La Catalogne, rempart de la démocratie contre l’extrême droite

Carles Puigdemont demandait à l’Europe d’intervenir devant la répression de la Catalogne, affirmant que «tolérer la violence de l’extrême droite, c’est rompre avec l’idée de l’Europe, une erreur que tous les Européens paieront cher».
Photo: Aurore Belot Agence France-Presse Carles Puigdemont demandait à l’Europe d’intervenir devant la répression de la Catalogne, affirmant que «tolérer la violence de l’extrême droite, c’est rompre avec l’idée de l’Europe, une erreur que tous les Européens paieront cher».

Dans son discours prononcé récemment à Bruxelles, Carles Puigdemont demandait à l’Europe d’intervenir devant la répression de la Catalogne, affirmant que « tolérer la violence de l’extrême droite, c’est rompre avec l’idée de l’Europe, une erreur que tous les Européens paieront cher ». Son discours, fondé sur le pacifisme et le service de la démocratie, soulève l’hypothèse très sérieuse que les démocraties occidentales se sont affaiblies à un point tel qu’elles s’approchent graduellement de l’extrême droite.

Au cours des vingt dernières années, tant l’Europe que l’Amérique ont été le théâtre d’un processus de mondialisation dans le cadre duquel la taille et l’influence des grandes entreprises transnationales ont crû de manière exponentielle. Ces multinationales ont notamment augmenté leur influence en s’infiltrant dans une classe politique perméable, finançant leurs activités tout en exploitant leur vulnérabilité devant les menaces de déménagement d’entreprises et de représailles économiques. Elles ont également assuré leur influence en acquérant les médias de masse et en les consolidant, substituant au passage au journalisme du commentaire politique aligné avec leurs propres intérêts. Ainsi, lentement mais sûrement, le pouvoir des entreprises se confond avec les pouvoirs politiques et médiatiques qui ne forment plus qu’un.

Le fascisme est un régime politique qui a eu cours de 1936 à 1977 en Espagne et qui se caractérise justement, entre autres choses, par la concentration des pouvoirs politiques, médiatiques, judiciaires et policiers entre les mains d’une poignée d’individus. Reposant largement sur la propagande, ce type de régime politique s’est caractérisé historiquement par la répression de sa propre population et par des niveaux de corruption très élevés.

Bien que l’Espagne ne soit vraisemblablement pas un régime fasciste à l’heure actuelle, elle présente plusieurs symptômes d’un régime antidémocratique : de multiples conflits d’intérêts au sein d’une classe politique corrompue, un des pires classements au monde quant à l’indépendance de ses tribunaux, des médias à ce point partisans qu’ils en sont risibles, un service policier entièrement contrôlé par le politique, et des gestes de répression de sa propre population.

L’Espagne en a ajouté une couche en limogeant le chef de la police catalane pour prendre le contrôle, en remplaçant les hauts fonctionnaires de la Catalogne par ses propres délégués et en portant des accusations criminelles contre plusieurs élus catalans sur la base de leurs idées politiques. Simultanément, les médias espagnols mènent une opération propagandiste d’intimidation de la Catalogne et de démonisation du mouvement souverainiste, avec la collaboration de plusieurs médias de masse qui reprennent cette information sans se questionner et de certaines grandes entreprises qui participent volontiers à la mise en scène du déménagement de leur entreprise. L’État est à ce point proche de ces entreprises et des médias de masse qu’il peut coordonner cette opération de peur avec en prime l’appui des États voisins, dont la réaction ressemble étrangement à celle d’un cartel.

Impasse démocratique espagnole

Cet épisode honteux survient dans un contexte historique pas si lointain d’un régime franquiste qui a causé un tort inouï à la Catalogne, tant en matière d’assimilation des Catalans qu’en matière d’emprisonnements et d’assassinats. À ce titre, il est important de constater que, contrairement à la mouvance souverainiste catalane qui se veut démocrate et pacifiste, la mouvance unioniste espagnole exhibe sans gêne des symboles, des chants ou des gestes issus du régime de Franco.

À cette impasse démocratique espagnole s’ajoute l’imposition, par l’Union européenne, d’un régime d’austérité qui s’attaque notamment à l’éducation de la population, lequel régime n’a jamais été approuvé démocratiquement par la population catalane. Ces dysfonctions démocratiques entraînent une montée de l’extrême gauche et du populisme, déstabilisant davantage la démocratie catalane. N’ayant aucun espoir de convaincre le pouvoir espagnol corrompu ou l’Union européenne de respecter la démocratie et de servir les intérêts de la population, de nombreux Catalans se sont donc tournés vers un projet de pays qui leur donnerait un petit État démocratique et pacifiste qui serait le leur, reprenant en quelque sorte l’hypothèse de Jane Jacobs dans The Question of Separatism que les unités nationales plus petites génèrent moins de corruption et sont plus proches de la réalité de leurs citoyens.

Le mouvement indépendantiste catalan se veut donc avant tout une réponse démocratique et pacifiste à cet affaiblissement des démocraties occidentales, et non un projet fondé sur un nationalisme intolérant, que l’on retrouve plutôt du côté unioniste espagnol.

L’hypothèse que la mondialisation telle qu’elle a été conduite au cours des dernières années nous amène tranquillement vers des régimes antidémocratiques doit être prise au sérieux. Dans la mesure où l’usurpation des pouvoirs politiques, médiatiques et policiers par des sphères d’intérêts privés fait aussi la manchette au Québec depuis plusieurs années, la démarche catalane devrait être suivie de près et encouragée par les Québécois. En effet, la Catalogne est en train de donner naissance à une version très démocrate du nationalisme, fondé davantage sur le droit des citoyens de décider pour eux-mêmes, convainquant plusieurs Européens nés à l’extérieur de la Catalogne d’appuyer leur mouvement. La Catalogne mérite notre soutien, non seulement parce qu’il s’agit de mettre fin à des décennies d’injustice vécue par les Catalans et de reconnaître un peuple qui agit de manière exemplaire pour obtenir son indépendance, mais parce que leur démarche est intimement liée à la sauvegarde de la démocratie en Occident.

16 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2017 06 h 04

    Il faut plus qu'un appui des Québécois.

    Le problème que soulève la Catalogne concerne certes la démocratie et l'expression citoyenne. Mais aussi le processus menant à l'autodétermination externe, qui est politique plutôt que légaliste et constitutionnel.

    Parce qu'il est politique, son approche doit l'être. En cela, s'impose des prises de positions de pays souverains en faveur du respect d'une démarche citoyenne dont l'objectif recherché est l'autodétermination externe, notamment de membres de l'UE, voire de l'UE, des Nations unies, mais surtout de pays récents, soit les pays baltes.

    Par définition, leurs prises de position questionneront le principe cher à tous pays souverains qui est le respect de sa souveraineté pour qu'il respecte celle des autres.

    Dès lors, la question qui se pose est : quels motifs incitent des pays souverains à ne par dénoncer les pratiques en Espagne ?

    Que risquent-ils de perdre ? N'est-ce pas le respect qu'ils veulent conserver des autres pays s'ils procèdent comme l'Espagne ?

    Dans un tel cas, leur refus d'intervenir consiste à dire qu'ils sont prêts à empêcher dans leur pays l'expression de citoyens et de citoyennes favorables à l'indépendance du territoire qu'ils habitent.

    Il s'agit du nœud gordien à démêler.

    Pour y arriver, il faut plus qu’un état de fait des processus derrière l’ordre international actuel, que votre texte révèle.

    À vrai dire, il faut l’institution d’un nouveau paradigme liant les États souverains et des règles empêchant des démarches contrant l’expression démocratique des citoyens et des citoyennes.

    C’est cette question que soulève le peuple catalan, la seconde étant celle de l’indépendance déclarée de façon unilatérale dans un contexte qui se justifiait mais rendait cette déclaration oeu irrecevable dans le contexte international actuel.

    D’où la nécessité que des pays, prônant le respect de la démocratie, s’affichent en ce sens. S'ils ne le font pas, ils seront complices de l'Espagne.

    • Pierre Fortin - Abonné 7 novembre 2017 10 h 33

      Le silence de l'Union européenne au sujet de la Catalogne laisse songeur quant aux principes qui ont fondé cette institution. Les cas du Kosovo et de la Crimée ont montré à quel point l'UE semble incohérente dans les positions qu'elle a adoptées pour défendre le droit à la partition de la Serbie et s'opposer à celui de la partition de l'Ukraine.

      Elle a par ailleurs montré une grande cohésion quand il s'est agi d'imposer à la Grèce des conditions drastiques, pour ce qui concerne le règlement de sa dette, sans grande considération pour les droits démocratiques du peuple grec à qui on a imposé des conditions le confinant à la misère et à la dépossession tout en enrichissant honteusement les puissances financières européennes — Yanis Varoufakis en a d'ailleurs long à dire sur le sujet et il ne s'en prive pas dans son dernier livre "Conversations entre adultes".

      Le problème de la Catalogne est l'occasion pour l'UE de démontrer qu'elle n'est pas qu'une association politico-économique qui dicte les conditions financières de ses membres, mais une communauté d’États souverains, démocratiques et soucieux des droits des peuples incluant leurs minorités constituées. Sur ce plan, elle ne constitue encore qu'un organe exécutif inachevé qui, si rien n'est fait, risque fort de la mener tout droit dans une impasse.

      Comme vous l'affirmez dans votre conclusion, c'est bien au respect de la démocratie que l'UE est confrontée. Elle ne peut pas se réfugier dans le silence et ne rien dire sur la prétention du légalisme outrancier que l'Espagne soutient comme seul argument pour étouffer toute autonomie du peuple catalan.

  • Lise Bélanger - Abonnée 7 novembre 2017 07 h 49

    Très bon texte M. Plamondon.

    Le cas de la Catalogne est bien différend de celui du Québec et de l'Écosse puisque le Canada et l'Agleterre auraient reconnu le résultat de leur referendum même s'il avait été en faveur de l'autodétermination. Dans ces cas, l'opinion internationale n'aurait eu d'autre alternative que d'appuyer le fait de l'autodétermination du Québec ou de l'Écosse. En principe bien sur, dans les faits, il aurait fallu le vivre pour savoir jusqu'à quel degré un oui pour l'autodétermination aurait été respecté au Canada.

    Mais ce n'est pas le cas de la Catalogne où le referendum était inconstitutionnel, illégal, selon le gouvernement espagnol.

    Donc il y a une différence d'ordre constitutionnel entre la Catalogne et le Québec ou l'Écosse.

    Par contre, si on se réfère à l'article de M. Daniel Turp de ce matin dans Le Devoir, il y a un autre aspect qui peut et doit être pris en considération dans le droit à l'autodétermination des peuples. Cela demeurera-t-il une simple principe de droit international, applicable dans certaines cisonstances seulement, c'est à voir.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 novembre 2017 08 h 00

    Double discours

    L'Establishment condamne le séparatisme des quelques millions de Catalans, Kurdes ou Québécois. L'Esblishment approuve le séparatisme de quelques dizaines de milliers de Westmountais et ne condamne pas le Brexit. Les bons séparatistes sont ceux qui parlent anglais.

  • André Campeau - Abonné 7 novembre 2017 08 h 34

    Ré-initialiser l'exercice de citoyenneté

    Comment contrer ces effets de mondialisation qui accentuent la monopolisation, la centralisation de pouvoirs? Reprendre (encore une fois) la mesure du monde actuel à partir de l'activité politique et de l'activité cognitive de simples citoyens. Refaire depuis le début le chemin qui conduit des personnes et des collectifs à ouvrir des espaces publics pour libérer la parole. Dans de tels espaces, apprendre et pratiquer ensemble la discussion, la délibération, la mise en oeuvre de politiques communes. Se pencher sur les problèmes du jour, pas nécessairement ceux véhiculés par les médias, plutôt ceux du quotidien avec lesquels on a à vivre, au plus près de soi et de ceux avec qui on vit dans son quartier. La voie est de faire société et de fabriquer de la citoyenneté, c'est-à-dire reprendre à neuf une démarche qui replace les centres de décision là où les problèmes sont vécus. Ensuite, après, faire savoir ce qu'on a fait.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2017 13 h 52

      L'approche ascendante que vous suggérez, pour avoir une portée, se doit d'être politique et constitutive d'un programme politique.

      L'étant, il faut qu'elle soit plus qu'une démarche pour « faire savoir ce qu'on fait ».

      Il faut qu'elle mette de l'avant le contrôle des citoyens et des citoyennes sur le pouvoir politique, ce qui implique une démarche d'affirmation d'un nouvel ordre politique portée par les citoyens et les citoyennes et la reconnaissance de ce nouvel ordre, ce qui nécessite son aval.

      Le problème catalan est foncièrement de cet ordre.

    • André Campeau - Abonné 7 novembre 2017 14 h 33

      Face à des régimes autoritaires, la démocratie ne peut être de la simple réthorique, un mot vide. Des pratiques doivent se manifester. La démocratie doit être exercée, ce qui est sa démarche d'affirmation dans le monde. Que, dans le cours d'une telle affirmation, les espaces publics ouverts s'élargissent, de nouvelles institutions soient créées, des luttes constitutionnelles en découlent... tout cela est effectivement incontournable.

  • François Beaulé - Inscrit 7 novembre 2017 10 h 30

    Le peuple catalan veut-il son indépendance ?

    Si le peuple catalan subissait vraiment la répression, il aurait manifesté clairement une volonté d'indépendance. Alors que les sondages ont toujours indiqué que les séparatistes étaient minoritaires en Catalogne, comme en Écosse et au Québec.

    Un peuple qui est gravement contraint par son appartenance à un État, et qui perçoit clairement que son autodétermination passe par la séparation, choisit l'indépendance de façon quasi consensuelle. À tel point qu'un référendum n'est même pas nécessaire pour exprimer la volonté populaire.

    Les contraintes à la démocratie que soulignent Paul St-Pierre Plamondon sont vécues par tous les peuples de la Terre. L'accession à l'indépendance de la Catalogne ou du Québec n'aurait aucun impact global sur cette problématique. Cette hypothétique réponse ne règle rien.

    Le PQ prétend appuyer le peuple catalan. En fait il appuie la minorité indépendantiste catalane dans sa tentative de se désolidariser de la majorité espagnole moins riche qu'elle. La séparation des peuples devant la force du capital ne constitue pas une solution au déséquilibre entre l'économique et le politique.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2017 11 h 56

      Beaucoup "oublient" de mentionner que la Constitution espagnole de 1978 accorde beaucoup d'autonomie à la région autonome de la Catalogne. Cette Constitution a restauré l'autonomie qui avait été accordée par la 2ème république puis retirée sous Franco.

      Ceci ne justifie pas les agissements anti-démocratiques de l'État central. Si ce dernier avait accepté dès le départ la tenue d'un référendum, en négociant des règles équitables, et en participant à la campagne, en faisant valoir les avantages de l'autonomie dont dispose actuellement la Catalogne et en montrant accueil et chaleur et fierté de l'appartenance de ce groupe à l'Espagne, le Non aurait probablement passé et cette crise serait déjà terminée.

      Par ailleurs, comme j'explique ailleurs plus en détail pourquoi, la déclaration d'indépendance par le gouvernement catalan était illégitime et irresponsable dans les conditions qui se présentaient. Et, très franchement, jouer sur un sentiment national ou ethnique, des deux côtés, participe du populisme.

      Enfin, on peut à la fois être tout à fait démocrate et pour l'unité nationale espagnole, dans le respect de l'autonomie catalane. Ce que n'ont malheureusement pas été le gouvernement central et les partis majeurs espagnols, à la notable exception de Podemos.

      Le (à peine) sous-entendu de PSPP comme quoi être contre l'indépendance catalane flirte nécessairement avec le fascisme est très agaçant.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2017 12 h 21

      M. Beaulé, en quoi le peuple catalan ne veut absolument pas être indépendant ?

      Si je comprends votre raisonnement, pour revendiquer l'indépendance un peuple devrait être pauvre. Conséquemment l'inverse, qui est le refus de l'Espagne que s'exerce la voie démocratique, serait plus acceptable à vos yeux. Voilà un piètre façon de concevoir la démocratie !

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 novembre 2017 18 h 53

      La consitution de 78 ne donne aucune vraie autonomie à la Catalogne, puisque Madrid peut la lui retirer quand il le désire.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 novembre 2017 21 h 33

      Il faut savoir que m. Beaulé est un "fédéraliste canadian" pur et dur depuis....toujours. D'où, à l'instar de son "idole" Jean Chrétien, son hosti-
      lité pour tout ce qui est en faveur de l'Indépendance et de la libre détermination des peuples... La démocratie, pour lui, c'est le Canada de PET, de son rejeton...et du PLQ . On peut le suivre ainsi à la trace dans tous ses commentaires depuis des ....lustres.

    • Raymond Labelle - Abonné 8 novembre 2017 22 h 53

      "La constitution de 78 ne donne aucune vraie autonomie à la Catalogne, puisque Madrid peut la lui retirer quand il le désire."

      Il faut tout d'abord voir l'étendue de cette autonomie. On ne peut pas dire qu’elle n’existe pas. La Catalogne a exercé cette autonomie jusqu'à vous savez quand.

      Le pouvoir de retirer cette autonomie n'est pas un pouvoir discrétionnaire administratif. Madrid ne peut pas retirer cette autonomie "quand il le désire ».

      L'article 155 de la Constitution exige quand même une violation grave des devoirs constitutionnels du gouvernement de la Catalogne pour lui retirer cette autonomie. Et c’est aussi conditionnel à l'approbation du Sénat.

      Même en reconnaissant que les tribunaux penchent en faveur de Madrid, le simple « désir » capricieux sans fondement par Madrid ne suffit pas pour retirer cette autonomie. Dans ce cas ci, il y a quand même eu une déclaration d'indépendance par le gouvernement catalan.