Catalogne: le silence des agneaux

«D’un côté, des citoyens catalans qui tentent d’exercer leur droit de vote, et de l’autre, une police antiémeute qui fait preuve d’une violence inouïe», souligne l'auteur.
Photo: Pau Barrena Agence France-Presse «D’un côté, des citoyens catalans qui tentent d’exercer leur droit de vote, et de l’autre, une police antiémeute qui fait preuve d’une violence inouïe», souligne l'auteur.

Les images sont troublantes, voire révoltantes. D’un côté, des citoyens catalans qui tentent d’exercer leur droit de vote, et de l’autre, une police antiémeute qui fait preuve d’une violence inouïe envers les pauvres gens qui attendent devant les bureaux de vote. Parmi ceux-ci, des vieillards et de jeunes adultes qui se font poivrer, tirer les cheveux ou frapper au visage. Pourquoi cette intervention ? En vertu d’une décision rendue il y a quelques semaines par la Cour constitutionnelle espagnole, la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne a été rendue illégale. On réaffirma, du même coup, le caractère indivisible de l’Espagne.

Ainsi, au cours des dernières semaines s’en sont suivis des saisies de bulletins de vote, de matériel promotionnel pour le camp du « oui », des menaces de Madrid envers les maires qui braveraient l’interdiction d’organiser le référendum et même certaines arrestations politiques. Notons qu’il ne s’agit pas de la première fois dans leur histoire que les Catalans subissent autant de répression de la part de l’État espagnol, qui avait interdit l’usage du catalan, suspendu le statut d’autonomie de la région et imposé une censure violente sous le régime de Franco dans les années 30 et 40.

En effet, ces nouvelles mesures du gouvernement espagnol nous rappellent malheureusement celles de l’Espagne franquiste et ont de quoi nous étonner, au Québec, nous qui avons pu nous prononcer sur notre indépendance nationale sans une répression aussi violente. D’autant plus que ces événements surviennent dans un pays démocratique comme l’Espagne. Toutefois, ce qu’il y a de plus étonnant dans toute cette histoire, c’est bien sûr le silence de notre classe politique sur la question et qui regarde le gouvernement espagnol agir comme s’il s’adonnait à une partie de Risk.

En effet, il est terriblement honteux de voir Philippe Couillard ou Justin Trudeau refuser de dénoncer de tels agissements et ne parler de la situation que du bout des lèvres. Malgré sa volonté de partager l’expertise québécoise sur la question, le premier ministre québécois ne dénonce pas formellement l’agression du gouvernement de Mariano Rajoy. François Legault, quant à lui, bien qu’il ait finalement dénoncé la violence, a tout de même agi de manière partisane et irréfléchie cette semaine quand il a dit grossièrement aux Québécois qu’« il y a peut-être des souverainistes qui vont trouver aujourd’hui qu’Ottawa est pas mal moins méchant que Madrid ».

Peu importe notre opinion sur la question de l’indépendance catalane, il est impératif, si l’on est réellement démocrate, de dénoncer sans équivoque cette situation qui dégénère et de laisser le peuple catalan trancher lui-même sur cet enjeu. Une telle question devrait définitivement dépasser les clivages entre fédéralistes et souverainistes, car elle touche à un enjeu aussi fondamental que le respect des droits des peuples à l’autodétermination. Hélas, la majorité de notre classe politique locale va, tel un troupeau de moutons guidé par notre premier ministre, dans le même sens que plusieurs pays européens, qui n’osent pas dénoncer fermement les agissements de leur voisin espagnol. N’est-ce pas ironique de voir des pays comme la France ou le Royaume-Uni, qui se targuent d’être de grandes démocraties, garder un silence inquiétant et gênant sur la question ?

Bien sûr, les indépendantistes québécois, quant à eux, font front commun sur la question et sont les seuls à dénoncer catégoriquement ces manoeuvres autoritaires et antidémocratiques. On dirait bien, à la lumière de tous ces éléments, que ce sont quasiment les seuls à avoir du respect pour les droits des peuples à l’Assemblée nationale. Chose certaine, si nous étions un pays, le Québec pourrait se montrer solidaire des petites nations qui voient leurs droits bafoués et ainsi se distancer de la position honteuse de plusieurs pays européens qui, tout comme le Canada et ses inconditionnels, comme M. Couillard, semblent avoir bien peu de respect envers la démocratie ces jours-ci.

6 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 3 octobre 2017 08 h 00

    Le fédéral moins méchant selon Legault

    Je vais finir par croire que cet individu a subtilisé le mot pédagogie pour médagogie, lui-même ex-souverainiste convaincu, du moins faut-il l'en croire; moi j'ai mes doutes.
    Il faudrait lui rappeler à ce cher Legault la création et l'utilisation de la loi des mesures de guerre dans les années 70 où des centaines de personnes (presque un millier) ont été emprisonnées sans procès et sans représentation. Franchement Legault tu me fais peur si jamais une mauvaise étoile t'amenait à devenir ler ministre, quel avenir accablant ce serait. L'extrême droite au pouvoir, même intègre, deviendrait suffoquant et intolérable pour les moins nantis et les libertés individuelles en prendraient un coup.

  • Jean Lapointe - Abonné 3 octobre 2017 08 h 15

    Mieux valent des excès de prudence que la naïvité.

    «François Legault, quant à lui, bien qu’il ait finalement dénoncé la violence, a tout de même agi de manière partisane et irréfléchie cette semaine quand il a dit grossièrement aux Québécois qu’« il y a peut-être des souverainistes qui vont trouver aujourd’hui qu’Ottawa est pas mal moins méchant que Madrid ». (Mathieu Roy)

    Je pense qu'il faut comprendre que ce que François Legault veut dire en disant une telle chose c'est qu'étant donné qu' Ottawa est moins méchant que Madrid, les indépendantistes québécois devraient être moins déterminés à vouloir à tout prix l'indépendance parce qu' ils peuvent compter sur plus de compréhension de la part d'Ottawa que les Catalans de la part de Madrid.

    Tant mieux si Ottawa est moins méchant que Madrid, ça révèle au moins qu' au Canada il y a peut-être un plus grand respect pour la démocratie.

    Mais cela ne change en rien le fond du problème. Et il n'est pas à exclure dutout qu'Ottawa fasse intervenir l'armée si jamais les choses se corsent un peu trop lors d'un prochain reférendum. Et , en plus, il est loin d'être acquis qu'Ottawa soit prêt à dialoguer avec un gouvernement caquiste sur les enjeux constitutionnels.

    Avec des gens comme Justin Trudeau au pouvoir il n'est pas dutout à exclure qu' on fasse intervenir l'armée.

    Donc monsieur Legault ne devrait pas être trop optimiste.

    Il m'apparaît préférable d'être extrêment prudent plutôt que de tomber dans la naîveté dans l'espoir de plaire davantage à une certaine partie de la population.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 octobre 2017 08 h 35

    Vive

    les poules mouillées !

  • Denis Miron - Abonné 3 octobre 2017 09 h 01

    La fierté n'a pas besoin de se masquer le visage pour s'exprimer

    C’est dans des situation comme celle des Catalans que l’on voit comment le fascisme ne se cache jamais très loin derrière la minceur du masque de l’hypocrisie qui sert à cacher le véritable visage du pouvoir politique que l’on se complait à dire démocratique. Devant ce silence généralisé, il est tout à fait légitime de se demander si la démocratie ne serait pas une fiction commode à l’usage du pouvoir. «Qui ne dit mot, consent» à toute cette violence de l’état espagnol.
    Que se serait-il produit si le «oui» eût été gagnant au Québec lors du reférendum de 1995. Le «Non » l’a remporté, mais en trichant , en contournant les lois.

    La fierté n’a pas besoin de se masquer le visage pour s’exprimer

  • Michel Lebel - Abonné 3 octobre 2017 11 h 56

    Un certain relativisme

    Les termes telle démocratie et autodétermination doivent être utilisés avec grande prudence. Ils peuvent dire bien des choses et leur définition peut varier d'un pays à l'autre et d'une situation à l'autre. Par exemple, le droit à l'autodétermination n'implique pas nécessaiement le droit de sécession. Par exemple, la démocratie n'implique pas nécessairement le droit absolu de manifester, sans conditions, sur la voie publique, à tout moment. Ces notions contiennent donc un certain relativisme. Attention donc au dérapage idéologique!

    M.L.