La peur de l’autre

Nous devons continuer de bâtir des ponts avec les mouvements antiracistes et les leaders racisés afin de les soutenir dans la lutte contre le racisme, souligne le président de la CSN, Jacques Létourneau. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nous devons continuer de bâtir des ponts avec les mouvements antiracistes et les leaders racisés afin de les soutenir dans la lutte contre le racisme, souligne le président de la CSN, Jacques Létourneau. 

Le fond de l’air est lourd. Depuis plusieurs mois, l’incompréhension, l’insécurité et la peur de l’autre se sont exprimées ouvertement de bien des façons. Nous avons été témoins de gestes racistes parfois subtils, souvent flagrants, sinon violents. De toutes les manières, nous les rejetons !

Bien sûr, nous croyons que nous devons écouter et chercher à comprendre celles et ceux qui ont peur. C’est possible en répudiant et en dénonçant celles et ceux qui attisent cette peur de l’autre. Nous devons lutter contre la montée de ce racisme identitaire fait de rejets, de repli sur soi et d’hostilité.

Le mouvement syndical a la responsabilité de contrer vigoureusement la croissance marquée de la haine et de l’intolérance. Parce que c’est dans sa nature de le faire. Parce qu’il promeut des valeurs contraires. À travers son histoire, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui célébrera son centenaire bientôt, a toujours lutté contre le racisme. La CSN s’est toujours fait un devoir d’offrir des espaces ouverts de discussion, d’éducation populaire et de conscientisation. À la fermeture aux autres, nous opposons la solidarité, la fraternité, l’ouverture.

Le cas des migrants

Devant la multiplication des commentaires hostiles envers les demandeurs d’asile, le Barreau du Québec a récemment rappelé à la population québécoise que ces migrants ne sont pas des immigrants « illégaux », car le geste de traverser la frontière en dehors d’un poste-frontière officiel n’est pas illégal en soi, mais plutôt irrégulier.

Certains se disent préoccupés par les coûts pouvant résulter de l’arrivée des demandeurs d’asile, surtout dans la conjoncture morose que nous connaissons depuis l’élection du gouvernement libéral en 2014. Le véritable problème est ailleurs, et nous devrions manifester notre colère envers les politiques d’austérité de Philippe Couillard plutôt qu’envers celles et ceux qui fuient la misère ou l’exclusion avec l’espoir d’améliorer leur sort.

Que dire de certains politiciens qui ne font que jeter de l’huile sur le feu ? Difficile de croire qu’il s’agit du même Québec qui, en 1980, sous le leadership de René Lévesque, a forcé la main au gouvernement fédéral de Trudeau père à amnistier quelque 5000 Haïtiennes et Haïtiens après l’expiration de leurs visas de courte durée. Moi qui avais dix-sept ans à l’époque, je peux dire que j’étais fier de l’ouverture et de la générosité du Québec et de son peuple. Aujourd’hui, j’ai plutôt mal pour notre pays, et les dérapages identitaires de nos représentants politiques m’accablent.

La droite décomplexée

La montée en force des groupes racistes d’extrême droite, tant chez nos voisins états-uniens que chez nous, est très troublante. Nous devons éviter la tentation de banaliser l’essor des mouvements néonazis et de suprématie blanche enhardis par l’ascension d’un populiste de droite à la présidence de la Maison-Blanche. D’ailleurs, des effets collatéraux de cette radicalisation se font déjà sentir au Québec. Comment comprendre que des groupes islamophobes manifestent dans les rues de notre capitale à quelques mois seulement de la tuerie à la grande mosquée de Québec ? Comment expliquer la vague de commentaires xénophobes lus et entendus quotidiennement depuis le début de la crise migratoire des demandeurs d’asile haïtiens ?

Nous devons dénoncer haut et fort ce discours haineux, qu’il s’affiche ouvertement ou plus subtilement. Nous devons aussi répondre aux questionnements de la population, de nos membres, aux prises avec un débat public polarisé, par lequel plus personne n’écoute l’autre, plus personne ne répond, plus personne n’entend. Les craintes exprimées ne sont pas toutes une démonstration de racisme, elles sont plutôt l’expression d’un besoin de discuter des enjeux actuels. Il faut savoir le faire dans le calme et dans le respect de nos valeurs.

Le mouvement syndical a un rôle majeur à jouer pour mettre en avant les valeurs de tolérance, de solidarité, d’ouverture et d’entraide, elles sont non seulement propres à notre organisation, mais aussi caractéristiques du Québec. Nous devons continuer de bâtir des ponts avec les mouvements antiracistes et les leaders racisés afin de les soutenir dans la lutte contre le racisme. Il est de notre responsabilité d’agir ainsi.

21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 septembre 2017 01 h 00

    La CSN a toujours lutté aussi contre la misogynie et l'obscurantisme!

    Je suis d'accord avec vous qu'il faut accueillir avec ouverture et compassion les migrants qui viennent chez nous en état de désespoir.
    Vous dites que la CSN a toujours lutté contre le racisme. J'aimerais vous rappeler que la CSN a toujours lutté aussi contre la misogynie et l'obscurantisme. Les Québécois ont sorti la religion de leurs écoles publiques et ils ont sorti les religieux des collèges, des hôpitaux et de la fonction publique. Les pères de la Révolution tranquille envisageaient la laïcité de nos institutions et de l'État. Comment voulez-vous s'ouvrir maintenant au dogmatisme religieux et aux accommodements religieux qui permettent aux femmes de se cacher le visage? Comment pouvez-vous acquiescer à cette indignité envers les femmes? Il faudrait que les immigrants fassent leur part aussi pour s'intégrer à nos valeurs universelles des Lumières, qui n'ont rien à faire avec les valeurs identitaires.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 23 septembre 2017 11 h 10

      Il y a une chose très importante pour l'harmonie d'une société : le respect des lois. Est-ce que les immigrants qui adoptent un certain accoutrement violent des lois ? Manifestement non, sinon ils se retrouveraient tous devant les tribunaux. Oui, notre civilisation est en principe la gréco-romano-judéo-chrétienne. Mais si les occidentaux ne respectent pas leur civilisation, en particulier en ce qui a trait à la religion, peut-on reprocher aux deux autres grandes grandes religions monothéistes de ne pas se conformer à la Torah et au Coran ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 septembre 2017 15 h 50

      À Monsieur Jean-Marie Noël: Il n'y a personne qui empêche ce qui veut croire à son dieu de le faire, mais on n’a pas besoin d'étaler notre foi avec des signes ostentatoires, supposément dans le coeur, sur la place publique, surtout si cela porte atteinte à la dignité de la femme.

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 septembre 2017 16 h 26

      À Monsieur Jacques Letourneau: Martine Ouellete a raison de dénoncer la gauche qui dernièrement s'est alliée avec le fascisme religieux. Même Salman Rushdie, le grand écrivain musulman dénonce cet aspect de la gauche religieuse:
      SALMAN RUSHDIE : « SUR LA QUESTION DE L'ISLAM, LA GAUCHE EST RÉGRESSIVE »: «Quand j’ai été attaqué, des gens ont dit que j’avais couru après, que j’étais responsable, que j’étais l’architecte de mon propre malheur.»
      «À l’époque, ces reproches venaient majoritairement de la droite. Aujourd’hui, ils viennent de la gauche.»
      «En 25 ans, le discours blâmant la victime est passé de la droite à la gauche. Aujourd’hui, on l’entend seulement de la gauche. La droite dit que l’extrémisme religieux est mal. Pour la gauche, offenser les musulmans est mal.»
      «Censurer ce qui offense autrui est dangereux. Il y aura toujours quelqu’un d’offensé. On ne pourra donc plus rien dire. La liberté d’expression doit être la norme.»
      «Traiter l’islam à part, c’est garantir l’augmentation des préjugés contre les musulmans. Si les gens croient que les musulmans ont un traitement spécial et des privilèges, et sont chouchoutés, l’hostilité envers eux augmentera. »
      «Aujourd'hui, on m'accuserait d'islamophobie et de racisme,» poursuit l'écrivain.(AFP le 08/06/2017)

    • Michaël Lessard - Abonné 24 septembre 2017 13 h 41

      Sauf que c'est en grande partie des peurs non fondées dans la réalité. Continuellement se raconter la même histoire imaginaire, à plusieurs, ne veut pas dire que c'est vrai. Il est faux, non fondé, de prétendre que les 'immigrants' violeraient nos lois et valeurs fondamentales (le mot 'coutume' est assez vague).

      Dans la *vraie vie*, les majorité des gens musulmans au Québec proviennent de pays francophones, connaissant bien la culture occidentale française, et venant ici justement pour vivre dans un pays modéré, libre, en paix, avec espoir.

      Les personnes immigrantes au Québec, pour la majorité, ne sont pas ultra-sexistes (sans compter que nous avons nos propres sexistes machistes 'de souches').

      Sans compter que six bonnes personnes, très aimées et appréciées dans leur quartier *québécois* et leurs emplois *québécois* ont été massacrées. Ces personnes étaient parfaitement honnêtes, respectaient les lois et plus encore.

      La gauche a toujours dénoncé les extrémistes religieux, et les religions en général, tout comme on dénonce la droite religieuse dite chrétienne aux États-Unis et au Canada. Sauf que nous ne sommes pas aveugles et idiots : nous voyons bien la doctrine occidentaliste (ethnocentrisme démesuré) et les réactions identitaires 'chrétienne' cachées derrière les rationalisations boiteuses.

      Exemples de rationalisations qui sont souvent un mensonge logique qui cache un fond identitaire peureux:

      - on est pas raciste, on est contre une religion. Argument qui semble très logique, mais on découvre rapidement discrimination, préjugés et profilage si on creuse un peu.

      - on veut juste qu'ils respectent nos lois : ce qui envoie le *faux* message que 'les méchants immigrants' ne respecteraient pas nos lois et ne nous respecteraient pas. Prouvez-le, confrontez la réalité, autrement c'est de la propagande de peurs.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 24 septembre 2017 15 h 23

      On ne saurait mieux dire Monsieur Lessard.
      Merci pour votre patience de rappeler à qui sait veut bien entendre ces faits et données de base.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 septembre 2017 06 h 47

    … que concilier-mutualiser … ?!?

    « Le mouvement syndical a un rôle majeur à jouer pour mettre en avant les valeurs de tolérance, de solidarité, d’ouverture et d’entraide » (Jacques Létourneau, Président, CSN)

    Effectivement, de la question relative de « la peur de l’autre » (celle qu’on ne parvient pas à identifier ?), tout comme les autres personnes « morales » et « physiques », la mouvance syndicale se doit de jouer et de préconiser ce genre de « rôle » au sein de la population québécoise du Québec.

    Cependant, ce « hic » :

    D’observation, il est remarquable de signaler que tout le monde est favorable à cette mise en avant du monde des valeurs (v de tolérance … .), mais il se dirait qu’elle entraîne d’éternels échanges concernant, notamment, la vision, l’orientation et le sens du-dit monde, un monde susceptible d’« actualisation » !

    D’effet, tout le monde s’entend sur les vocables (reliés à la gestion du monde des valeurs) à utiliser … mais … avec des nuances-réserves d’origine philosophique, sociologique et politique !

    De ce « hic », comment-que faire ou …

    … que concilier-mutualiser … ?!? - 23 sept 2017 -

  • Jean Lapointe - Abonné 23 septembre 2017 07 h 55

    Irrégulier parce qu'Illégal non?

    «car le geste de traverser la frontière en dehors d’un poste-frontière officiel n’est pas illégal en soi, mais plutôt irrégulier» (Jacques Létourneau)

    Si ce geste est considéré comme «irrégulier», il doit bien y avoir une raison à cela. Et la raison n'est-elle pas le fait qu' il est illégal.

    Mais le fait que ce soit un geste illégal ne ferait pas pour autant des gens qui le font des «illégaux» c'est -à-dire des gens qui seraient illégalement sur le territoire canadien. Ils n'auraient fait qu' un geste illégal qui ne ferait pas d'eux des «illégaux».

    C'est comme cela que je vois les choses mais j'en viens à me demander si j'ai vraiment raison.

    De toute façon les lois devront être revues il me semble pour que nous puissions tous comprendre la même chose.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 septembre 2017 08 h 27

      Ils abusent de votre générosité M. Lapointe.

      OK. Donc commettre un acte ou geste illégal ne fait pas de vous un illégal. Ah « ben ». Donc, si quelqu'un vole, viole ou tue, cela ne fait pas de vous un criminel. C’est « ben » pour dire.

      OK. Violer les frontières naturelles d’un pays est un acte criminel partout dans le monde sauf au pays des licornes et des « selfies ».

      OK. Si le premier geste de la personne au Canada est de sciemment violer la loi, est-ce que cela en dit beaucoup sur le caractère de la dite personne?

      OK. Si un milliard de gens traversent la frontière en commettant un geste illégal, ils sont tous les bienvenus.

      OK. Le terme réfugié implique que nous retournerons chez nous une fois la situation stabilisée au pays. Et si la situation était stabilisée depuis plusieurs années, pourquoi sont-ils ici?

      OK. Avec l’argent dépensé pour réinstaller un illégal ici, on pourrait en subventionner 10 chez eux.

      OK. Il y a des leaders syndicaux qui pensent qu’on est plus riche qu’on le pense.

      C’est « ben » pour dire.

      P.S. Ne pas comparer les cas des réfugiés haïtiens en 1980. Eux, ils fuyaient le régime sanguinaire de « Baby Doc » Duvalier et ses Tonton Macoutes. Aujourd’hui, ce sont des migrants économiques qui sautent la ligne devant les autres qui attendent après avoir fait une demande en bonne et due forme.

      P.S.S. Ce n'est pas la peur de l'autre, mais bien combien cela nous coûte pour faire vivre les citoyens des autres pays chez nous.

    • Philippe Simard - Inscrit 23 septembre 2017 10 h 48

      « Si ce geste est considéré comme «irrégulier», il doit bien y avoir une raison à cela. Et la raison n'est-elle pas le fait qu' il est illégal. » Jean Lapointe.

      En fait, selon la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, dont le Canada est signataire, il n'y a rien d'illégal à traverser irrégulièrement, donc sans passer par un poste frontalier, une frontière pour demander l'asile.

      Selon l'entente des tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis, ces deux pays se considèrent comme des pays sûrs pour les réfugiés. Cette entente fait en sorte que les migrants doivent présenter leur demande d'asile dans le premier pays où ils arrivent, en l'occurrence au Canada ou aux États-Unis. Cela dit, si un migrant en provenance des États-Unis se présente à un poste frontalier canadien pour déposer une demande d'asile, il sera renvoyé immédiatement aux États-Unis. En bref, cette entente fait en sorte que les demandeurs d'asile en provenance des États-Unis n'ont d'autre choix que de traverser la frontière de façon irrégulière pour déposer leur demande...

    • Jean Jacques Roy - Abonné 23 septembre 2017 22 h 52

      Monsieur Simard vous êtes très patient de répéter et d'expliquer ce qui en de maintes occasions a été écrit et expliqué, suite au communiqué émis par le barreau concernant la Convention de 1951.

      Il est surprenant que des personnes lettrées continuent d'argumenter, comme si elles ne comprenaient pas le sens des mots!

  • Réal Ouellet - Inscrit 23 septembre 2017 11 h 56

    Ironie

    À vous lire, la CSN... non, les syndicats sont parfaits. Jamais de brasse-"camarade". Et c'est tellement mieux dans les hôpitaux depuis que des syndiqués font le ménage et la nourriture. Avec les soeurs hospitalières, les hôpitaux étaient sales et la bouffe immangeable. Et si traverser la frontière comme le font les immigrants n'est pas illégal, alors pourquoi doivent-ils lever les mains en l'air et leur met-on ensuite des menottes?

  • Marc Therrien - Abonné 23 septembre 2017 16 h 22

    De la nécessité du conflit pour l'existence du syndicat


    En se référant à la théorie générale de la violence symbolique légitime développée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron qui permet de comprendre comment s’installe le jeu de la lutte entre les dominants et les dominés dans les schèmes de classement légitimés par la hiérarchisation des rapports sociaux, il est dans la logique situationnelle d’un syndicat de voir le monde comme un éternel combat entre les dominants et les opprimés. La défense des opprimés est sa raison d’exister. Dans la hiérarchie sociale, un syndicat ne peut penser la domination autrement qu’avec les catégories de pensée des dominants. Ce jeu à deux se joue donc dans ce double arbitraire du pouvoir arbitraire qui impose des significations arbitraires.

    Ainsi, quand on parle de lutte contre le racisme, on ne peut en parler autrement qu’en termes de rapports de forces antagonistes. En examinant de près la dialectique du racisme, un paradoxe bien difficile à surmonter apparaît. Si le racisme dans sa définition première consiste à utiliser la race pour établir que certaines catégories de personnes sont globalement supérieures à d'autres, les personnes se disant victimes du racisme de l’homme blanc occidental se positionnent elle-même dans une logique situationnelle d’infériorité. En se positionnant comme victimes accusatrices, elles installent une logique de procès qui oblige l’accusé à se positionner en défense, ce qui crée beaucoup plus de fermeture que d’ouverture. Pour établir qu'il y a une victime, ça prend un accusé et un procès avec juge et jury qui établiront qui a tort et qui a raison. La logique du procès crée beaucoup plus de fermeture que d'ouverture dans la discussion et est donc moins propice à la recherche de solutions créatives. L’attitude de fermeture de l'accusé sera ensuite interprétée comme confirmant l’accusation de racisme. L’enfermement dans cette double contrainte favorise le maintien du conflit.

    Marc Therrien