Sortir de l’entreprise-monde pour reconquérir notre temps

Force est de constater que l’entreprise façonne notre milieu de vie et nos conditions d’existence. Notre temps de vie éveillé est un temps passé dans des entreprises. Un temps qui ne nous appartient plus, souligne l'auteur. 
Photo: Chris J Ratcliffe Agence France-Presse Force est de constater que l’entreprise façonne notre milieu de vie et nos conditions d’existence. Notre temps de vie éveillé est un temps passé dans des entreprises. Un temps qui ne nous appartient plus, souligne l'auteur. 

Comment mettre un terme à la destruction de notre habitat avant qu’il ne soit trop tard ? Comment s’attaquer à ces inégalités qui n’ont cessé de se creuser dans nos sociétés ? Comment enfin reprendre un tant soit peu le contrôle de nos vies alors qu’elles semblent plus que jamais soumises aux « lois du marché » et aux sirènes du « progrès technique » ?

Il faut que nous sortions de ce que le sociologue Andreu Solé appelle l’« entreprise-monde », c’est-à-dire un monde conçu dans une large mesure par et pour l’entreprise, comme on peut dire du monde médiéval qu’il était conçu par et pour l’Église. Nous ne la voyons plus, tant elle tisse la trame de nos vies, mais l’entreprise est la principale force organisatrice de nos sociétés. Pour le meilleur et surtout pour le pire.

Totalitarisme inédit

Force est de constater que l’entreprise façonne notre milieu de vie et nos conditions d’existence. Gageons que le lecteur aura bien du mal à trouver autour de lui un seul objet qui n’a pas été produit par une entreprise ou au moins acheté à une entreprise. Par ailleurs, ces marchandises que nous consommons tous, bon gré mal gré, nous ne pouvons les acquérir que contre de l’argent obtenu le plus souvent en vendant notre force de travail à des entreprises. Notre temps de vie éveillé est un temps passé dans des entreprises. Un temps qui ne nous appartient plus.

Mais l’entreprise colonise aussi notre espace vital. Cette organisation est implantée désormais sur presque toutes les terres habitées. Aucune autre organisation humaine avant elle n’a exercé une telle hégémonie. Et avec l’entreprise vient la publicité, qui envahit tous les espaces, aussi bien publics que privés. Les dispositifs de propagande mis en place par les plus puissantes dictatures ont quelque chose de dérisoire et de grossier comparativement aux stratégies de « marketing » déployées par nos entreprises aujourd’hui.

Enfin, l’entreprise a désormais colonisé nos esprits. Sans même en prendre conscience, nous nous attendons à ce que toute organisation fonctionne sur le modèle de l’entreprise. Cela fait le succès des écoles de gestion. On y rencontre toutes sortes de gens qui viennent y apprendre les techniques de l’entreprise privée pour les appliquer à des organisations qui n’ont pourtant pas pour raison d’être le profit de quelconques actionnaires. Par la même occasion, nous avons tendance à penser qu’un patron d’entreprise peut diriger n’importe quelle organisation, y compris un État, chose inconcevable il y a encore quelques décennies…

Organisation destructrice

Cette domination qu’exerce l’entreprise est problématique pour trois raisons. Véritable « machine » à produire des marchandises pour accumuler de l’argent, son expansion ne peut qu’être un désastre sur le plan écologique. Comment en effet produire toujours plus de marchandises sans puiser toujours plus dans nos « ressources naturelles » et produire toujours plus de déchets ? Pour l’heure en tout cas, nous ne savons pas dissocier croissance économique et dégradation écologique.

Il faut rappeler par ailleurs que l’entreprise repose sur le salariat, un rapport social structurellement inégal. Celui-ci suppose en effet qu’une minorité d’humains contrôlent les moyens de production, c’est-à-dire les moyens d’existence, ce qui force la majorité à lui vendre sa force de travail pour obtenir de quoi vivre. Et ce n’est pas parce que le chômage de masse nous a habitués à considérer le fait d’obtenir un emploi comme un privilège que ce rapport social est moins injuste !

Enfin, l’entreprise-monde nous contraint à être productifs et rentables. On peut bien sûr décider de ne pas « jouer le jeu ». Il faut être prêt alors à assumer le fait de se retrouver dans une situation très inconfortable, tant sur le plan matériel que sur le plan symbolique. Le problème de nos vies n’est pas qu’elles sont vides de sens. Le problème est qu’elles sont trop pleines d’un sens qui nous est imposé par cette course à l’accumulation d’argent qui est au principe de l’entreprise.

Réinventer les communs

Si nous tenons à la vie, à la justice et à la liberté, il faut en finir avec l’entreprise. À tout le moins, cette forme de vie sociale doit être marginalisée. Pour ce faire, il y a d’abord une reconquête spatiale à mener, notamment sous la forme de luttes contre l’envahissement publicitaire, contre les paradis fiscaux ou plus largement contre la libre circulation des capitaux et des marchandises.

Mais nous devons aussi reconquérir ce temps dont l’entreprise nous dépossède largement — les vacances elles-mêmes n’étant jamais qu’un temps de consommation et de récupération pour le travail. D’où la pertinence de militer pour une réduction significative du temps de travail sans perte de revenu et/ou pour des dispositifs tels que le revenu inconditionnel d’existence.

À plus long terme, il s’agit de reprendre le contrôle de nos moyens de vivre pour que nous ne soyons plus contraints de vendre notre force de travail aux entreprises. Ces moyens pourraient être pris en charge collectivement, de façon équitable, soutenable et démocratique, sur le modèle des « communs », qui représente une voie de sortie prometteuse de l’alternative propriété privée/propriété collective dont nos sociétés sont prisonnières depuis trop longtemps.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 janvier 2018 05 h 17

    L'oligarchie, ça suffit!

    Bravo et félicitations, professeur Yves-Marie Abraham, pour avoir osé critiquez le mal de notre temps, l'entreprise. Ce n'est pas seulement que nous sommes envahis par la publicité et les excès de cette oligarchie, mais ce qui est plus sinistre encore, c'est que ces barons contrôlent la politique de nos gouvernements. Nous vivant dans une ploutocratie qui a pris en otage notre démocratie.
    Il faudrait sortir du pouvoir démesuré du marché comme l'on a fait pour mettre fin au pouvoir écrasant de l'Église.

  • François Genest - Abonné 4 janvier 2018 08 h 05

    Repenser la théorie de l'organisation

    Le constat est assez clair. Malheureusement, ce qui fait consensus dans l'abstrait se heurte aux considérations personnelles et souvent vitales des gens qui travaillent en entreprise. On sait que les économistes d'orientation marxiste ont à toutes fins pratiques disparu des universités. Alors, concrètement, que peut-on faire?

    En ce moment, je m'intéresse à l'histoire de la théorie de l'organisation. Ce que des mathématiciens et des ingénieurs ont développé pour répondre aux besoins de l'industrialisation est devenu aujourd'hui une véritable philosophie de vie. J'ai été souvent témoin de gestionnaires parler d'optimisation comme du salut et d'affirmer qu'il fallait "être" le changement. On flirte dangeureusement avec la parole sainte, ce qui ferme la porte à toute remise en question.

    Vous, avec votre poste aux HEC, seriez-vous en mesure d'organiser une conférence ou un colloque sur le sujet? Merci de votre contribution au débat!

  • François Beaulé - Abonné 4 janvier 2018 08 h 21

    Le libéralisme contre la liberté

    Le libéralisme est fondé sur la croyance en la liberté absolue des individus. Il nourrit l'individualisme. Des individus vendent des biens et des services à des individus en fondant des entreprises privées. Les conséquences des choix individuels sur l'ensemble de la société, sur l'occupation du territoire et sur la destruction de la nature ne sont pas tenus en compte par l'entreprise privée. Elles sont déniées la plupart du temps. Quand les défenseurs du libéralisme sont confrontés aux conséquences négatives du pouvoir privé sur l'environnement et les sociétés, ils se contentent de répéter qu'il faut responsabiliser les individus. Le déni de la dimension sociale peut être total comme dans le cas de l'ancienne première ministre du Royaume-Uni, Mme Thatcher, qui proclamait que la société n'existe pas, que seuls les individus existent.

    La conception individualiste de l'Homme est à la base du libéralisme et des conséquences destructrices de son règne pour les sociétés et pour la nature. En se fondant sur une prétendue liberté absolue de l'individu, le libéralisme et le capitalisme qui y est associé réduisent la liberté de l'humanité de vivre en paix dans une nature préservée. La problématique est d'abord philosophique. Elle est la conséquence d'une mauvaise réponse apportée à la question : Qui sommes-nous ?

  • Bernard Terreault - Abonné 4 janvier 2018 08 h 27

    Facile à dire

    Ça a déjà été essayé, en Russie, pendant 70 ans. Usines supposément auto-gérées par les ouvriers, fermes collectives, etc. On va me dire que c'est parce que des "méchants" comme Staline en avaient pris le contrôle. Sous n'importe quel système, il y aura des "méchants", malins, ambitieux et sans coeur qui vont prendre le contrôle, que ce soient les capitalistes ou les apparatchiks.

  • Denis Paquette - Abonné 4 janvier 2018 08 h 44

    nous ne sommes pas si veule que ca

    il faut absolument que nous gardions notre liberté et que nous ne soyons pas asservis par des sociétés mondialisées, sous prétexte qu'elles nous rendent des services, si les sociétés mondialisées sont veulent, nous ne sommes pas si veules que ca