La déclaration Balfour: juste et injuste à la fois?

À l'occasion du centenaire de la déclaration Balfour, des Palestiniens manifestent devant le Bureau du Coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, à Gaza. 
Photo: Khalil Hamra Associated Press À l'occasion du centenaire de la déclaration Balfour, des Palestiniens manifestent devant le Bureau du Coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, à Gaza. 

Comme c’était à prévoir, le centenaire de la déclaration Balfour que nous soulignons le 2 novembre a soulevé les passions. D’un côté, les Israéliens célèbrent la promesse faite par lord Arthur Balfour, ministre des Affaires étrangères britanniques en 1917, de permettre « l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif ». De l’autre, les Palestiniens demandent aux Britanniques, par la voix de leur premier ministre, Rami Hamdallah, de s’excuser d’avoir permis aux Juifs de s’installer sur ce territoire sans le consentement de la population arabe autochtone. Bref, pour citer l’écrivain Arthur Koestler : « une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d’une troisième… »

Aux yeux des Palestiniens, il s’agit là d’une injustice coloniale qui doit être reconnue, voire réparée — le mouvement de boycottage, désinvestissement, sanctions (BDS) contre l’État d’Israël va jusqu’à remettre en cause l’existence même de l’État juif.

Aux yeux des Israéliens, la déclaration Balfour est perçue de manière totalement différente. Elle est présentée comme une reconnaissance ainsi qu’une « restauration » des droits du peuple juif sur sa terre d’origine. Qui dit vrai ? Sans entrer dans un relativisme facile, force est de constater que les deux parties disposent d’arguments solides pour justifier leur point de vue.

Les Palestiniens considèrent à juste titre qu’il était injuste de permettre à un autre peuple de s’installer sur leur territoire. Pourquoi serait-ce à eux de se tasser pour permettre aux Juifs de posséder leur propre pays, demandent-ils ? Les Israéliens feront toutefois remarquer que les Juifs étaient un peuple sans patrie. Il est donc juste et naturel qu’ils aient voulu retourner sur leur terre d’origine afin d’y exercer leur droit à l’autodétermination — surtout si l’on tient compte des persécutions dont ils étaient l’objet.

Or, force est de constater qu’en retournant en Palestine, les Juifs — devenus Israéliens — ont bel et bien brimé les droits apparents des Palestiniens qui furent les seuls contraints de renoncer à une partie de leur territoire afin de faire de la place à un autre peuple. Cette injustice hante le mouvement sioniste (le mouvement national juif). Cela est tout particulièrement vrai pour les sionistes de gauche, qui insistent pour concilier leur sionisme et les valeurs progressistes dont ils se réclament.

Toutefois, prétendre comme le font plusieurs dans la gauche radicale propalestinienne que les Juifs n’avaient qu’à demeurer un peuple sans patrie à tout jamais est tout aussi difficile à défendre moralement ; à moins que l’on considère que le droit à l’autodétermination des peuples n’est pas universel.

La déclaration Balfour était-elle une injustice ou un acte de réparation ? Pourquoi pas les deux ? Il arrive que, dans un conflit, les deux parties aient partiellement raison.

 

Solution mitoyenne

Le philosophe Martin Buber a rapidement réalisé que les solutions maximalistes pour régler le différend judéo-arabe en Palestine étaient mauvaises : ou bien on dépossède les Arabes, ou bien on oblige les Juifs à demeurer un peuple sans patrie, ce qui les priverait à tout jamais du droit universel à l’autodétermination.

Buber a donc opté pour une solution mitoyenne en proposant l’idée d’une « injustice minimale », soit limiter au strict minimum l’injustice causée aux Arabes en ne permettant aux Juifs de s’installer que sur une partie seulement de la Palestine. Faire autrement aurait pour effet de réduire les Palestiniens au statut peu enviable de peuple sans patrie.

Buber a longtemps défendu l’idée de l’État binational, mais il insistait également pour qu’il soit doté d’une structure fédérale afin que Juifs et Arabes disposent de leur propre base territoriale au sein de laquelle ils jouiraient d’une large autonomie. Toutefois, il a plus tard reconnu l’impossibilité de réunir ces deux peuples qui ne voulaient pas vivre ensemble. Néanmoins, Buber a continué de réclamer le partage du territoire comme étant non pas la meilleure, mais la moins mauvaise des solutions.

Évidemment, l’agrandissement du territoire israélien pendant la première guerre israélo-arabe, qui s’est accompagné de l’exode de plus de 700 000 Palestiniens entre 1947 et 1949, déroge à ce principe « d’injustice minimale » prôné par Buber. Il en va de même pour l’actuelle politique du gouvernement israélien, de même que celle des islamistes palestiniens du Hamas — et d’une partie du Fatah actuellement au pouvoir dans les territoires occupés — qui refusent l’idée de deux États dans la région. Ils s’entêtent à réclamer la totalité du territoire pour eux-mêmes et à ne rien laisser à leurs voisins. Cette logique irrédentiste est suicidaire. Elle mène la région à sa perte.

Pour conclure, la déclaration Balfour était-elle une injustice, comme le font remarquer les Palestiniens, ou un acte de réparation, pour reprendre le point de vue israélien ? Pourquoi pas les deux ? Il arrive que dans un conflit, les deux parties aient partiellement raison. Pour citer la pièce Antigone de Sophocle : « Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort. »

Et si cette maxime servait de base pour réconcilier une bonne fois pour toutes Israéliens et Palestiniens ? Il est permis de rêver…

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