Le mouvement des femmes est en construction

Gabrielle Bouchard est la première femme trans a être élue à la présidence de la Fédération des femmes du Québec.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Gabrielle Bouchard est la première femme trans a être élue à la présidence de la Fédération des femmes du Québec.

La Fédération des femmes du Québec a élu une femme trans comme présidente. Les médias québécois s’y sont intéressés, et plusieurs ont posé la même question : est-ce qu’une femme trans peut représenter le mouvement des femmes au Québec ? En tant que femme noire, immigrante et queer, militant dans plusieurs espaces au sein du mouvement des femmes au Québec, ce n’est pas la première fois que j’entends des femmes de la majorité se questionner sur la capacité des femmes aux marges à représenter le mouvement.

Constamment revient en leitmotiv cette crainte : en abordant sérieusement les enjeux et problématiques concernant les femmes aux marges, on fragmenterait le mouvement. Certaines affirment qu’il faut se pencher sur les questions qui nous rassemblent toutes et ne pas s’attaquer aux inégalités au sein de ce « Nous les femmes » qui se prétend universel. Mais quelles expériences allons-nous qualifier d’universelles et aux dépens de quels groupes de femmes ?

Comme vous pouvez le remarquer, je ne m’adresse pas aux femmes qui s’auto-identifient comme féministes mais qui par la suite participent à exclure des femmes dont les expériences ou les parcours ne correspondent pas à la norme. Je ne m’adresse pas non plus à ceux et celles qui veulent débattre à savoir si une femme trans est vraiment une femme. Ce texte vise plutôt les femmes qui se questionnent sur la capacité d’une femme minorisée — une femme placée aux marges par son parcours et son expérience — à représenter les femmes majoritaires. En fait, ce texte vise à répondre à la résistance des femmes majoritaires lorsqu’elles sont confrontées à la volonté de centrer les réalités qui ne correspondent pas à la norme en ce qui concerne l’identité de genre, la racialisation, l’orientation sexuelle, le statut socio-économique, la capacité physique, la santé mentale ou autre.

Femmes aux marges

Est-ce qu’il y a de la place pour nous, les femmes aux marges, au sein du mouvement des femmes ? La réponse est oui. Pas parce qu’on nous donne la parole, mais parce qu’on la prend. Pas parce qu’on est incluses, mais parce que, en ce moment historique au sein du mouvement des femmes au Québec, il y a des femmes qui prennent l’espace public et qui remettent au centre certaines expériences qui étaient systématiquement effacées auparavant. On existe. Et c’est dans notre existence même que se trouve cette résistance au sexisme, au racisme, à l’hétéronormativité, à la transphobie, au capacitisme et à toute autre violence qui opprime les femmes. Comme l’a dit Sojourner Truth, ancienne esclave, féministe et activiste pour l’abolition de l’esclavage : « Ne suis-je pas une femme ? »

Dans un contexte où les femmes doivent encore revendiquer des droits et l’égalité, il ne faudrait pas, encore, laisser des femmes en arrière. Il ne faut surtout pas oublier la lutte pour l’égalité entre les femmes. Centrer les marges ne constitue pas une menace au mouvement féministe. Il nous reste encore un long chemin à parcourir, des réparations à faire envers les femmes qui historiquement ont été exclues et poussées dans l’oubli. Au moment de vous engager dans la lutte féministe, n’oubliez pas de vous demander pour quelles femmes vous luttez et si vous n’êtes pas en train d’en exclure au nom d’une supposée expérience universelle des femmes. Puis, posez-vous une autre question. Comme le disait l’afroféministe queer Audre Lorde : « Quelle femme ici est si amoureuse de sa propre oppression au point qu’elle n’est plus capable de voir l’empreinte de son propre talon sur le visage d’une autre femme ? Quelle femme ici utilise sa propre oppression comme ticket d’entrée au rang des justes, loin des vents glacials de l’examen de conscience ? »

14 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 8 décembre 2017 01 h 34

    l'autre quelle affaire

    N'est-ce pas intéressant que dans l'histoire du monde il n'y aura plus que l'histoire des hommes, qu'il y aura maintenant une alternative, enfin laissons le temp a l'histoire de s'écrire , qu'il y aura maintenant ,l'autre, est-ce que monsieur Lévinas vit encore

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 décembre 2017 09 h 09

      En fait M. Paquette, des féministes, particulièrement celles de la FFQ réécrivent l'histoire en affirmant que les femmes «marginales» auraient été exclues du pouvoir des féministes, ce qui est complètement faux. Les féministes ont toujours tenu compte des particularités de certaines femmes on n'a qu'à regarder le parcours de Simone Monet-Chartrand. On n'a qu'à regarder les anciens titres de la Gazette des Femmes.

      Mais le «nouveau féminisme» dit de 3e vague, dit aussi intersectionnel divise les femmes selon certaines caractéristiques: selon leur portefeuille, leur degré de santé, selon leur orientation sexuelle, selon la couleur de leur peau (remettant la race au goût du jour).

      Catherine Perrin à Medium Large cette semaine demandait à Gabrielle Bouchard, «Pourquoi partir des personnes marginalisées pour tenir tout discours féministe?»

      Le féminisme intersectionnel divise au lieu de rassembler. C'est celui qui permet à une femme comme Dalila Awada d'affirmer qu'elle ne se soucie aucunement des discriminations envers les femmes vivant dans des pays où on les oblige à porter le voile. C'est celui qui permet à un groupe comme Stella, qui défend les si mal nommés «travailleurs.euses du sexe» de s'infiltrer dans un organisme comme la fédération des femmes du Québec en combattant (en sourdine) l'abolition de la prostitution (alors que le contraire a été adopté lors des États généraux que la fédération a tenu en 2013). S'opposant ainsi à ce que Richard Poulin appelle la culture de l'agression. S'opposant ainsi à combattre à la racine une des composantes du patriarcat qui veut inciter les femmes, toutes les femmes, à être disponibles et au service sexuel des hommes.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 décembre 2017 09 h 34

      On parle très peu du rejet par la FFQ de féministes qui contestent les analyses intersectionnelles, ou encore l'identité de genres.

      Diane Guilbault, présidente du groupe Pour les droits des femmes du Québec, affirmait dans un texte cette semaine : «Tout le monde s’entend pour reconnaître aux personnes transgenres le droit au respect et au respect de leurs droits. Tous les citoyens et les citoyennes ont droit à ce respect. Mais quand ces « droits » incluent pour des hommes qui se sentent des femmes, à partir d’une simple déclaration, le droit d’exiger un accès sans limite aux espaces réservés aux femmes - les prisons, les refuges pour femmes victimes de violence, les sports - la société, et en particulier des gens qui se disent humanistes, ont une obligation morale de prendre le temps de réfléchir vraiment à ces questions.»

      Mais ce débat n'est même pas permis. Peut-on parler des contradictions et des incohérences reliées à la reconnaissance de l’identité de genre? Est-il permis de douter de l'avancée des droits des femmes suite à la reconnaissance de l'identité de genre? Est-il permis de questionner «l'impact de l'idéologie du transgenrisme sur les enfants, notamment les séquelles irréversibles? La FFQ fera-t-elle ce débat?

      D'ailleurs, elle conclue: «Pour toutes celles et ceux qui appuient les femmes dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits, la protection du genre et sa transformation en identité reconnue et protégée par les lois au détriment des protections accordées aux femmes sur la base de leur sexe n’est rien de moins qu’une trahison des engagements pris par de nombreuses juridictions. Dès lors que le critère sexe définissant le groupe « femmes » est annulé par les critères « identité de genre » ou « expression de genre », on élimine à toutes fins pratiques la catégorie femmes. Ce choix méritait discussion. Et pourtant ce débat démocratique n’a pas eu lieu, ni à Québec ni à Ottawa.»
      http://sisyphe.org/spip.php?article5425

    • Hélène Paulette - Abonnée 8 décembre 2017 11 h 58

      Merci madame St-Amour pour ce commentaire si pertinent. La FFQ s`éloigne de plus en plus des luttes féministes.

    • Marc Therrien - Abonné 8 décembre 2017 17 h 02

      @ M. Paquette,

      Emmanuel Levinas est décédé en 1995. Vouliez-vous dire que sa réflexion éthique et métaphysique sur autrui, qu’il caractérisait comme l’infini impossible à totaliser ou encore, comme l’au-delà de l’être, pourrait contribuer à inspirer le mouvement des femmes qui est en construction ? Ou au contraire ?

      Habituellement, les mouvements militants agissants ont davantage besoin de la praxis pour progresser. Je me demande si les militantes qui luttent pour l’égalité hommes-femmes ou l’égalité des femmes entre elles sont inspirées par cette pensée de Levinas : «L’intuition fondamentale de la moralité consiste peut-être à s'apercevoir que je ne suis pas l'égal d'autrui».

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 8 décembre 2017 23 h 48

      Merci, Diane Guilbault et Johanne St-Amour, pour votre explication lucide et honnête de ce que c'est d'être féministe. Bravo!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 décembre 2017 08 h 13

      Le mouvement des femmes n'est pas en construction M. Marc Therrien, le mouvement existe de puis des décennies. Cette affirmation de Mme Lopez dépasse l'entendement. Elle veut ainsi balayer des années de revendications pour les droits des femmes et proposer qu'avant la venue de quelques personnes à la fédération le mouvement n'existait pas. C'est franchement malhonnête.

      À moins que le titre n'ait été choisi par Le Devoir?

  • Diane Guilbault - Abonnée 8 décembre 2017 08 h 05

    Réécrire l'histoire

    «Il nous reste encore un long chemin à parcourir, des réparations à faire envers les femmes qui historiquement ont été exclues et poussées dans l’oubli.»

    Cette affirmation répétée ad nauseam par certaines militantes féministes demande à être démontrée. En quoi les très longues batailles pour l’accès à des services d’avortement, à des services de garde, à des services de santé ont-elles exclus des femmes? Qui a milité pour changer les règles de ‘parrainage’ pour les femmes immigrantes? Qui sont les femmes qui ont mis sur pied des maisons d'hébergement et travaillé très fort pour être capables de répondre aux besoins de toutes, qu'elles qu'elles soient?

    Je suis une féministe qui croit que les femmes du monde entier ont des luttes en commun parce qu’elles sont des femmes et que leurs batailles doivent se faire – et se font- en mettant en lumière les situations de toutes les femmes y compris celles qui rencontrent des difficultés supplémentaires voire des discriminations parce qu’elles vivent avec des limitations fonctionnelles, ou parce qu’elles sont immigrantes, ou autochtones, ou lesbiennes.

    Le mouvement féministe doit être un parapluie très large qui abrite toutes les femmes.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 décembre 2017 10 h 14

      Effectivement, ces critiques envers les féministes sont ahurissantes. Et ce titre: «Le mouvement des femmes est en construction» est choquant! Ce mouvement se construit depuis des années. Depuis de nombreuses années. Mais des féministes de la prétendue 3e vague, aiment bien croire qu'elles ont inventé le féminisme!

      La différence est, qu'alors, le féminisme se fondait sur des préoccupations qui rejoignaient la «base». Et des personnes «marginalisées». Est-ce qu'on construit (ou on détruit) le féminisme en misant sur l'aspect, le «ressenti» individuel d'une femme comme on le fait face au voile par exemple («C'est mon choix»), plutôt que sur le symbole patriarcal qu'il recèle?

      Est-ce qu'on combat réellement le patriarcat, la culture du viol ou encore la culture de l'agression comme la nomme Richard Poulin, professeur à l'université d'Ottawa, spécialiste des questions sur la pornographie et la prostitution, en cautionnant le «travail du sexe»?

      Est-ce qu'on rassemble ou on sépare les féministes en remettant la «race» au goût du jour et en reprochant aux femmes blanches des prétendus privilèges liés à la couleur innée de leur peau? Ou en reprochant à des femmes comme Isabelle Hudon (une prétendue féministe de luxe comme l'a déjà souligné Catherine Perrin lors d'une entrevue avec Aurélie Lanctôt) qui veut soutenir des femmes entrepreneures, qui réussit et qui fait de l'argent?

  • Annie-Ève Collin - Abonnée 8 décembre 2017 09 h 02

    Le problème, c'est que votre président n'est pas "une femme aux marges", mais un homme qui s'approprie la féminité.

  • Annie-Ève Collin - Abonnée 8 décembre 2017 09 h 09

    Bonne question...

    Comme le disait l’afroféministe queer Audre Lorde : « Quelle femme ici est si amoureuse de sa propre oppression au point qu’elle n’est plus capable de voir l’empreinte de son propre talon sur le visage d’une autre femme ? Quelle femme ici utilise sa propre oppression comme ticket d’entrée au rang des justes, loin des vents glacials de l’examen de conscience ? »

    Entre autres, les femmes qui portent volontairement le voile islamiste et qui revendiquent leur choix personnel, certaines allant jusqu'à se prétendre féministe, et ce au mépris de bien des femmes : au mépris des Québécoises qui ont lutté pour que les femmes victimes de harcèlement ou d'agression ne soient plus socialement considérées comme responsables de ce qui leur arrive en raison de leur tenue verstimentaire, et au mépris des femmes, des jeunes filles et même des fillettes qui se font imposer le voile par pression familiale, pression communautaire, endoctrinement, voire même légalement.

  • Solange Bolduc - Inscrite 8 décembre 2017 09 h 43

    Si en tant que féministe...

    il faut qu'on enlève tout ce qui fait référence au patrimoine masculin, je dis NON!

    Mais....

    Les femmes ont encore bien du chemin à parcourir avant de parvenir à une totale égalité! Car, je crois que vous faites une erreur magistrale en ne dénonçant pas la soumission de celles qui doivent porter le voile, le niqab ou la burqua au nom de la religion créée exclusivement par des hommes, pour les hommes, les femmes y étant exclues, excepté quand cela fait leur affaire: procréer, etc...

    On ne peut défendre les femmes, à moitié, en omettant l'essentiel: la liberté d'être, d'agir et de penser librement.

    Je n'exclus aucune femme, et peu importe sa tendance ou orientation, mais la soumission au nom d'une religion ou pour plaire à un homme, ou même à une femme, jamais ! La soumission est perversion, et exclue toute forme de liberté !