Faire la morale au Conseil de presse

«Au lieu de renforcer la déontologie, on attaque l’instance qui devrait la garantir», affirme M. Corriveau.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Au lieu de renforcer la déontologie, on attaque l’instance qui devrait la garantir», affirme M. Corriveau.

En réponse à la chronique de Pierre Trudel publiée le 29 août.

Depuis le jugement de la Cour suprême du Canada sur l’affaire Néron, où la Société Radio-Canada a été obligée de dédommager l’ancien relationniste de plus d’un million de dollars, les contentieux des entreprises de presse sont particulièrement revendicateurs envers le Conseil de presse. Ce jugement du plus haut tribunal, en s’appuyant sur les principes du Code civil du Québec, a clairement énoncé que la recherche de la vérité en journalisme devait se faire selon une procédure déontologique. La même cause aurait peut-être pu obtenir un jugement différent sous le principe de la common law qui prévaut dans les autres provinces. Il est évident que les tribunaux prennent bien les décisions qu’ils veulent, et la rare référence au Conseil de presse n’est pas l’élément déterminant des jugements prononcés.

La juge Otis, dans un jugement d’une cour inférieure, résume bien ce qui rend les contentieux des médias si nerveux. Elle évoque le danger, s’il advenait que la Société Radio-Canada soit condamnée, de voir disparaître la frontière entre la faute civile et la faute déontologique. La Cour suprême n’a pas retenu cet argument et n’a pas hésité, elle, à prendre le point de vue du citoyen et à défendre l’intérêt public (et non pas celui de l’entreprise de presse). Est-ce cela du militantisme ? Depuis ce jour, les contentieux des entreprises de presse ont fait de multiples pressions sur le Conseil de presse, voulant d’abord imposer au plaignant une renonciation à poursuivre les entreprises de presse, et ce, même dans des domaines où le Conseil n’exerce pas ses activités, comme le libelle, par exemple.

Les représentants des médias manifestent aussi la volonté d’éliminer la parité entre citoyens et le monde médiatique (journalistes et entreprises) dans les comités qui administrent les plaintes, et dernièrement encore en refondant la référence déontologique qui sert d’assise à l’examen des cas qui se présentent devant le Conseil. J’ai en d’autres lieux sévèrement critiqué cette refonte. Au lieu de renforcer la déontologie, on attaque l’instance qui devrait la garantir.

On comprend que la balise déontologique ne plaît guère puisqu’elle va aussi à contre-courant de la pensée néolibérale de la déréglementation qui prévaut dans le monde des affaires. Prenant comme prétexte le droit à l’information, les entreprises plaident pour le moins de règles possible à l’exercice de leurs activités. C’est dans cette approche idéologique que l’on nous présente toute décision déontologique comme liberticide. Sous le prétexte de la divergence de point de vue, certains en viennent jusqu’à nier le principe d’une référence déontologique. Les ordres professionnels ne font que cela à longueur de journée, les universitaires sont entourés de comités de toutes sortes où s’exerce l’évaluation par les pairs, et trois groupes de personnes oeuvrent au Conseil de presse depuis des décennies. Ce sont les journalistes, les patrons de presse et les citoyens.

Certes, la déontologie journalistique est précaire, mais c’est curieusement à cause d’une trop grande influence des entreprises de presse, celles-là mêmes qui ont plaidé pour une autoréglementation. Dans cette histoire, chacun semble choisir son camp. Le mien est celui de la défense du bien commun tel que le présente la Cour suprême du Canada et les moyens d’y parvenir sont largement documentés dans le rapport du juge Leveson qui a examiné l’équivalent de notre Conseil de presse en Grande-Bretagne. Qui trouverait normal qu’un accusé menace d’éliminer le salaire du juge s’il émet un jugement qui lui est défavorable ? Grotesque, me direz-vous. C’est pourtant bien ce qui se passe dans le récent litige qui oppose La Presse et le Conseil de presse. Le média menace en effet de lui retirer son financement en raison d’une décision rendue envers l’un de ces journalistes.

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1 commentaire
  • Philippe Hébert - Inscrit 6 septembre 2017 08 h 44

    Tout à fait d'accord avec cet opinion.

    Ça nous prend un ordre professionnel journalistique du Québec, ça presse dans la presse!