Un siècle de syndicalisme noir à Montréal

«La tâche des employés des voitures-lits était difficile. Les porteurs étaient tenus à la plus grande courtoisie, malgré le racisme qu’ils essuyaient», rapporte l'auteur.
Photo: Jack Delano, domaine public «La tâche des employés des voitures-lits était difficile. Les porteurs étaient tenus à la plus grande courtoisie, malgré le racisme qu’ils essuyaient», rapporte l'auteur.

Si le Québec n’a jamais eu de système de pancartes « réservé aux Blancs » comme celui qui avait cours dans le sud des États-Unis durant la période Jim Crow, il a néanmoins connu l’esclavagisme et le racisme généralisé.

Pendant une bonne partie du XXe siècle, les Montréalais noirs ne savaient jamais s’ils seraient accueillis dans les bars, restaurants, cinémas ou magasins. Les propriétaires avaient le droit de servir qui ils voulaient.

C’est ainsi qu’en 1936, le résidant de Verdun Fred Christie a éprouvé la vexation de se faire refuser le service dans un bar du Forum. Des années plus tard, durant l’Expo 67, des touristes noirs se sont vu refuser l’hébergement à l’hôtel. Les Noirs subissaient également de la discrimination au travail. Seules quelques rares usines les engageaient avant la Seconde Guerre mondiale.

Jusqu’aux années 1950, la plupart des hommes noirs de la ville travaillaient pour les compagnies de chemin de fer comme préposés aux voitures-lits ou porteurs, ainsi qu’à certains postes des voitures-restaurants. Seuls des hommes noirs étaient embauchés pour ces emplois. La communauté historique des Noirs anglophones de Montréal s’est donc installée dans ce qui constitue aujourd’hui la Petite-Bourgogne, vu la grande proximité du secteur de la gare Windsor et de l’ancienne gare Bonaventure.

La tâche des employés des voitures-lits était difficile. Les porteurs étaient tenus à la plus grande courtoisie, malgré le racisme qu’ils essuyaient. Ils étaient donc à la merci des plaintes du public.

Prise de conscience

Si les cheminots noirs occupaient les emplois les moins bien rémunérés dans les compagnies de chemin de fer, ils jouissaient en revanche d’un statut social élevé au sein de leur communauté. Souvent très instruits, ces hommes avaient en outre beaucoup voyagé. Leur mobilité offrait des avantages et contribuait à une prise de conscience politique des problèmes auxquels les Noirs faisaient face en Amérique du Nord.

Des préposés aux voitures-lits et leurs femmes ont participé à la fondation de presque toutes les institutions de la communauté noire à Montréal avant 1950. Par exemple, le Colored Women’s Club a été créé en 1902 par quinze femmes d’employés des voitures-lits. La section locale de l’Universal Negro Improvement Association, établie en 1919, a également été formée par des porteurs. Saviez-vous que Louise Langdon, mère de Malcom X, a déjà milité dans cette association ?

La Union United Church et le Centre communautaire des Noirs, établis respectivement en 1907 et en 1927, entretenaient eux aussi des liens étroits avec les porteurs. Et même le père du légendaire pianiste de jazz Oscar Peterson exerçait ce métier.

Au début, les bagagistes noirs ne reçoivent aucune aide de la part des syndicats en place. Au contraire, les syndicats ferroviaires blancs refusent d’admettre les Noirs comme membres. La suprématie de la race blanche est la norme à l’époque. En réaction à ce phénomène, en 1917, il y a 100 ans, les porteurs noirs fondent leur propre syndicat — l’Order of Sleeping Car Porters. Il s’agit du premier grand syndicat noir en Amérique du Nord.

Longue lutte

Les syndiqués noirs se heurtent à l’opposition farouche des compagnies de chemin de fer, qui préfèrent voir leurs bagagistes travailler docilement et à bon marché. Si le syndicat parvient à s’établir dans les compagnies de chemins de fer du Grand Tronc et Canadien National, celle du Canadien Pacifique congédie expéditivement ses militants syndicaux noirs.

L’Order of Sleeping Car Porters dépose une demande d’affiliation auprès du Congrès des métiers et du travail du Canada. La demande est toutefois transmise à la Fraternité canadienne des cheminots — le syndicat de mon père — qui est alors l’autorité compétente en la matière. Ce syndicat est exclusivement canadien, chose rare à l’époque. En outre, il classe les ouvriers par industrie et cherche donc à prendre en charge toutes les catégories de cheminots. Tout le monde, en fait, sauf les porteurs noirs. Pour accepter les porteurs, la Fraternité canadienne des cheminots doit d’abord éliminer sa clause limitant le droit d’adhésion aux hommes de race blanche. La première tentative échoue en 1918, mais un vote ultérieur aboutit. Deux des quatre sections noires du syndicat sont établies dans la Petite-Bourgogne.

Les préposés aux voitures-lits du Canadien Pacifique se syndiquent enfin pendant la Seconde Guerre mondiale. A. Philip Randolph, future icône des droits civils et président de la Brotherhood of Sleeping Car Porters américaine — syndicat exclusivement noir fondé en 1925 —, séjourne à Montréal en juillet 1939 pour prendre la parole lors d’une grande réunion publique à l’UNIA Hall. Une campagne d’organisation syndicale fructueuse s’ensuit, et un premier contrat est obtenu en mars 1945.

Après des années de lutte, les cheminots noirs mettent enfin un terme à la ségrégation raciale à bord des trains voyageurs canadiens dans les années 1960. Rappelez-vous cette histoire la prochaine fois que vous monterez dans un train ou que vous passerez par la gare Centrale de Montréal.

8 commentaires
  • Jacques Patenaude - Abonné 21 novembre 2017 08 h 33

    Beau rappel

    Vous nous présentez un fort beau rappel. C'est vrai que les noirs tout comme les Canadiens français et les Autochtones ont subit les discriminations des colonisateurs anglo-saxons.

  • Lise Bélanger - Abonnée 21 novembre 2017 09 h 01

    Toutes ces histoires de ségrégation sont bien déplorables. Il est heureux qu'aujourd'hui les noirs aient accès aux mêmes droits, emplois etc...que tout autre personne.

    Il faut bien dire: les temps ont bien changés. Aujourd'hui les compagnies de taxis montréalaises dirigées par des noirs n'engagent aucun québécois blanc de souche blanc.

    À Montréal, il n'y a plus, ou si peu de chauffeurs de taxis québécois de souche, qu'on peut parler peut-être parler encore de ...peut-être...ségrégation ou autre....

    • Pierre Desautels - Abonné 21 novembre 2017 16 h 52

      "Il est heureux qu'aujourd'hui les noirs aient accès aux mêmes droits, emplois etc...que tout autre personne."

      Faux. Les noirs sont encore aujourd'hui victimes de profilage racial de la part des forces policières. Et il y a toujours de la discrimination dans l'emploi et le logement. Le racisme existe bel et bien ici. Il ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable.

  • Réal Boivin - Inscrit 21 novembre 2017 10 h 24

    Quelle histoire!

    Vous nous avez offert une histoire d'une triste époque du Canada. Comme l'histoire, enseignée dans nos écoles, est corrompue par les gouvernements, nous sommes ignorants. Merci M. Steven High

  • Bernard Dupuis - Abonné 21 novembre 2017 13 h 01

    L'histoire qui rend les francophones inexistants

    Lorsque je passe à la gare Centrale de Montréal je me rappelle cette histoire des noirs à bord des trains de voyageurs canadiens. Toutefois, je me rappelle surtout que lors d'un témoignage livré devant un comité parlementaire fédéral, le président du Canadien National (CN), Donald Gordon, justifie l'absence de francophones parmi les 17 vice-présidents de l'entreprise qu'il dirige en déclarant que ceux-ci n'ont pas nécessairement les compétences requises pour combler ces postes.

    Cela s’est produit en 1962 à l’époque des « nègres blancs d’Amérique ». Les noirs n’ont pas le monopole de la ségrégation raciale au Canada et à Montréal.

    Bernard Dupuis, 21/11/2017

  • Benoit Fournier - Inscrit 21 novembre 2017 15 h 28

    Hiérarchie de l'injustice

    Je suis stupéfait de lire ces commentaires où les Noirs et les francophones sont mis dans le même panier de l'injustice. J'ai beau être souverainiste, fervent d'histoire du Québec, fier de mes racines, ému à pleurer quand j'écoute Speak White déclamé par Michèle Lalonde, je reste bien plus scandalisé par l'esclavagisme et les traitements subis par les Noirs que par le sort des francophones.

    À ceux et celles qui veulent parler du sort des francophones, envoyez des articles que je lirai en me choquant avec vous. Mais de grâce, ici, c'est la place pour s'indigner sur les horreurs que nos propres ancêtres ont fait subir aux Noirs.

    Certaines personnes pensent que cette discrimination est terminée. En 2004, à Sherbrooke, des propriétaires de logement disaient à un ami Noir qu'il n'avait plus de logement à louer. On envoie un « Québécois de souche ». Ah! Il a un logement pour lui. Souvenons-nous aussi de la discrimination essuyée par un journaliste blanc, à Montréal dans les années 2000, lorsqu'il s'était habilement transformé en Noir.

    Il reste du chemin à faire pour une vraie égalité entre les Noirs et les Blancs.