La prison contre les urnes en Espagne: un cocktail toxique en démocratie

S’il appartient au peuple catalan de décider seul et en toute liberté de son avenir politique, nous devons être plusieurs à lui exprimer notre solidarité et à nous porter à la défense de la démocratie, estiment les auteurs. 
Photo: Josep Lago Agence France-Presse S’il appartient au peuple catalan de décider seul et en toute liberté de son avenir politique, nous devons être plusieurs à lui exprimer notre solidarité et à nous porter à la défense de la démocratie, estiment les auteurs. 

Comme démocrates, nous sentons l’obligation de protester vivement auprès du gouvernement de Mariano Rajoy. Après avoir déployé, en 2010, l’arsenal du Tribunal constitutionnel pour faire échec à une entente qui conférait davantage d’autonomie à la Catalogne au sein de l’Espagne, ce gouvernement s’emploie maintenant à bloquer la voie des urnes au peuple catalan. Par-delà le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes reconnu dans la Charte des Nations unies, c’est la démocratie elle-même qui est aujourd’hui pilonnée.

C’est intolérable. Intolérable de détourner la tête et de laisser à son sort le peuple catalan, auquel on nie aux yeux du monde entier le droit de voter et de se prononcer sur son avenir politique. Intolérable aussi de voir un pays comme l’Espagne, qui se réclame de la démocratie, menacer de poursuivre, voire de faire emprisonner, des maires et des membres du gouvernement catalan au seul motif qu’ils organisent ou collaborent à l’organisation d’un référendum. La prison contre les urnes est un cocktail toxique en démocratie.

L’Espagne se cache derrière la décision du Tribunal constitutionnel, qui prétend aujourd’hui que le référendum réclamé avec force par le peuple catalan et décidé par son Parlement est illégal, alors que c’est le gouvernement espagnol qui a lui-même sollicité cet avis. Nous tenons à rappeler au gouvernement Rajoy que la tenue d’un référendum est d’abord une décision politique dont il aurait parfaitement pu convenir avec la Generalitat catalane, comme cela s’est fait dans des circonstances similaires en 2014 entre le Royaume-Uni et l’Écosse. Il n’y a pas d’avenir à tenter d’interdire à un peuple le droit de s’exprimer sur son statut politique.

Exprimer notre solidarité

Le peuple catalan mène une bataille exemplaire pour faire valoir ce « droit de décider » qui l’a maintes fois amené à prendre pacifiquement la rue. Il n’est pas seul dans cette lutte. Les Québécoises et les Québécois ont réussi à voter à deux reprises sur leur avenir politique, en 1980 et en 1995, et ce, malgré l’arsenal déployé par le gouvernement fédéral : viol des règles de participation référendaire, demande à la Cour suprême de se prononcer sur le droit du Québec à la sécession, adoption de la Loi sur la clarté, puis, encore récemment, contestation de la loi 99 votée par l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, c’est au peuple québécois d’être solidaire envers la population catalane quant à son droit légitime de se prononcer démocratiquement sur son statut politique.

Nous insistons auprès du gouvernement espagnol pour qu’il cesse d’ajouter au gâchis dont tous, y compris l’Espagne, paieront le prix. Son intransigeance et ses dérives autoritaires ont déjà desservi sa cause, alors que nombre de Catalans ont désormais quitté le nationalisme autonomiste qu’ils pratiquaient historiquement pour embrasser la cause de l’indépendance. Il doit mettre un terme à l’escalade en renonçant immédiatement aux manières fortes, aux manoeuvres antidémocratiques et à la menace de retirer à la Catalogne le statut dont elle jouit actuellement.

Le gouvernement de M. Rajoy a largement dépassé la mesure, non seulement en cherchant à confisquer le matériel électoral, mais en allant même jusqu’à saisir les tracts du camp du oui. S’en prendre ainsi à la liberté d’expression, c’est dévitaliser et dénaturer la démocratie.

Enfin, le climat de menaces et d’intimidation qui règne actuellement en Catalogne est malsain et déshonore l’Espagne et les efforts de la communauté internationale pour faire reposer le fonctionnement de nos institutions politiques sur des valeurs de démocratie, de paix et de respect du droit des peuples.

S’il appartient au peuple catalan de décider seul et en toute liberté de son avenir politique, nous devons, devant tant d’exactions, être plusieurs à lui exprimer notre solidarité et à nous porter à la défense de la démocratie.

* Ont signé ce texte : Stéphane Bergeron, porte-parole de l’opposition officielle en matière de relations internationales et député de Verchères ; Jason Brochu-Valcourt, vice-président des OUI Québec ; Serge Cadieux, secrétaire général de la FTQ ; Claudette Carbonneau, présidente des OUI Québec ; Véronique De Sève, vice-présidente de la CSN ; Martine Desjardins, Mouvement national des Québécoises et Québécois ; Robert Laplante, directeur de L’Action nationale ; Maxime Laporte, président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et du Réseau Cap sur l’indépendance ; Gabrielle Lemieux, présidente du Parti québécois ; Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire et députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques ; Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire et député de Gouin ; Martine Ouellet, chef du Bloc québécois et députée de Vachon ; Danic Parenteau, professeur au Collège militaire royal de Saint-Jean ; Sol Zanetti, chef d’Option nationale

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8 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 21 septembre 2017 05 h 53

    Le peuple catalan laissé à son sort...

    Le peuple catalan n'est pas menacé. Il utilise sa propre langue sans contrainte et sa culture s'épanouit librement. Et il jouit d'un niveau de vie supérieur à celui des autres Espagnols. Son sort est enviable.

    L'appel à la solidarité des séparatistes québécois est burlesque. Quand on sait que la principale motivation des indépendantistes catalans est le refus de partager leur richesse avec l'État espagnol. Une solidarité déplacée avec des gens qui en manquent vis-à-vis de leurs concitoyens.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 21 septembre 2017 08 h 40

      On n'a pas à justifier leur mobil pour vouloir être indépendant. Selon l'ONU, tout peuple a droit à sa souveraineté.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 septembre 2017 09 h 48

      Il s'agit là, Mme Lafrenaye, d'un principe, toutefois encadré par des règles de l'ONU. L'une d'elles concerne l'exercice de ce droit dans un pays, qui regroupe un peuple, par un peuple autodéfini qui aspire à se doter d'un pays.

      Sans l'aval du peuple d'un pays souverain, cet exercice devient problématique. D'où le fait que les pays souverains qui recourent à la violence militaire pour empêcher l'expression d'un peuple autodéfini sont pointés du doigt pour entrave à l'exercice de la démocratie.

      C'est alors que prend assise le droit à la démocratie en lien avec un droit en faveur de la souveraineté.

      Celle-ci s'étant exprimée, si le résultat est positif, les États souverains attendent habituellement de connaître la position de l'État souverain en cause avant de se prononcer, car il revient à cet État, en droit international, de reconnaître directement ou indirectement l'indépendance du peuple autodéfini.

      S'il ne le fait pas, les autres États peuvent ou non exercer des pressions. Idem pour l'ONU et différents groupes présents à l'échelle internationale.

    • Pierre Robineault - Abonné 21 septembre 2017 12 h 49

      Vous réagissez ainsi parce que vous êtes ignorant de leur histoire.
      Imaginez un peu les conquistadores espagnols du temps encore au pouvoir dans un pays de votre choix dans la partie sud de l'Amérique. Le peuple de ce pays se réveille un jour et demande l'indépendance. Quel est leur motivation selon vous dans un tel cas?
      Vous ne connaissez de toute évidence pas les Catalans, riches ou pauvres. Sauver son peuple et sa langue et être maître de chez soi sont des éléments essentiels de survie. Peut-être que dans votre cas cela n'a aucune importance, mais ça ne vous autorise pas à porter un jugement sur ce qui fait l'objet de votre ignorance. Vous réagissez comme tous les Trump, Ergohan, Rajoy, et autres Canadiens coast to coast et semblables. Sans pouvoir vous en rendre compte, évidemment.
      On devine déjà votre opinion sur les autochtones de chez nous.

    • Michel Thériault - Abonné 21 septembre 2017 19 h 28

      M. Beaulé, selon moi vous errez.

      Supposons que vous êtes en couple avec une jolie dame. Vous avez une belle maison dans un superbe quartier avec une auto luxueuse dans votre entrée. Et de beaux enfants qui vont à l’école privée. Tout pour être heureux. Jusque là, vous me suivez ?

      Mais un jour, vous en avez assez. Il y a quelque chose qui cloche et vous rêvez d’une autre vie. Vous n’êtes pas heureux (pour quelque raison que ce soit, ça ne regarde que vous). Vous demandez le divorce mais les avocats de madame refusent que vous en discutiez parce que madame, elle, veut continuer à vivre en couple et à en retirer tous les avantages. Vous trouveriez normal l'ingérence des avocats ou vous leur diriez d'aller se faire voir ailleurs ? J'imagine assez facilement que vous choisisseriez la 2e option, n'est-ce pas ?

      Démonstration quelque peu simpliste mais la même logique s’applique à la Catalogne.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 21 septembre 2017 20 h 51

      Donc, si je vous comprend bien, le peuple catalan est vampirisé par l'Espagne et devrait se laisser faire au nom de la sacro-sainte solidarité et du partage de la richesse. Et la culture, la langue, qu,est-ce que vous en faites?

      Si, en tant que canadien, vous vous sentez si altruiste, pourquoi ne pas militer pour l'union politique du Canada avec le Bangla Desh et le Burkina Faso? Comme ça le tiers-monde viendra piger dans votre compte de banque sans se faire entraver par les frontières, ces barrières d'un autre âge.

      Mais je suis prêt à parier que vous ne le ferez pas pour tout l'or du monde. Vous tenez trop à votre confort et vous vous contenterez de belles paroles, comme Justin Trudeau.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 21 septembre 2017 09 h 10

    Et je signe aussi...

    Merci pour cette prise de position en faveur de la démocratie, du droit des peuples à définir leur statut politique et du droit à la liberté d'expression telles que stipulés dans la charte de l'ONU sur les droits humains...J'approuve et je signe...

  • Colette Pagé - Inscrite 21 septembre 2017 10 h 25

    Franco n'est pas loin !

    Il est raisonnable de penser qu'un grand nombre parmi les députés espagnols rêvent de l'époque dictatoriale de Franco.
    À preuve les méthodes utilisées pour faire taire la liberté d'expression.

    De façon surprenante, face à cette dérive, les démocraties restent bien silencieuses. C'est à croire qu'ils craignent qu'une partie de leur peuple souhaitent également réclamer leur indépendance.