Un bracelet électronique pour itinérants? Non, merci.

En soi, vouloir contrôler l’usage de l’argent reçu par les itinérants pose problème. Cette approche est paternaliste et infantilisante, soulignent les auteurs. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En soi, vouloir contrôler l’usage de l’argent reçu par les itinérants pose problème. Cette approche est paternaliste et infantilisante, soulignent les auteurs. 

Samedi dernier, Le Devoir présentait le projet innovateur d’un entrepreneur québécois, Dominic Gagnon, cofondateur de Connect Go. L’entreprise propose de doter les personnes en situation d’itinérance de bracelets électroniques afin que les passants puissent donner de l’argent virtuel qui permettra d’acheter un certain type de produits seulement. « L’alcool devrait par exemple être exclu », apprend-on, et « chaque bracelet devrait renfermer des informations sur la personne qui le porte, comme son nom et son histoire ».

Cette technologie nous est présentée comme une solution visionnaire dans la lutte contre l’itinérance. On nous dit qu’il s’agit d’un projet à visée sociale, né d’une envie de redonner à la société. En regardant de plus près, on comprend qu’il s’agit plutôt d’une solution au problème du jeune entrepreneur et de ses amis, qui disent n’avoir que rarement de la monnaie à donner aux gens en situation d’itinérance croisés dans la rue. On propose donc de pallier la culpabilité de ne rien donner en facilitant la charité grâce à un outil électronique. En prime, le bracelet emmagasinera le nom et l’histoire de l’individu. Bref, on tente ici maladroitement d’humaniser la personne à qui l’on offre la charité.

Tout en saluant la volonté de l’entrepreneur de s’engager pour cette cause, je ne peux malheureusement qu’entrevoir là un risque accru de contrôle et de profilage de populations déjà très vulnérables. Réfléchissons un instant : connaissez-vous quelqu’un qui accepterait de porter ce type de bracelet, considérant qu’il oblige aussi à n’utiliser les dons reçus que pour acheter des produits que d’autres personnes ont jugés « bons » ? N’est-ce pas humilier par deux fois ceux qu’on prétend aider ?

Absolument rien dans cette « innovation » ne tient compte des besoins spécifiques des personnes en situation d’itinérance. Rien ici n’a été réfléchi selon leur perspective. Ainsi, on fait l’impasse sur des éléments essentiels qu’il faut comprendre pour aider réellement. Ces personnes, déjà marginalisées, sont aussi criminalisées à outrance. Elles sont souvent aux prises avec des problèmes de santé mentale ou de stress chronique. Elles ont vécu un nombre inouï de traumatismes, ce qui les rend, avec raison, méfiantes. Comment les convaincre de porter un bracelet à puce qui, en plus, impose une restriction sur les produits qui pourraient être achetés avec l’argent virtuel ?

Paternalisme

En soi, vouloir contrôler l’usage de l’argent reçu pose problème. Cette approche est paternaliste et infantilisante. On se donne encore le privilège de choisir ce que les gens en situation d’itinérance « devraient » faire ou choisir pour eux-mêmes. On sous-entend ainsi que l’itinérance est banalement la conclusion d’une série de mauvais choix individuels.

Ensuite, il est dangereux de tenter d’agir ainsi par la bande pour régler des problèmes de toxicomanie en ciblant les modalités de la « charité » faite aux personnes en situation d’itinérance. La toxicomanie est une maladie complexe, parfois concomitante à l’itinérance, mais les deux problèmes ne sont pas toujours liés. Toutefois, lorsque c’est le cas, le sevrage d’alcool, par exemple, doit être fait sous supervision médicale. Autrement, l’individu dépendant peut subir des symptômes graves pouvant aller jusqu’à des convulsions ou la mort. En d’autres mots, il peut être mortel pour ces gens d’être à court d’alcool. Cela nous rappelle que si nous refusons d’accepter que les personnes en situation d’itinérance administrent elles-mêmes l’argent qu’elles reçoivent, il vaut mieux s’abstenir de donner plutôt que de tenter de contrôler ce qui nous semble être juste, bon et prioritaire pour elles.

Si vous voulez parler d’innovations inspirantes dans la lutte contre l’itinérance, intéressez-vous aux projets de soins de proximité, aux psychiatres qui vont dans les refuges ou encore aux travailleurs de rue qui vont à la rencontre de l’autre, un squat et une tente de fortune à la fois. Lisez sur les projets de pairs aidants, sur l’équipe de Médecins du monde et à son projet de clinique mobile pour les patients autochtones, sur les organismes communautaires qui font la défense des droits des gens en situation d’itinérance et qui font de l’éducation auprès du grand public, ou encore sur les refuges qui sortent chaque année des gens de la rue avec un budget dérisoire et une imagination débordante.

Nous devrions aussi reconnaître l’impact sur l’itinérance des coupes en santé publique, dans le financement aux organismes communautaires et dans l’aide de dernier recours, ainsi que les dernières réformes qui ont mis à mal notre système public de santé. Même si les technologies ouvrent des portes intéressantes vers l’avenir, ces innovations doivent se faire avec l’intention sincère de préserver la dignité humaine et l’autonomie, et en collaboration avec les principaux intéressés. Collectivement, au Québec, en 2017, il faut dire non à cette idée de bracelet.

*Cette lettre est appuyée par ces signataires:

Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles ;
Mathieu Frappier, coordonnateur du Réseau SOLIDARITÉ itinérance du Québec ;
Élaine Polfit, chef de l’administration de programmes pour les services d’injection supervisée ;
Pierre-Henri Minot, directeur général du Portail VIH/sida du Québec ;
Marie-Sophie L’Heureux, rédactrice en chef et éditrice du magazine
Santé inc. ;
Marie-Ève Goyer, médecin de famille, chef de service volet itinérance et médecine de proximité ;
Johanne Cooper, directrice générale de Maison Tangente, Auberge du Coeur ;
Marie-Noëlle L’Espérance, directrice générale de En Marge 12-17 ;
Catherine Lessard, organisatrice communautaire et travailleuse sociale ;
Pier-Luc Turcotte, ergothérapeute et candidat à la maîtrise en santé communautaire ; David Palardy, intervenant de proximité toxico/itinérance ;
Delphine Roussel, résidente en psychiatrie ;
Isabelle Leblanc, médecin de famille, Côte-des-Neiges ;
Marie-Lou Dumont, travailleuse sociale, Clinique des jeunes de la rue du CLSC des Faubourgs ;
Andréanne Fafard, citoyenne ;
Claudel Pétrin-Desrosiers, étudiante en médecine, Université de Montréal ;
Kathy Tremblay, agente de planification, de programmation et de recherche, spécialisée en ITSS et dépendances ;
Vincent Lacharité-Laframboise, candidat à la maîtrise en études urbaines à l’Institut national de recherche scientifique ;
Isabelle Larocque, médecin de famille et enseignante, CLSC des Faubourgs, quartier Centre-Sud ;
Audrey-Anne Dumais-Michaud, candidate au doctorat en sociologie et chargée de cours à l’École de travail social de l’Université de Montréal ;
Isabelle Lefebvre, médecin de famille, Saint-Jean-sur-Richelieu ;
Ann Lalumière, coordonnatrice d’un organisme en itinérance ;
Geneviève Bois, médecin de famille, terres cries de La Baie-James ;
Nicolas Demers, médecin de famille, Clinique universitaire de médecine familiale de Verdun ;
Catherine Boily Daoust, résidente en pneumologie ;
René Wittmer, médecin de famille, Montréal ;
François Venne, résident en médecine familiale, Val-d’Or ;
Christine Ouellette, résidente en médecine familiale, Université McGill ;
Marc-Antoine Dagenais, finissant au baccalauréat en travail social et intervenant psychosocial ;
Marc-André Lavallée, médecin de famille ;
Hanene Mankour, étudiante en médecine, Université Laval ;
Alexis Houle, intervenant psychosocial ;
Kim Périard, infirmière clinicienne, sites d’injection supervisée ;
Julie Ouellette, infirmière, Clinique des jeunes de la rue du CLSC des Faubourgs ; Laurence Tanguay Beaudoin, bachelière en psychologie et médecin de famille, Montréal ; Catherine Ji, résidente en médecine familiale, Université McGill ;
Jade Otis, intervenante psychosociale ;
Mathieu Isabel, médecin résident en médecine familiale, CLSC des Faubourgs ;
Marie-Michelle Bellon, spécialiste en médecine interne, clinique médicale L’Actuel ;
Julian Nguyen, étudiant en médecine, Université McGill ;
Nadia Coiteux, infirmière, Clinique des jeunes de la rue du CLSC des Faubourgs ;
Anne-Marie Racicot Guerard, infirmière clinicienne, sites d’injection supervisée ; Dominique Hotte, médecin de famille ;
Frédérique Audy, intervenante psychosociale ;
Bill Ryan, professeur adjoint à l’École de travail social, Université McGill ;
Mathieu Riopel, médecin de l’équipe de soins de proximité de Trois-Rivières ;
Annie Talbot, professeure adjointe, clinique Université de Montréal, service de la médecine des toxicomanies du CHUM ;
Gilbert Émond, Université Concordia ;
Marie-Eve Turgeon, médecin, Clinique de médecine urbaine Quartier latin, Montréal ; Marilou Gagnon, infirmière, Ph. D., professeure agrégée, sciences infirmières, Université d’Ottawa ;
Léa-Frédérique Rainville, agente de planification, de programmation et de recherche ; Alexandre Boisvert, travailleur communautaire ;
Arianne Marchad-Labelle, citoyenne ;
Anne Bonnefont-Guerret, citoyenne ;
Eric Charest, Ph. D., professeur à l’École nationale d’administration publique ;
Stéphanie Ethier, citoyenne et travailleuse sociale

5 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 22 novembre 2017 05 h 37

    Ah , les revers de la médaille !

    Votre second regard est beaucoup apprécié , chers signataires !

    Merci à vous tous d’avoir pris le temps

    de partager cette substantielle circonspection !

  • Marc Davignon - Abonné 22 novembre 2017 14 h 01

    Non merci!

    Quelle belle idée répugnante! Est le genre d'entrepreneur de l'ère de «l'intelligence artificielle» que nous avons?

    Ça redonne un sens au mot «artificielle»!

    Petites questions : Que fera la personne?

    * Quand la pile de son truc va tomber à plat ou quand son bracelet sera abimé?

    * Quand il y aura un «bug» dans le système?

    * Quand il se fera voler son bracelet?

    * Et bien d'autres situations que Monsieur, avec une idée de ... , n’a pas encore «évaluées», trop occupé, nous imaginons, à se voir recevoir de la gratitude de ces bonnes gens.

    Encore chanceux, il n'a pas suggéré une puce sous-cutanée! C'est peut-être la version 2.0? Qui sait?

    Tient, il y en a eu d'autre qui avait pensé à la solution «tatouage» d'un numéro sur le bras.

  • Marie-Paule Rouleau - Abonnée 22 novembre 2017 16 h 11

    Aberrant

    Complètement aberrant. Si on accepte cela, ce sera la débandade et que dire des médias en particulier les journaux et la télévision ayant leur propre bureau d'enquête qui fouilleront dans la vie des gens sans se soucier des dommages collatéraux, c'est à rendre malade; chacun a droit à sa vie privée et encore moins d'être étiqueté, nous sommes encore des Humains, pas des robots, et tous uniques comme la rose du Petit Prince.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 novembre 2017 19 h 14

    ... merci !

    « Collectivement, au Québec, en 2017, il faut dire non à cette idée de bracelet. » (Anne-Sophie Thommeret-Carrière, Médecin de famille)

    Peu importe le prétexte économique, social ou politique, l’utilisation de bracelet électronique pour personnes dites « itinérantes » constitue une aberration et contrevient au domaine des libertés individuelles et interindividuelles !

    Dire non à ce genre d’utilisation, pourquoi pas …

    … merci ! - 22 nov 2017 -

  • Jocelyn Guillemette - Abonné 24 novembre 2017 19 h 36

    Ça ne passe pas face au lois sur le respect de l'intégrité...

    La personne au coeur de cette proposition aurait intérêt à s'informer au sujet de notions de droit entourant le respect de l'intégrité de la personne. En intervention auprès des personnes vulnérables ou non, la loi est claire au sujet du respect de l'intégrité de la personne. On ne peut plaquer ses propres valeurs et sa propre volonté à une personne qu'elle soit en difficulté ou non. Il s'agit de respecter l'autodétermination de chaque individu. La première chose à faire en face de ce type de situation c'est d'être humble et de chercher à comprendre la réalité de la personne et sa motivation. Etre à l'écoute c'est souvent plus difficile à faire que de trouver des solutions. Qui sommes nous pour imposer une approche d'intervention qui aille dans le sens du controle de la personne.
    Jocelyn Guillemette.