Face à la ségrégation scolaire: oser choisir le bien commun

«L’arrivée au secondaire sera l’occasion d’un grand tri entre les élèves, entre ceux qui ne peuvent pas et ceux qui peuvent», raconte l'auteure.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «L’arrivée au secondaire sera l’occasion d’un grand tri entre les élèves, entre ceux qui ne peuvent pas et ceux qui peuvent», raconte l'auteure.

Septembre 2017, avenue Pie-IX, 7 h 35. Le chemin vers l’école se fait avec mon plus grand, qui s’en va sur ses 10 ans. Léon, qu’il s’appelle, la casquette vissée sur la tête, le sac à dos deux fois plus gros que son corps pas pressé de grandir. Chemin faisant, les yeux pleins du soleil du matin, je demande à Léon : « Dis-moi donc, Léon, s’il existait un système avec deux écoles, la première, ben ordinaire, avec des profs un peu fatigués, pas beaucoup de sorties, et qu’on y mettait les enfants plus pauvres, et la seconde, avec des profs très passionnés, des sorties, des cours spéciaux, et qu’on y mettait les enfants les plus riches… qu’est-ce que t’en dirais ? » Léon réagit prestement : « Ce serait pas juste, maman, que les enfants les plus pauvres n’aient pas une aussi bonne école ! » Je marque une pause et le relance : « Bon d’accord, c’est peut-être injuste… mais disons qu’on changerait le modèle, la première école accueillerait les élèves qui ont, disons, plus de difficulté, et l’autre, les élèves qui ont de la facilité et qui… » Léon m’arrête avant que j’aie le temps de finir : « Même chose, maman, c’est injuste ! » […]

Mon fils fréquente une école publique « normale » d’Hochelaga-Maisonneuve, partageant sa classe avec des filles d’universitaires, des fils de comptables, de coiffeuses, de serveuses. Bientôt, ces enfants qui partagent leurs jeux, leurs histoires et leurs bancs de classe migreront vers un univers que Léon n’imagine pas encore. L’arrivée au secondaire sera l’occasion d’un grand tri entre les élèves, entre ceux qui ne peuvent pas et ceux qui peuvent, peuvent réussir des tests de classement, peuvent payer les frais d’inscription, peuvent débourser ce qu’il faut pour un iPad, etc. Et le Léon, comprendra-t-il ? Lui qui n’a pas lu, comme l’a fait sa mère lors de sa maîtrise en sociologie, d’innombrables études afin de comprendre comment on en était collectivement arrivés à voir la ségrégation scolaire comme faisant école…

Inégalités de naissance

Or, la sociologie scolaire a démontré que, plutôt que de favoriser l’égalité des chances, l’école québécoise ne fait que cautionner et blanchir les inégalités de naissance. La montée en douce de la ségrégation scolaire, phénomène bien documenté, vient accélérer ce creusement des inégalités entre les enfants. Dans ce contexte de différenciation croissante entre les établissements, les parents se heurtent au monde de la compétition : soit ils optent pour le cheminement « régulier », qui n’a plus rien à voir avec la classe ordinaire des années 80, soit ils contournent l’école ordinaire et envoient leurs enfants dans un projet particulier sélectif ou dans une école privée subventionnée.

Dans quelques années, la question se posera chez moi. Mais vais-je sacrifier Léon ? Vais-je l’abandonner dans les affres du parcours scolaire « normal » ? Parce que c’est bien la question que l’inertie collective nous oblige à poser, désormais… Ton fils est « doué », tu vas l’envoyer où ? Et la voilà, l’école du libre-choix. Les parents ont certes le choix, mais ils n’ont jamais vraiment choisi. Jamais choisi un système scolaire caractérisé par une ségrégation croissante, jamais choisi que les écoles publiques soient délaissées par les parents de classe moyenne, jamais choisi ce déni de solidarité, jamais choisi la loi du plus fort. Et même si on n’a pas choisi, on choisit de sacrifier le bien commun au nom du meilleur pour notre enfant.

Alors que le Conseil supérieur de l’éducation ou le rapport définitif des derniers États généraux de l’éducation ont fait état de fortes préoccupations quant à l’impact de la ségrégation scolaire sur la réussite globale et la persévérance des élèves québécois, ce glissement se poursuit sans que notre ministère de l’Éducation agisse, alors que cette situation ne peut avoir comme dénouement qu’une décision politique, raisonnable et courageuse. À ce propos, le mouvement L’école ensemble, mené par des parents québécois, fait état d’une proposition viable, claire et intelligible sur laquelle le gouvernement actuel devra tôt ou tard se prononcer.

Et Léon, qui aura bientôt 12 ans, les atteindra sans savoir que des gouvernements successifs auraient pu enrayer ce phénomène mortifère pour nos écoles, sans se rappeler peut-être son réflexe originel à ma question, soit celui de trouver cette situation injuste… Se retrouvera-t-il lui aussi dans ce système à deux vitesses ? J’ose espérer que notre gouvernement agira d’ici là.

Ou alors, comme les autres parents, je rentrerai les épaules, me pincerai le nez et inscrirai mon fils dans un programme particulier qui n’est pas si élitiste, puis je remarquerai peut-être que les petits Hayden et Kelly-Ann ne fréquentent plus la même classe que mon fils. Je m’adapterai, parce que c’est ce que nous tentons de faire. Je me dirai que c’est comme ça, que je ne peux pas sacrifier mon fils, peut-être même en me réjouissant que mon fils ait de si charmants camarades de classe. Je cultiverai cet art discret auquel semble nous inviter l’actuel gouvernement, soit celui de baisser les bras et de détourner le regard.

26 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 9 septembre 2017 02 h 08

    Le gros sac (voir "saccage").

    J’aimerais bien que notre clergé national – dont une relique trône encore à l’Assemblée nationale – se prononce sur les effets de la ségrégation scolaire.

    Car ce sont les évêques catholiques qui ont «convaincu» le gouvernement Lesage de préserver et de financer les établissements privés», malgré la volonté de démocratisation de Paul Gérin-Lajoie.

    Une élite temporelle a remplacé l’élite spirituelle, récoltant au passage les privilèges dévolus aux castes du pouvoir. Financés comme toujours par les intouchables.

    Léon trimballe un bien gros sac sur son dos.

    Moi, j’irais le déposer à l’archevêché.

    - Merci pour ce texte.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 septembre 2017 08 h 32

    L'inertie collective. Voilà le problème.

    «Dans quelques années, la question se posera chez moi. Mais vais-je sacrifier Léon ? Vais-je l’abandonner dans les affres du parcours scolaire « normal » ? Parce que c’est bien la question que l’inertie collective nous oblige à poser, désormais.» (Anne-Marie Boucher)

    L'inertie collective. Madame Boucher a raison. Il est là le problème. Rien à ma connaissance n'a été fait pour empêcher que la situation se dégrade de plus en plus et je comprends l'angoisse de certains parents tel que madame Boucher qui veulent le mieux pour leurs enfants mais qui sont pratiquement obligés, quand ils le peuvent, de les inscrire dans des écoles privées alors que ce qu'ils souhaiteraient ce serait plutôt une école publique de meilleure qualité pour tous.

    On dirait que la majorité des Québécois n'ont jamais envisagé l'école comme pouvant et devant être une responsabilité collective.

    Si je dis "devant être" c'est parce que je souhaiterais que le Québec devienne de plus en plus démocratique. Mais ce souhait ne semble pas partagé par beaucoup de monde.

    Ce n'est pas en pensant uniquement à ses propres intérêts comme si nos enfants nous appartenaient qu' on peut se donner un système scolaire qui assure de plus en plus une plus grande égalité des chances à de plus en plus d'enfants.

    Une plus grande égalité des chances possible d' aller jusqu'au bout de ses capacités et de ses ambitions mais aussi une occasion d'apprendre à vivre ensemble et de s'intégrer à la société dans laquelle on est appelé à vivre.

    A mon avis l'école devrait être conçue comme l'affaire de tous et devrait être conçue comme pouvant bénéficier à tous les enfants sans distinction et aussi comme le moyen par excellence de poursuivre le travail accompli par les générations précédentes.

    Ce devrait être conçue comme un devoir de notre part et non pas comme un privilège à l' intention des plus privilégiés comme c'est le cas actuellement.

    Je souhaiterais donc que nous allions de plus en plus dans ce sens-

  • Cyril Dionne - Abonné 9 septembre 2017 08 h 40

    Aller à contre-courant de la nature humaine

    Il ne faudrait pas aller à contre-courant de la nature humaine. Pourquoi l’école devrait-elle être différente de toutes les autres activités humaines? C’est exercer un vœu pieux que de penser que tous sont nés égaux. Parlez-en aux enfants des pays en voie de développement qui meurent chaque jour faute de soins basiques.

    Ce n’est pas seulement l’école québécoise qui pratique ce que nos puristes appellent la ségrégation scolaire. Elle est partout au Canada. Le mandat de l’école publique est de fournir une école de quartier. Or, si vous vivez dans un quartier pauvre, vous allez côtoyer plus souvent qu’autrement, des jeunes qui accusent un retard pédagogique vu leurs conditions socioéconomiques. Le développement émotionnel, social et cognitif de l’enfant varie non seulement à cause du revenu des parents, mais aussi de la culture qu’il est imbibé depuis sa naissance et des stimulations qui en découlent.

    L’école commence à la maison au risque de le répéter ad finitum. Le système scolaire que nous connaissons aujourd’hui est très récent et déjà la société qui l’a conçu, est en plein changement. C’est le concept lui-même qui est à revoir.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 11 h 38

      Bonjour Monsieur Dionne: Je regrette de vous informer que la nature humaine est plutôt solidaire. La solidarité se trouve même chez nos ancêtres, les singes et beaucoup d'autres animaux pour lesquels la solidarité est primordiale pour la survie de la collectivité. C'est le secteur financier de Wall Street qui a inventé l'égoïsme, l'avidité et l'individualisme accru avec les résultats néfastes que l'on reconnait: la montée des inégalités. Huit personnes détiennent la moitié de la richesse mondiale. Le 1% contre la collectivité de 99%.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 9 septembre 2017 13 h 03

      Admettons que la nature humain, c'est l'inégalité.
      On fait quoi ? Rien ?
      Il me semble que de décrire une situation et de l'essentialiser (de la rendre inhérente à notre nature) est deux choses différentes. Minimalement, c'est aussi une justification du statu quo : on n'y peut rien, on est fait comme cela.
      De même, décrire et agir face à une situation est très différent. L'un se contente de faits, l'autre pose se demande ce qu'il "devrait" être.
      Ce qui devrait être a beau ne pas exister, cela n'empêche pas de nous inspirer à faire mieux.
      Cette inspiration à vouloir faire mieux, n'est-ce pas aussi quelque chose de proprement humain ?

    • Cyril Dionne - Abonné 9 septembre 2017 16 h 19

      Salutations républicaines Mme Alexan (mes excuses à M. Côté - son expression). Moi aussi je regrette de vous informer que les humains sont solidaires, non pas à cause que ceux-ci sont le pinacle de la vie, mais bien parce qu’ils ne sont que des porteurs des gènes. La moralité, la spiritualité et l’altruisme ne sont que des conséquences biologiques des humains puisqu’ils ont dû se regrouper en famille, en société afin de survivre dans un monde hostile. C’est plate, mais vrai (voir Darwin et Huxley).

      Ceci étant dit, le secteur financier de Wall Street n’a pas inventé l'égoïsme, l'avidité et l'individualisme. Ils existent depuis que l’homme est homme. C’est dans notre nature et ceci a rapport avec la survivance. Pour certains du 1%, ce comportement est tout simplement déréglé chez eux. L’hyper-individualisme qui sévit présentement dans la société n’est que l’apanage des petits qui mimiquent le comportement des gros par conditionnement.

      Pour revenir au sujet de l’article, ce sont les premières cinq années de la vie d’un enfant qui aura le plus grand impact sur celui-ci. Or, si l’enfant se retrouve dans milieu non favorable à son développement, que les causes soient économiques, familiales ou autres, celui-arrivera souvent en 1ère année affichant un retard dans son développement émotionnel, social et cognitif. Lorsqu’il sera rendu à l’âge de 10 ans, le cerveau, la personnalité et le comportement de l’enfant seront formés. Les changements qui peuvent s’opérer a posteriori sont minimes, sans garantis et sont souvent éphémères.

      Et pourquoi que je sais cela, je l’ai observé et je l’observe à tous les jours comme pédagogue.

      P.S. J’aime bien vos commentaires.

    • Réal Ouellet - Inscrit 9 septembre 2017 18 h 28

      "Bonjour Monsieur Dionne: Je regrette de vous informer que la nature humaine est plutôt solidaire. La solidarité se trouve même chez nos ancêtres, les singes et beaucoup d'autres animaux pour lesquels la solidarité est primordiale pour la survie de la collectivité." Bonjour Mme Alexan: Je regrette de vous informer que les singes ne sont pas nos ancêtres. Et la nature, c'est sauvage. Les prédateurs s'en prennent aux plus faibles pour se nourrir parce qu'il est plus facille à abattre et que le risque de blessure est moindre. Ce qui favorise les plus forts pour la reproduction. Cela s'appelle la sélection naturelle.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 21 h 36

      Je suis d'accord avec vous, Monsieur Dionne, que les cinq premières années de l'enfant sont primordiales à son développement. Un proverbe africain dit «que ça prend un village pour élever un enfant». Avoir un enfant est une entreprise collective et sociétale. Donc, il faut donner à tous nos enfants les mêmes chances de réussir et de s'épanouir physiquement et intellectuellement. Il faut que l'état aide les familles pauvres financièrement et socialement à élever leurs enfants avec sérénité et amour. En conséquence, je suis d'accord avec l'auteur de l'article que «face à la ségrégation scolaire, il faut choisir le bien commun».

    • Marc Therrien - Abonné 9 septembre 2017 23 h 55

      @M. Ouellet,

      Et oui, la vie est bien injuste pour l'humain qui essaie de s'arracher de sa nature animale et dont sa conscience réflexive lui permet en plus de savoir que la vie est injuste et qu'il peut contribuer lui-même à la rendre plus injuste encore. Quand la sélection culturelle vient s'ajouter à la sélection naturelle, la condition humaine peut vraiment devenir cruelle pour les "mal-nés".

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 10 septembre 2017 18 h 03

      Pour rajouter Mme Alexan, l'efficacité des professionnels scolaires au niveau de l'intervention dans la vie d'un enfant est inversement proportionnelle à son âge chronologique. Sans que cela soit une science, on pourrait dire que ceci diminue de moitié d'efficacité à chaque année à partir de la naissance d'un enfant au niveau cognitif. À l'âge de cinq ans, le bambin arrive à l'école avec presque 90% du développement neuronale du cerveau (cellules nerveuses formées) de celui-ci déjà complété et bien enraciné pour le meilleur ou pour le pire. Donc, lorsque celui-ci arrive à l'âge de 10 ans, sa personnalité et son comportement sont bien ancrés dans une réalité neuro-biologique. Les modifications qui découlent des influences et interventions environnementales sont très minimes sur celui-ci. Pour la génétique, il n’y a rien que l’école puisse faire.

      Pour faire court encore une fois, l'école commence à la maison.

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 09 h 17

    Les écoles à deux vitesses ne marchent pas.

    Honte au gouvernement Couillard et en particulier au ministre de l'Éducation, Sébastien Proulx, qui délaisse cette injustice des écoles privées subventionnées, trainer sans vergogne. L'état est supposé d'offrir l'égalité des chances à tous ses enfants. Un jour, le Québec va récolter les fruits amers de cet équilibre entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui ne l'ont pas.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 22 h 44

      Correction: Je voulais dire «déséquilibre» et non pas «équilibre». Mes excuses. Nadia Alexan

  • Murielle Tétreault - Abonnée 9 septembre 2017 10 h 39

    Il y a des écoles dans le système publique des écoles qui ont une réputation d'excellence et font une sélection d'entrée si forte que les parents font suivre des cours payant à leurs enfants pour les préparer à l'examen d'entrée. Les parents ont Le Devoir de donner les meilleures chances à leur enfanta .
    La solution n'est pas de supprimer ces écoles mais d'améliorer les autres. Formation améliorée des professeurs , discipline sans compromis et travail exigeant pour les étudiants.Fini de les traiter comme des incapables. C'est le respect qu'on leur doit.