Quand des intellectuels réclament la destruction d’Israël

Au risque d’en surprendre certains, il est difficile de convaincre les Israéliens d’accepter un compromis territorial alors qu’ils sont entourés de groupes armés qui réclament leur destruction, estime l'auteur. 
Photo: Jack Guez Agence France-Presse Au risque d’en surprendre certains, il est difficile de convaincre les Israéliens d’accepter un compromis territorial alors qu’ils sont entourés de groupes armés qui réclament leur destruction, estime l'auteur. 

Le texte de Gilles Bibeau et Lorraine Guay, appuyé par un certain nombre d’intellectuels d’ici et d’ailleurs, se sert de la condamnation (justifiée) par la communauté internationale de la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël par les États-Unis pour s’en prendre à la légitimité même de l’État d’Israël. Il est inutile de revenir sur chacune de leurs affirmations. Rappelons néanmoins quelques éléments essentiels.

1. Il est tout à fait possible de se dire sioniste et de s’opposer à l’occupation des territoires palestiniens, comme le font la plupart des sionistes de gauche. 2. Le sionisme consiste en une idée très simple : créer un État-nation pour le peuple juif sur la terre d’Israël/Palestine. Certes, le sionisme repose sur une mythologie nationale au même titre que tous les nationalismes. Cependant, nier que cette terre constitue le berceau de l’identité juive est tout simplement grotesque. 3. Bien sûr, le sionisme a commis son lot de crimes, tout comme les autres nationalismes d’ailleurs, mais la caricature qu’en font Gilles Bibeau et Lorraine Guay est navrante.

Au tournant du XXe siècle, les Juifs étaient un peuple sans patrie et persécuté. Ils se trouvaient donc dans un « état de nécessité » (que tous les systèmes juridiques du monde moderne reconnaissent) qui justifie certains actes qui sont répréhensibles en temps normal, en l’occurrence, accaparer une partie du territoire habité par un autre peuple. S’ils ne l’avaient pas fait, 500 000 Juifs qui ont pu se réfugier en Palestine avant la Seconde Guerre mondiale auraient probablement péri. Il ne s’agit pas de nier l’injustice faite aux Palestiniens, mais de rappeler que le conflit israélo-palestinien oppose deux légitimités.

Une affirmation excessive

Quant aux intentions malicieuses du mouvement sioniste, qui aurait planifié le nettoyage ethnique des Palestiniens dès ses débuts, force est de constater que cette affirmation est aussi excessive que le reste du texte. L’idée d’un État binational, défendue aujourd’hui par l’extrême gauche propalestinienne, est à l’origine une idée sioniste. Ben Gourion lui-même, le principal père fondateur de l’État d’Israël, l’a défendue avant d’y renoncer dans les années 30, car les nationalistes palestiniens craignaient que les Juifs y deviennent majoritaires.

Mais pour en revenir au nettoyage ethnique de plus de 700 000 Palestiniens pendant la première guerre israélo-arabe, rien ne le justifie. Cependant, n’oublions pas que ces expulsions eurent lieu au cours d’une guerre déclenchée par les Palestiniens eux-mêmes afin d’empêcher la mise en place du plan de partage des Nations unies. Cette guerre tua 1 % de la population israélienne et en déplaça un autre 10 %.

Rappelons-nous aussi qu’à l’époque, toute population hostile (ou perçue comme telle) était systématiquement expulsée ou réprimée. On n’a qu’à penser aux plus de dix millions d’Allemands chassés d’Europe de l’Est à la suite de la Seconde Guerre mondiale, aux quinze millions de musulmans et d’hindous forcés à quitter l’Inde et le Pakistan à la fin des années 40, aux Juifs chassés d’un grand nombre de pays arabes, etc. Citer un crime en le dissociant de son contexte est un procédé très douteux.

Enfin, les auteurs se trompent en affirmant qu’Israël n’a jamais négocié de bonne foi. En réalité, deux gouvernements israéliens ont accepté les « paramètres Clinton », prévoyant, entre autres, l’évacuation de la quasi-totalité de la Cisjordanie, soit Éhoud Barak en janvier 2001 et Éhoud Olmert en septembre 2008. Malheureusement, les négociations ont avorté, car ces deux premiers ministres ont perdu le pouvoir prématurément.

Réclamer la destruction

Il serait cependant important de rappeler que les attentats du Hamas et de ses alliés (le Hezbollah, le Djihad islamique, etc.) ont décimé le camp de la paix israélien. Au risque d’en surprendre certains, il est difficile de convaincre les Israéliens d’accepter un compromis territorial alors qu’ils sont entourés de groupes armés qui réclament leur destruction.

Cela justifie-t-il pour autant l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie ? Absolument pas. C’est justement la raison pour laquelle la gauche sioniste milite non pas pour la fin du sionisme (c’est-à-dire le démantèlement de l’État d’Israël), mais bien la création d’un État palestinien. En effet, ne nous trompons pas. Le but de la campagne de « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS) de l’État d’Israël n’est pas la création d’un État palestinien, mais bien la liquidation de l’État d’Israël à travers le « droit au retour » illimité des réfugiés palestiniens. Cela aurait pour effet de réduire les Juifs au rang de minorité au sein même de l’État hébreu. Cette revendication est absolument illégale, car les résolutions onusiennes, qui reconnaissent certes la légitimité des revendications des réfugiés palestiniens, reconnaissent également à Israël le droit d’exister en tant qu’État juif. Il faut donc trouver un juste équilibre entre ces droits qui s’opposent, ce qui implique la nécessité de trouver un compromis sur la question des réfugiés — ce que BDS rejette.

Nous pourrions conclure ce texte en citant Saeb Erekat, l’ancien négociateur en chef de l’Autorité palestinienne. En 2005, alors que le président iranien de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, réclamait que l’on raie Israël de la carte, Erekat lui répondit qu’il fallait plutôt exiger que l’on y ajoute un État palestinien à la place. Il n’aurait pas pu mieux dire !

36 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 29 décembre 2017 00 h 12

    enfin , peut-être est-ce trop complexe pour eux

    ils ne savent pas ce qu'ils font, pas foutus de se rendent compte que c'est un moindre mal,

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 décembre 2017 11 h 35

      Malheureusement, les Palestiniens innocents ont dû payer pour les atrocités commissent par les Européens contre les Juifs. On ne peut pas construire notre bonheur sur la misère des autres. On ne peut pas justifier l'injustifiable.
      À moins qu'Israël adhère aux résolutions des Nations Unies et arrête sa colonisation des terres occupées, il n'y aura pas de paix.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 décembre 2017 17 h 48

      Mme Alexan,

      Primo, le gouvernement mondial que sont les Nations unies n’existe pas. C’est une fabrication politique sans aucun pouvoir véritable qui ne sert que les intérêts des plus forts et des plus riches.

      Secundo, je suis d’accord avec vous qu’on ne peut pas construire notre bonheur sur le malheur des autres, mais demandez-vous quelle idéologie politico-religieuse préférez-vous? Une religion immature qui ne sème que violence et destruction, EI et Al-Qaïda obligent ou bien, une qui vit en paix avec les autres?

      Tertio, encore une fois je suis d’accord avec vous concernant l’occupation illégale des territoires par Israël mais Jérusalem est sa capitale légitime. Après plus de 50 ans de recul, on avance en allant par l’avant.

      En passant, n’en déplaise à tous nos gauchistes de tout acabit, les musulmans ont participé à l’extermination systématique des Juifs à la 2e guerre mondiale. Pour cela, on n’a qu’à se rappeler la 13e division Waffen SS Handschar, la 21ème Division Waffen SS de montagne Skanderbeg, le régiment Waffen-Verband SS et du Freiwilligen-Stamm, les légions Kaukasisch-Mohammedanische et SS-Waffengruppe Aserbeidschan, les 3 divisions de la Turkestanisches-Arbeits-Battalion et enfin, les unités arabes Deutsch-Arabisches Bataillon et celui du Deutsch-Arabische Lehr Abteilung. Pour le comble de l’ironie, la France avait sa 33e Waffen-Grenadier-Division de la SS Charlemagne.

      Tout cela pour dire, personne n’est contre la vertu, mais dans ce cas ici, elle semble être à géométrie variable.

      C’est « ben » pour dire.

  • Marie Nobert - Abonnée 29 décembre 2017 01 h 53

    Aujourd'hui au menu de l'auberge espagnole une bonne «salade russe»(!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

  • Serge Pelletier - Abonné 29 décembre 2017 05 h 27

    Excellent texte.

    Excellent texte.

    Par contre, le petit bout « nettoyage ethnique de plus de 700 000 Palestiniens pendant la première guerre israélo-arabe » porte à confusion. L’expulsion de certaines catégories de personnes d’un territoire n’est pas un nettoyage ethnique. En fait, personne ne fut massacré comme il est coutume lorsque sont pratiqués de telles actions étatiques. Les deux génocides arminiens (celui de la fin du 19e siècle et celui du début du 20e siècle) organisés par la Sublime Porte sont de réels « nettoyages ethniques », ou encore au milieu du siècle dernier dans l’Europe nazie, ou plus récemment comme ce qui s’est produit au Rwanda en fin de 20e siècle. Ça s’était des nettoyages ethniques.

    Par ailleurs, nier que les juifs étaient là (et ont continué d’être là) bien avant les palestiniens relève de la fabrication historique : les romains n’ont pas déporté tout le monde, n’ont pas tué tout le monde… Quant à l’Exodus, cela est une fabrication historique pour justifier la diaspora juive, d’une part, et d’autre part, permet de nier que la majorité de la population juive a continué à vivre sur ce territoire. D’ailleurs une forte proportion de celle-ci s’est convertie à l’islam – non par libre choix, mais par obligation de survie - suite à la chute de l’empire Byzantin.

    Bibeau, Guay et leurs petits copains devraient lire ou relire l'Ancien Testament, ainsi que les écrits historiques sur la création de l'islam... Le personnage Mahomet était entouré de personnes de religion juive et chrétienne...

    • Guy Milette - Abonné 29 décembre 2017 10 h 32

      L'ancien testament serait un texte historique véridique ? J'en tombe par terre !!!!!

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 décembre 2017 11 h 59

      Vous avez raison de noter qu`une partie de la population juive s`est convertie à l`Islam. Les palestiniens en sont sans doute les descendants. Ce qui rend ce conflit encore plus absurde.
      Par contre, d`excuser le nettoyage ethnique en le décrivant presque comme une opération humanitaire, c`est ignorer les massacres commis dans le seul but de semer la terreur par des sionistes purs et durs comme celui de Deir Yassin, documentés par l`armée britannique.

    • Richard Lupien - Abonné 29 décembre 2017 12 h 57

      On ne construit pas une politique sur de vieux textes bibliques....aucun notaire ne reconnaîtrait vos arguments.

    • Serge Pelletier - Abonné 29 décembre 2017 14 h 35

      M. Milette, l'ancien testament n'est pas un texte législatif, il s'agit d'un texte relevant de 1) la mytologie pour certaines affirmations; 2) de faits qui se sont réellement produits, mais fortement romancés - ou impringés du rapport à un Dieu - pour expliquer et jusifier certaines actions. Il faut aussi se souvenirs que seuls une rarirismes portion de l'humanité savait lire et écrire... et c'était généralement les prêtres...

      Le Roi David a réellement existé, le Roi Salomon aussi, la migration d'Abraham aussi, etc.

      Bon, il est certain que quand l'on lit la chute de Jérochos et l'histoire des trompettes autour, cela fait sourire... Mais, il faut ici, distinguer le réel (la chute de Jérochos), et la mythologie (le son des trompettes qui ont fait tombé les murs)...

    • Marc-André Roche - Abonné 30 décembre 2017 13 h 53

      Je crains, monsieur Pelletier, que vous confondiez nettoyage ethnique et génocide. Les nazis, en tuant les Juifs par millions, ont commis un génocide. L'Irgoun (groupe terroriste paramilitaire juif en Palestine) et la Haganah (l'ancêtre de l'armée israélienne actuelle), ont provoqué d'une manière délibérée l'exode des populations palestiniennes avant et surtout pendant la guerre de 1948, dans une opération d'épuration ethnique.

  • Jean Deschenes - Abonné 29 décembre 2017 06 h 21

    Je ne comprend pas votre commentaire

    Bonjour Monsieur,
    Peut-être ai-je escamoté certains passages clef du texte que vous commentez ici mais je n'ai pas compris ce texte de la même façon que vous. Ce texte n'est pas "contre" Israel mais pour la création d'un État Palestinien conformément à un large consensus de la communauté des États impliqués activement dans le règlement de cette impasse sans fin.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 décembre 2017 09 h 34

      Merci, monsieur. J'allais l'écrire.
      Pas un mot damns le texte précédent ne parle de faire disparaître, ni même de réduire l'État d'Israël.

      Je ne comprends pas d'où viennent les accusation de l'auteur.

      D'autre part, dans le texte d'origine il est question carrément de volonté de faire disparaître le peuple Palestinien depuis les débuts du projet sioniste, tout en glissant du même coup que "Ben Gourion (...) avait appelé les siens à accepter les premiers projets de partition".

      Ce rapprochement est foncièrement malhonnête.

      On dirait, à lire Gilles Bibeau et Lorraine Guay, que l'un va avec l'autre, et que la volonté de "nettoyage ethnique" était incluse dans le projet par TOUS les sionistes, comme une évidence.

      Alors ici je renvoie dos à does les protagonistes pour grave manque à l'éthique intellectuelle.

      À force de s'accuser les uns les autres, on dirait qu'ils ont tous la rage comme disait La Fontaine... ("Quand on veut noyer son chien...")

      Est-ce vraiment ainsi que les négociations se font au Moyen-Orient, en agissant comme des enfants ? En tout cas tous ces auteurs me font peur.

      Je regrette de le dire, mais ils sont, tous et chacun, d'une insignifiance rare.

    • André Joyal - Abonné 29 décembre 2017 12 h 45

      Pour ceux qui ne comprennent pas le titre de cet article : Je doute fort que ce soit là le choix de l'auteur.

      Je sais, pour avoir publié, dans une autre vie, une quinzaine d'articles dans cette rubrique, que le choix du titre relevait de la discrétion de la rédaction, tout comme les sous-titres. Dans le cas présent, je soupçonne qu'un «fin-finaud» a voulu en profiter pour attirer le lectorat.

    • Bernard Bohbot - Inscrit 29 décembre 2017 22 h 07

      Je ne suis pas du genre à commenter les articles. Ce message sera donc le seul que j'écrirai. Libre à vous ensuite de continuer à m'insulter!

      1) Je n'ai pas dit que les auteurs de la lettre précédente réclament haut et fort la destruction d'Israël. Mais leur soutien au mouvement BDS (qui réclame un retour illimité de tous les réfugiés palestiniens en Israël) équivaut à un appel au démantèlement de ce pays. Il existerait pourtant un moyen de concilier droit au retour et l'existence d'Israël: une confédération (qui donnerait aux Palestineins comme aux Israéliens un droit de résidence dans les deux États). Or, BDS a organisé une protestation contre un mouvement qui s'appelle "2 states - 1 homeland'' justement parce qu'il prône ce genre de solution.

      2) Je n'ai jamais minimisé la souffrance des Palestiniens. Je dis simplement que la création d'Israël était une nécessité pour les Juifs qui étaient discriminés ou persécutés presque partout.

      3) Les Juifs ne forment pas qu'une communauté religieuse mais un peuple également. Le judaisme est une ''religion ethnique'' (et non une religion de foi comme le christianisme ou l'islam). Il repose sur le mythe d'une origine commune (Abraham, Isaac et Jacob perçus comme les ancêtres des Juifs). Que ce récit soit mythologique ne change rien. Des générations de Juifs y ont adhéré sincèrement. Tous ceux qui ont lu Anthony Smith savent que la plupart des peuples ce sont crées sur une conscience ethnique préexistante.

      4) J'ai bien dit que le Hamas et ses alliés ont détruit le camp de la paix israélien. Tous les instituts de sondage israéliens ont démontré le lien entre les attentats du Hamas et la progression de la droite israélienne dans l'opinion publique.

      5) La déclaration de Ben Gurion que cite Pierre Fortin est un faux. Efraim Karsh l'a prouvé il y a plusieurs années déjà.

      6) C'est moi qui ait choisi le titre, mais j'ai peut-être fait une erreur.

      Je vous souhaite à tous une joyeuse année!

  • Michel Lebel - Abonné 29 décembre 2017 07 h 34

    Condition première et essentielle


    Condition essentielle, première, pour le chemin de la paix: Israël doit cesser la colonisation de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie. Autrement toute idée de négociation entre Palestiniens et Israéliens me semble futile, voire dérisoire. Il y a une limite à jouer dans la contradiction!


    M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 29 décembre 2017 10 h 49

      "Au risque d’en surprendre certains, il est difficile de convaincre les Israéliens d’accepter un compromis territorial alors qu’ils sont entourés de groupes armés qui réclament leur destruction, estime l'auteur. "

      Alors que les Palestiniens n'ont que des roches et roquettes pour se défendre contre un Isarel super armé avec le nucléaire.....Alors que les Palestiniens sont emmurés.....Alors que les voisins musulmans se battent entre eux..

      Je partage votre opinion. Comment des gens se trouvant à genoux et démunis peuvent négocier avec quelqu'un armé "au coton"?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 29 décembre 2017 14 h 00

      Mahmoud Abbas, le président de la Palestine est un homme usé et fatigué. On sait que les fonds pour faire fonctionner son organisation proviennent des USA; certains associent cela à un peu de "collaboration".Ce qui fait en sorte que les pressions sur Israel sont inexistantes pendant que les pays arabes voisins se disputent entre eux et même se tuent entre eux.

      D'autre part, les Juifs radicaux messianiques ne lâcheront jamais dans leur désir d'un Israel de plus en en contrôle du territoire.Et Trump, poussé par les Américains évangéliques, ne fait que jeter de l'huile sur le feu avec Jérusalem.