Que nous réserve la présence de l’État dans l’industrie du cannabis?

Au Québec, si les activités de distribution et de vente du cannabis contrôlées par les organisations criminelles périclitent, plusieurs centaines, voire des milliers de «travailleurs» perdront leur emploi, souligne l'auteur.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Au Québec, si les activités de distribution et de vente du cannabis contrôlées par les organisations criminelles périclitent, plusieurs centaines, voire des milliers de «travailleurs» perdront leur emploi, souligne l'auteur.

Lorsque l’État s’est immiscé par la législation dans la production, la distribution et la vente d’alcool, le trafic d’alcool a rapidement été anéanti et n’existe pratiquement plus. Dans le cas des jeux d’argent, l’implication de l’État a réduit momentanément l’offre de jeu illicite ou illégale. Les groupes criminels organisés ne sont cependant pas disparus du paysage, et les jeux d’argent sur Internet ont essaimé pour devenir omniprésents. Que nous réserve la présence de l’État dans les affaires du cannabis ?

Les organisations criminelles qui chapeautent la production et la distribution de cannabis opèrent comme des multinationales aux activités diversifiées. Le volet cannabis fait partie d’un large éventail comprenant les autres stupéfiants, les jeux d’argent, les prêts usuraires, le travail du sexe et la traite des personnes, pour ne nommer que ceux-là. Les groupes criminels organisés génèrent une activité économique d’une envergure considérable et fournissent du travail et des revenus à des milliers de personnes.

L’entrée en jeu du concurrent étatisé provoquera, si ce n’est pas déjà le cas, des adaptations parmi ces groupes criminels. Deux stratégies complémentaires s’offrent à eux : tenter de conserver le marché ou viser à combler le manque à gagner.

Conserver le marché

La stratégie de conservation du marché du cannabis passe par des gestes quotidiennement utilisés dans un contexte de concurrence commerciale : développer de nouveaux marchés, s’approprier des niches, casser les prix, offrir des produits de qualité supérieure ou proposer un meilleur service à la clientèle.

La stratégie étatique de vente du cannabis à tous les adultes rend impraticable le développement de nouveaux marchés locaux. La seule niche restante est celle des jeunes qui n’ont pas l’âge légal pour se procurer cette drogue. Reste à savoir si cette niche serait rentable étant donné la part du marché attribuable aux mineurs et la capacité connue de ce groupe à contourner la contrainte de la limite d’âge, comme on l’observe dans le cas de l’alcool.

Casser les prix compromet les bénéfices alors que les risques judiciaires demeurent inchangés ou même accrus, puisqu’il est peu probable que le gouvernement abroge la légalisation. La concurrence étatique ne disparaîtra pas à cause d’une « guerre » des prix. L’État faisant du contrôle de qualité un argument majeur de sa mise en marché, les organisations criminelles apparaissent mal positionnées pour faire contrepoids. Il demeure cependant possible de produire un cannabis plus puissant, dont le taux de THC, la substance active du cannabis, serait plus élevé que celui offert légalement. Le consommateur sera-t-il preneur ?

Combler le manque à gagner

Outre tenter de conserver le marché, les organisations criminelles peuvent adopter, parallèlement ou non, une seconde stratégie, soit combler le manque à gagner. Cette solution implique aussi l’utilisation d’approches bien connues : consolider les autres activités commerciales dans lesquelles elles sont impliquées ou s’investir dans de nouvelles activités.

En deux mots, pour compenser les pertes, vendre davantage de cocaïne, de crack, d’héroïne ou de drogues de synthèse ou encore augmenter l’offre des jeux d’argent illégaux, promouvoir les prêts usuraires et développer le travail du sexe déjà sous leur contrôle. Sinon, elles peuvent encore « diversifier leur portefeuille ». La cybercriminalité vient d’emblée à l’esprit.

Il faut voir que ces avenues sont d’ores et déjà explorées, les organisations criminelles cherchent, comme les acteurs des autres secteurs de l’économie, à augmenter les profits et à bénéficier de toutes les occasions d’affaires qui leur semblent viables.

Une évolution à suivre

Plus globalement, la proportion des profits globaux des organisations criminelles provenant de la vente du cannabis milite-t-elle pour la conservation ce marché ? Dans quelle mesure les activités actuelles des organisations criminelles peuvent-elles être développées ? Quels sont les marchés déjà saturés ? Jusqu’à quel point le développement des marchés actuels augmenterait-il indûment les risques judiciaires ?

La main-d’oeuvre requise pour des expansions est-elle disponible, notamment celle destinée aux tâches spécialisées ? Les organisations criminelles peuvent-elles recruter ou former à temps les divers spécialistes indispensables ? Au Québec, si les activités de distribution et de vente du cannabis sous le contrôle des organisations criminelles périclitent, plusieurs centaines, voire des milliers de « travailleurs » perdront un emploi à temps plein ou à temps partiel. Ces personnes se recycleront-elles dans des activités professionnelles légales ?

Ces questions, et bien d’autres connexes, devront demeurer sous la loupe notamment des criminologues, des économistes et des journalistes spécialisés tout autant que des responsables gouvernementaux comme ceux de la sécurité publique, des transports, du travail ou de la santé et des services sociaux, incluant la santé publique. Éluder ces questions ou omettre d’y apporter des éléments de réponse mènera inéluctablement nos populations à vivre avec les conséquences de ces transformations.

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