L’Acadie donne une leçon au Québec et à la France

«Nos débats gauche-droite, identitaires-inclusifs me donnent mal au cœur. Nous faisons carrément du sur-place en restant campés sur nos divisions… qui n’ont pas nécessairement besoin d’exister», argue l'auteure.
Photo: Max-Antoine Guérin «Nos débats gauche-droite, identitaires-inclusifs me donnent mal au cœur. Nous faisons carrément du sur-place en restant campés sur nos divisions… qui n’ont pas nécessairement besoin d’exister», argue l'auteure.

Je suis Québécoise et fière de l’être. Je suis fière de ce qu’ont accompli mes grands-parents et leurs parents, qui ont défriché nos terres, je suis fière de mes parents qui ont élu le PQ en 1976 et qui se sont battus pour qu’on puisse parler français au travail et je suis fière des gens de ma génération et des plus jeunes, qui ont revendiqué une plus grande accessibilité à l’éducation.

J’aime ma culture et ses artistes, je capote sur Charlebois et Leloup tout comme je me sens près aujourd’hui de Philippe B, de Keith Kouna et de Fred Fortin.

Cela dit, je songe sérieusement à déménager en Acadie. Parce que je suis écoeurée de me faire traiter de raciste, de xénophobe, de repliée sur moi-même, d’identitaire de droite, et même de nazie parce que je suis fière d’être Québécoise.

J’entends et lis une certaine gauche (ceux qui prétendent l’être à tout de moins) qui est convaincue et crie sur tous les toits qu’être identitaires, c’est incompatible avec le fait d’être inclusifs.

On serait donc soit des identitaires de droite, soit des inclusifs de gauche.

Cette dichotomie serait apparemment inévitable. Cette idée se répand comme une traînée de poudre et c’est dangereux : elle nous plonge non seulement dans une réelle difficulté à s’ouvrir à l’autre, mais en plus dans un désolant mépris de nous-mêmes. […]

En n’aimant pas qui nous sommes, en nous sentant « racistes, xénophobes et repliés », en ayant peur de nous affirmer et d’être fiers d’être qui nous sommes, comme individus et comme peuple, nous sommes en train non seulement de dégringoler vers notre propre assimilation, mais nuisons également au fait que l’autre se sente bien chez nous. Nos débats gauche-droite, identitaires-inclusifs me donnent mal au coeur. Nous faisons carrément du sur-place en restant campés sur nos divisions… qui n’ont pas nécessairement besoin d’exister.

Identitaires et ouverts

La clé, je l’ai trouvée en Acadie. C’est déjà mon quatrième voyage en terre acadienne, pays sans frontières et fortement identitaire.

L’an passé, j’ai fait paraître un article dans lequel je me disais profondément émue de voir les jeunes s’identifier si bellement et si facilement à leur Acadie : drapeaux, maquillage, costume sont omniprésents chez les plus vieux comme chez les plus jeunes, en ville comme en campagne. « Ils savent pourquoi ils fêtent », me disait en entrevue la jeune formation québécoise Chassepareil, programmée à Acadie Rock, en parlant des Acadiens. […]

Cette année, j’ai vu et surtout entendu les jeunes et moins jeunes chanter en choeur toutes les paroles du groupe 1755 lors du spectacle de la fête nationale à Acadie Rock à Moncton autant que je les ai vus par vingtaines chanter à tue-tête du Fayo à la Brôkerie de Caraquet sur la péninsule. C’est beau à voir d’être fier de soi-même en étant complètement décomplexé.

Ce que je réalise cette année, c’est que les Acadiens sont à la fois identitaires ET ouverts sur le monde. La programmation d’Acadie Rock en est d’ailleurs une excellente démonstration : groupes anglophones, africains, et même General Elektriks, groupe français qui chante en anglais, font partie du spectacle familial du Quinzou. L’an passé, c’était la formation autochtone A Tribe Called Red qui terminait de manière éclatante la soirée. Ce n’est pas lors de notre Saint-Jean-Baptiste qu’on verrait ça.

« On veut créer des francophiles », affirme Marc « Chop » Arsenault, programmateur visionnaire de ce festival à la fois fortement ancré dans la culture acadienne et ouvert sur le monde. « Les anglophones viennent voir leurs groupes anglophones lors de notre festival et découvrent en même temps les groupes francophones d’ici. On brise les barrières. »

Non seulement être identitaires et inclusifs en même temps (et non pas un OU l’autre, comme on l’affirme en France ou au Québec), c’est possible, mais j’irais plus loin : et si c’était PARCE QUE les Acadiens sont fiers d’être qui ils sont qu’ils arrivent à être inclusifs. « Ça fait longtemps qu’on a compris ça », me disait simplement Carol Doucet, gérante qui a cru en Lisa LeBlanc et aux Hay Babies, les amenant tourner au Québec et partout dans la francophonie.

Tout le monde ici se sent Acadien. Leur accueil légendaire n’est pas qu’une légende. On a immédiatement le goût de faire partie de ce peuple et de s’y associer tellement il est heureux, fier et assumé.

J’ai le goût d’emménager ici parce que je suis épuisée que mon peuple ait honte de lui-même. J’ai mal à mon Québec que j’aime tant. J’ai mal à nos fausses divisions. On a ce qu’on mérite : des débats éternels sur la laïcité, des guerres gauche-droite, et une mer sépare maintenant les identitaires des inclusifs.

Soyons attentifs à la leçon que nous donne aujourd’hui l’Acadie : soyons fiers de nos racines et nous dépasserons ce dualisme malsain qui est en train de nous couler.

23 commentaires
  • Philippe Hébert - Abonné 21 août 2017 04 h 34

    Vous n'êtes pas seule

    Vous n'êtes pas seule à penser ainsi. J'ai toujours été un social démocrate de centre-gauche, mais étonnament aujourd'hui, je suis un méchant capitaliste identitaire d'extrême droite.

    J'ai 32 ans, les québécois ne savent plus débattre, la seule génération qui savait débattre était celle de nos parents, les baby-boomers.

    Aujourd'hui dans les universités, on se fait fermer la trappe à coup d'insultes par l'extrême gauche. Dans les médias, on protège l'extrême gauche en la montrant comme une vertue.

    L'extrême gauche et les antifas utilisent les tactiques facistes qu'ils dénoncent. Ils refusent de débattre lorsque des idées contraire aux leurs leur sont présentées. C'est toujours la violence et l'intimidation.

    J'en ai plein le derrière que tout soit toujours blanc ou noir, que le gris n'existe plus, que les gens ne soient plus capable de penser, ne soient plus capable de se faire leur propre opinion. Nos médias nous bourrent le crâne avec des chroniqueurs et des éditoriaux qui ont des idées et opinions prémâchées, plutôt que du journalisme professionnel pour qui la tâche est simplement de rapporter les faits, et de laisser le lecteur/téléspectateur s'en faire sa propre idée.

    Et je pourrais parier que c'est la raison pour laquelle vous êtes journaliste indépendante, vous refusez de jouer le jeu puant des grands médias.

    • Michel Gélinas - Abonné 21 août 2017 18 h 14

      Je ressens la même chose. Rien à rajouter.

  • Claude Bariteau - Abonné 21 août 2017 07 h 16

    De la déportation au tintamarre


    En 1750, les Acadiens de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick réalisent des activités agricoles grâce aux aboiteaux alors que les britanniques construisent le Fort Lawrence.

    L’année suivante, la France construit non loin le Fort Beauséjour et deux forts satellites : Gaspareaux et Menagoueche. En 1755, les forces françaises se rendent. La Grande-Bretagne entend soumettre les Acadiens, mais leurs délégués, qui ne sont pas des prêtres, refusent le serment d’allégeance.

    Lawrence décrète leur déportation. Des 18 000 Acadiens, 12 000 sont déportés, dont 8 000 meurent avant leur arrivée. Peu après, les survivants cherchent des terres pour s’installer.

    Là se trouve l’explication de leur dispersion et leur assise identitaire. À la famille immédiate et étendue a succédé une forme de vie collective marquée de pratiques qui entretiennent les liens entre eux.

    Cet été, un serveur, étudiant, avec qui j’ai échangé à Shédiac, m’expliqua que la fête du 15 août se passe à Caraquet, la capitale de l’Acadie, aussi dans certaines villes où un tintamarre souligne que les Acadiens sont toujours là et entendent le demeurer.

    L’histoire a façonné leur identité d’ouverture, par obligation, et d’unité, pour survivre.

    Ce fut différent dans la Province of Québec, le point nodal étant l’Acte de Québec (1774) qui institue une autorité française, composée du clergé, de seigneurs et de commis d’État, reconnue par la Grande-Bretagne,

    Les ressortissants français du Québec en furent marqués, dont témoignent les appellations canayens, canadiens-français et québécois, toutes ethnoculturelles, qui les différencient des autres habitants du Québec. Aussi leurs luttes pour se libérer du joug britannique devenu canadien.

    Faire du Québec un pays implique de quitter ce joug par une approche politique plutôt qu’ethnoculturelle fondée démocratiquement. Les Acadiens ne peuvent pas envisager cette approche. Les habitants du Québec, oui.

    • Yvon Giasson - Abonné 21 août 2017 10 h 13

      Rêvons un peu.
      Un Québec, français, fier de l'être, partagant, respectant et promouvant son identité, ses peuples autochtones de même que, pourquoi pas, le peuple acadien et son territoire comme faisant partie du celui du Québec.
      Mais pour que cela arrive, il faudrait que le peuple acadien accepte d'y adhérer mais surtout que le Québec puisse agir comme pays souverain.
      J'ai bien dit "Rêvons un peu" n'est-ce-pas".

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 21 août 2017 11 h 44

      À Madame Pinsonneault et M. Bariteau

      Madame Pinsonneault

      Il n'y a pas de dénigrement des Acadiens parce que l'identité acadienne est minoritaire et dispersé sur géographiquement sur un vaste territoire. En cela, l'identité acadienne ne représente pas une menace politique pour la diversité multiculturaliste canadienne, ce qui n'est pas le cas pour le Québec, encore trop identitaire.

      Les Acadiens ont donc la légitimité d'être «identitaires» parce qu'ils sont minoritaires sur le territoire canadien. Ce qui n'est pas le cas pour le Québec.

      Lorsque les «identitaires» québécois seront rendus à 33% de sa population globale, comme l'est actuellement l'Acadie, n'ayez crainte ils ne seront plus catalogués comme «racistes, xénophobes et repliés sur eux-mêmes» et la dégringolade et l'assimilation, que vous anticipez avec raison, s'arrêtera comme par magie.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 août 2017 12 h 10

      M. Giasson, pourquoi votre rêve néglige-t-il les Ango-québécois dont plus de 10 % sont en faveur de l'indépendance et les Québécois de l'immigration qui appuient l'indépendance à plus de 20 % ?

      Si vous creusez un peu vous découvrirez parce que vous rêvez dans les termes de l'ordre politique avant la prise de contrôle du territoire par la Grande-Bretagne.

      Les Américains, en 1776, ont rêvé différemment et ont rendu leur rêve une réalité devenu leur pays après 1783.

  • Alain Lavallée - Inscrit 21 août 2017 07 h 44

    À propos de nation

    Vous écrivez """Faire du Québec un pays implique de quitter ce joug par une approche politique plutôt qu’ethnoculturelle fondée démocratiquement. Les Acadiens ne peuvent pas envisager cette approche. Les habitants du Québec, oui.""

    ce qui est très juste, et c'est précisément pour cela que le Canada craint l'expression de la nation québécoise,


    car la nation québécoise pourrait véritablement fonder et former un pays, alors que la "nation acadienne" on la laisse s'exprimer , car très limitée en nombre, elle ne peut aspirer à devenir un pays et finalement, elle est compatible avec le multiculturalisme abstrait du rapatriment de 1982

    • Claude Bariteau - Abonné 21 août 2017 17 h 33

      Fonder un pays par une approche démocratique, ce que je valorise, exclut par définition une approche ethnoculturelle puisque ce sont les électeurs et les électrices du Québec qui décideront. Que les électeurs et électrices soient plus nombreux chez les descendants des ressortissants français ne change rien au vote démocratique qui s'est exprimé.

      Cela étant, la création du pays implique aussi l'institution d'un régime politique et le respect des droits acquis comme des traités signés par le Canada.

      La création d'un régime politique québécois constitue, comme c'est le cas lors de la création d'un nouveau pays, le point nodal incontournable. Un tel régime dépasse de loin le mode de scrutin. Il concerne la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs, une éventuelle chambre des régions, la présence d'un président et de règles concernant les décisions du pouvoir législatif.

      Ce qui changera aussi est le développement de l'économie du Québec, les liens actuels entre les Québécois et les Québécoises, les relations du Québec avec les autres pays, dont le Canada, de même que l'affirmation des institutions du Québec dont la langue officielle, le français, deviendra la seule langue officielle, les autres ayant un statut que définiront les parlementaires du Québec.

      Il s'agit de changements qui font qu'une nation québécoise, actuellement à l'état d'ébauche, s'affirmera et ne ressemblera en rien à la nation québécoise ethnoculturelle valorisée par les nostalgiques du passé.

  • Bernard Terreault - Abonné 21 août 2017 08 h 37

    La mentalité de gauche

    Pour une certaine gauche, pas celle des travailleurs syndiqués, mais celle des "penseurs" (faute d'un meilleur mot), seuls les peuples pauvres et opprimés ont droit aux revendications identitaires, seules leurs cultures méritent d'être conservées, même quand elles incluent des pratiques contraires aux droits de l'homme et de la femme reconnus aujourd'hui dans les pays modernes. Comme le Québec possède une classe moyenne, et jouit d'un niveau de vie matérielle nord-américain, et que sa langue n'est pas interdite (seulement dévalorisée), il serait rétrograde de vouloir conserver cette culture, et encore plus les traces de celle de la France impérialiste et colonisatrice.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 21 août 2017 08 h 37

    Madame Pinsonneault

    Il n'y a pas de dénigrement des Acadiens parce que l'identité acadienne est minoritaire et dispersé sur géographiquement sur un vaste territoire. En cela, l'identité acadienne ne représente pas une menace politique pour la diversité multiculturaliste canadienne, ce qui n'est pas le cas pour le Québec, encore trop identitaire.

    Les Acadiens ont donc la légitimité d'être «identitaires» parce qu'ils sont minoritaires sur le territoire canadien. Ce qui n'est pas le cas pour le Québec.

    Lorsque les «identitaires» quebecois seront rendus à 33% de sa population globale, comme l'est actuellement l'Acadie, n'ayez crainte ils ne seront plus catalogués comme «racistes, xénophobes et repliés sur eux-mêmes» et la dégringolade et l'assimilation, que vous anticipez avec raison, s'arrêtera comme par magie.