'hectare que toutes les méthodes industrielles.

    Il ne s'agit pas de faire de l'agriculture industrielle sans intrants chimiques, mais de repenser le système et d'augmenter le rendement à l'hectare de manière durable, même s'il faut plus de main-d'oeuvre.

  • Jean Duchesneau - Abonné 9 janvier 2018 15 h 25

    Excellent texte M. Colin Hélie-Harvey

    Un courant de pensée totalement irrationnel sacralise la nature et diabolise la science. Votre texte présente les enjeux dans leur juste perspective. Les commentaires qui précèdent illustrent parfaitement comment les gens sont mal informés et ne comprennent les choses que de leur point de vue. Nous vivons dans un pays riches où les droits de la personne dominent. MOI je veux ce qu’il y a de mieux pour ma santé. Mais lorsqu’il est question de nourrir sept milliards d’habitants et bientôt 10 et plus, dont plus d’un millard ne mange pas à sa faim, les agriculteurs sont confrontés aux problèmes de rendement et de pérennité des terres agricoles.

  • René Pigeon - Abonné 9 janvier 2018 19 h 48

    Lavons nos pommes avec un détergent pour réduire les pesticides ?

    Quelqu'un peut-il nous fournir la réponse à des questions comme :
    Est-ce qu'il vaut la peine de laver nos pommes, poires etc avec un détergent à vaisselle pour réduire l'exposition aux pesticides ?

    • Robert Beauchemin - Inscrit 10 janvier 2018 10 h 41

      La plupart des pesticides sont maintenant «systémiques». Leur mécanisme agit donc sur l'ensemble de la plante et non pas simplement sur la surface ayant subi le traitement. La chaire des fruits, légumes et céréales ainsi traités en contiennent donc des résidus en dose qui normalement devrait se situer en dessous de la LMR (limite maximale résiduelle) décrété par une agence réglementaire (Santé Canada - ARLA)