Le français, c’est tellement pas «cool»

«Si vous tolérez les
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Si vous tolérez les "bonjour-hi" sans jamais rouspéter, ne vous étonnez pas de n’entendre bientôt que des "hi". Il en va de même avec la musique.»

La semaine dernière, je terminais mes emplettes de Noël. Comme chaque année, ça n’a pas été très long, car je déteste le magasinage. La cohue dans les magasins, la chasse effrénée aux aubaines, les errements sans fin dans les stationnements pour garer sa voiture, très peu pour moi. Depuis quelques années, un autre désagrément est venu s’ajouter, de façon insidieuse, à ce magasinage : la musique.

Non pas que je déteste la musique de Noël, bien au contraire. Seulement, celle qu’on me sert participe à un inconfort que je subis déjà toute l’année : celui d’avoir l’impression de vivre sur une terre étrangère. Car, voyez-vous, la musique qu’on me propose est unilingue, exclusivement anglophone. Je pourrais magasiner à Calgary ou à Los Angeles et j’entendrais exactement la même musique.

Je sentais l’affaire venir depuis quelques années. Je me rappelle encore l’accueil qu’on avait fait à Pierre Karl Péladeau et à son « En français, SVP » prononcé en Abitibi lors d’un spectacle en anglais du groupe québécois Groenland il y a près de trois ans. On a accueilli sa remarque comme celle d’un demeuré, d’un vieux mononcle dépassé. Parce que, bien entendu, comme chacun le sait, le français, c’est tellement pas cool.

J’ai essayé de comprendre comment on en était venu à ce triste dénouement qui nous fait aujourd’hui considérer notre langue comme indigne d’être entendue dans nos centres commerciaux et, de plus en plus, dans nos salles de spectacle. Il y a bien sûr la mode, la mondialisation et Internet qui concourent comme jamais à la promotion de l’anglais. Il y a aussi ce fameux déclin du nationalisme qu’on a mille fois analysé et à propos duquel les analystes politiques ne cessent de prononcer les diagnostics les plus sombres. Et bien entendu, il y a le corollaire de ce déclin : le retour en force de l’esprit de colonisé. En simplifiant, disons que le colonisé, à l’image de certains animateurs de radio de la Vieille Capitale, considère que tout ce qui est québécois est un peu suspect, sinon dépassé, pour ne pas dire carrément risible, à commencer par la culture québécoise.

Et la loi 101 ?

Cela me fait penser que nous fêtons cette année les 40 ans de la loi 101. Comment réagirait aujourd’hui Camille Laurin, le parrain de cette loi, lui qui jugeait essentiel que le français occupe l’espace public ? Il en aurait certes long à dire sur ce qui sort aujourd’hui des haut-parleurs des commerces montréalais et sur leur effet insidieux et pernicieux dans l’inconscient collectif. Entre autres effets : nous aurons bientôt toute une génération qui n’aura jamais entendu de sa vie une seule chanson québécoise. Comment réclamer ce dont on ignore l’existence ?

Si la législation a permis de sauver la mise en matière d’affichage et de langue d’enseignement, il serait présomptueux de croire qu’on peut tout légiférer. Il n’est pas question d’envoyer une police linguistique inspecter les haut-parleurs des commerces. De toute façon, la loi, n’importe quelle loi, ne palliera jamais l’essentiel : la vitalité d’une langue doit d’abord reposer sur la fierté de ceux qui la parlent. Si vous tolérez les « bonjour-hi » sans jamais rouspéter, ne vous étonnez pas de n’entendre bientôt que des « hi ». Il en va de même avec la musique.

Notre manque de fierté collective soulève une autre question : comment pourrions-nous sciemment imposer aux immigrants une langue dont nous avons honte ? La question de l’intégration devrait d’abord se poser sous cet angle. Mais revenons à mon magasinage. N’est-il pas étrange que, dans l’univers aussi concurrentiel que celui de la vente au détail, alors que tant de commerçants dénoncent la concurrence injuste des achats en ligne, ils se montrent aussi peu respectueux de leurs clients ?

Je vois d’ailleurs poindre ici une solution à mon problème. Peut-être que l’an prochain je resterai confortablement dans mon foyer et ferai mes achats des Fêtes sur Internet. J’éviterai ainsi la cohue et pourrai entendre à ma guise les magnifiques Marie-Noël ou 23 décembre désormais bannis des centres commerciaux.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

50 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 décembre 2017 01 h 29

    et oui, nous sommes de plus en plus dans un ère paien

    peut être que pour le moment la langue mondiale est l'anglais, depuis un sciècle et demie ce sont les américains qui sont les grands innovateurs, ne sont-il pas les innovateurs par excellence, l'esprit latin n'a pas beaucoup de place dans cet univers, actuellement , peut -être sommes-nous trop liés par des valeurs humanistes, la marche du monde quelle affaire diront certains de paiennes

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 27 décembre 2017 04 h 00

    tristesse et justesse...

    "retour de l'esprit de colonisé" ... "manque de fierté collective"... "une langue dont nous avons honte"....

    Votre constat est bien triste, mais aussi bien juste.... encore deux ou trois autres générations, et la fait majoritaire francais aura bel et bien disparu au Québec (bien au-dela de la musique des centres d'achats....) et ne deviendra qu'une curiosité d'ordre folklorique.

    ps. A votre quesion "comment on en est venu à ca?", vous pourriez commencer par la faiblesse de l'engagement de Louis XV et de son manque d'intérêt, sinon son abandon de ces "quelques arpents de neige".

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 27 décembre 2017 10 h 00

      C’est vrai que le roi de France à l’époque avait préféré les épices aux arpents de neige. Ce qui a été fait est fait. Mais nous n’étions pas - et ne sommes toujours pas - obligés de nous conformer aux décisions d’un ancien roi de France. C’est à nous les francophones du Québec de voir à ne pas nous comporter en colonisés en ayant honte de notre langue. Sinon, comme vous dites, encore quelques générations et le français se retrouvera au royaume des curiosités.

    • Michel Bouchard - Abonné 27 décembre 2017 10 h 41

      Espèrons que le - Hi-Bonjour- ne soit que passager tout comme les français qui aiment exprimer des mots en anglais sans raison valable.

      Mais le - Hi-Bonjour- est-il une raison valable pour faire du commerce à Montréal ?

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 28 décembre 2017 13 h 00

      C'est assez bizarre, ou pro-Anglais, de blâmer le gouvernement Louis XV pour cette défaite. C'est un peu comme quand on prétend que les Canadiens(-Français) sont mieux sous le régime Anglais sous prétexte que nous ne recevions plus de marchandises de la France, alors que c'étaient les Anglais eux-mêmes qui empêchaient les bateaux d'arriver. La France a englouti de très grosses sommes pour garder la Nlle-France, l'Angleterre a simplement fait preuve de plus d'acharnement. La France a su se retirer à temps, pendant que l'Angleterre accumulait tellement de dettes de guerre que ça a plus ou moins causé l'indépendance des États-Unis.

      Ce n'est évidemment pas en fonction des actes et des intentions de ces deux anciens empires qu'on doit prendre nos décisions politiques aujourd'hui, mais la manière d'excuser l'un et de blâmer l'autre peut agir comme révélateur d'une tendance à se voir moins valable ou moins capable, alors que de tels sentiments (qu'ils soient révélés ou cachés) ont un poids politique considérable.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 27 décembre 2017 04 h 31

    Malgré vos propos

    Malgré vos propos, nous vivons une époque paisible.

    Les carrés rouges ne bloquent plus les rues. Les casseroles se sont tues.

    Baines croupit en prison. Drainville à la télévision. Le PLQ et les chambre de commerce ont repris le pouvoir.

    "Charmaine" par Mantovani et Miss Ratched ont repris le contrôle.

    Les profits des banques et des pharmaceutiques s’envolent.
    On est sécures. On tchèque les bargains et nos serrures.
    Le monde a la saveur de Brigitte Bougie.

    Vous êtes un résistant. Alors, prenez le maquis.
    Quittez la métropole. Vouloir y vivre en français est devenu un acte hostile.

    Imaginez le malaise que ressentirait un "bon" boss anglo si on lui imposait d’entendre "Marie-Noël"…

    Philippe Couillard ne permettrait jamais que sa dignité soit opprimée.

    • Catherine Préfontaine - Abonné 28 décembre 2017 13 h 46

      oui, je quitte Montréal, je veux vivre en français

  • Jacques Lamarche - Inscrit 27 décembre 2017 06 h 14

    L'anglicisation, phénomène à grande échelle!

    Je partage votre déception, votre peine! Combien d'autres avant vous ont dit et redit votre dépit!

    Toutefois, le déclin du français chez nous participe d'une tendance lourde qui affecte tout l'Occident et peut-être l'Extrême-Orient! Avant de se désoler, il faut d'abord se comparer!

    Même la France, la mère patrie, voit sa langue, pourtant chérie, tous les jours meurtrie par les prérogatives du commerce, par la publicité des grandes chaînes, par le cinéma qui impose la chanson américaine, ... En raison d'un enracinement plus profond, elle résistera mieux, mais déjà, en raison de l'énorme pression médiatique, il y a lieu de craindre, à brève échéance, un net appauvrissement.

    Au Québec, le français navigue sur un bateau bilingue au milieu d'une mer anglophone et faute de ports d'attache et de solides moteurs, , il descend à grande vitesse le courant. Le plus navrant est le climat d'indifférence ou d'inconscience dans lequel se fait la descente vers l'océan!! Pire, certains, petits ou grands, en seront bien contents!

  • Robert Morin - Abonné 27 décembre 2017 06 h 28

    Lucide et très juste!

    Je fais exactement le même constat que vous. Pour ma part, chaque fois que je le peux, je fais part de mon mécontentement aux responsables de la boutique où l'on n'entend que des chansons en anglais. On me regarde alors comme un extraterrestre, mais je m'en «arqueboute» (comme disait Charlebois)... et puis je préfère être un extraterrestre qu'un colonisé qui s'ignore!