Ne pas comparer le projet du Québec souverain au Brexit

«Il est inopportun de comparer le oui éventuel du peuple québécois à celui du Brexit voté dans l’État plurinational du Royaume-Uni, lequel est l’un des 28 États membres de l’UE — juridiquement souverains», écrit France Giroux.
Photo: John Macdougall Agence France-Presse «Il est inopportun de comparer le oui éventuel du peuple québécois à celui du Brexit voté dans l’État plurinational du Royaume-Uni, lequel est l’un des 28 États membres de l’UE — juridiquement souverains», écrit France Giroux.

La tenue du référendum, le 23 juin 2016, sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) en a incité plus d’un à comparer l’enjeu de ce Brexit avec l’enjeu du projet souverainiste québécois. Chez nous, tant des souverainistes que des fédéralistes établissaient une comparaison entre le bien-fondé ou le mal-fondé de ces deux éventuelles décisions des peuples britannique et québécois. Une année plus tard, plusieurs continuent d’associer le Brexit à la décision de fonder un État souverain que prendrait le peuple québécois.

Dans une entrevue sur les crises récentes de l’Union européenne que les conférenciers Jean Quatremer et Daniel Cohn-Bendit accordaient à la radio de Radio-Canada (émission Médium large du 12 juillet 2017), ils ont laissé entendre que le peuple québécois tient, depuis longtemps, un débat sur sa sortie de la fédération canadienne mais qu’à la différence du peuple britannique, il ne mettra jamais fin à son adhésion. L’animateur Stéphan Bureau tentait de comprendre le pourquoi de cette conception. Rien à faire ! Il s’agissait, répliquait-on, plutôt d’une prédiction que d’une analyse. L’animateur demanda alors : une prédiction court-termiste ? Ce à quoi les invités répondirent : non, non, une prédiction tout court ; l’indépendance du Québec ne deviendra jamais réalité !

Les conférenciers étaient à Montréal avant tout pour traiter de la question « L’Union (européenne) fait-elle la force ? » (Le Devoir du 11 juillet 2017). Si leurs propos à ce sujet suscitent un très grand intérêt chez moi, je suis fâchée toutefois de leur évaluation comparative durant l’émission. De fait, de nombreux souverainistes, dont moi, mettent en évidence les résultats avantageux, pour un État d’outre-Atlantique, d’être membre de l’UE. L’idéal ne serait-il pas de parachever — par une protection sociale agrandie — cette intégration économique, d’ailleurs beaucoup plus grande que celle de l’ALENA puisqu’elle ouvre des possibilités d’emploi à tout l’espace européen ? Les souverainistes du Québec qui sont sociaux-démocrates suivent depuis toujours la réflexion que mènent les institutions européennes sur ce que l’intellectuelle Elizabeth Meehan présente comme l’élaboration d’un droit social nouveau. Nous serions heureux que l’entièreté du projet de l’Europe sociale se réalise. Entre-temps, il est aisé de concevoir qu’un des éléments fondamentaux qui manquent à l’ALENA, c’est sans aucun doute cet acquis décisif de l’UE : sa charte sociale.

Il est inopportun de comparer le oui éventuel du peuple québécois à celui du Brexit voté dans l’État plurinational du Royaume-Uni, lequel est l’un des 28 États membres de l’UE — juridiquement souverains. S’il y a une comparaison légitime à faire, ce serait entre l’Écosse, l’Irlande du Nord et le Québec. De fait, les peuples d’Écosse et d’Irlande du Nord ont voté contre le Brexit. Malgré cela, maintenant que les négociations commencent, ce sont les positions de Londres que les Européens se montrent de plus en plus impatients de connaître. Ce qui montre clairement que, tel le Parlement d’Ottawa, le Parlement de Londres réduit la marge de manoeuvre pour les peuples écossais et irlandais. Seconde précision : ce n’est pas le Québec qui hésitait au départ et qui n’a pas voulu être dans le bloc économique créé par les accords de libre-échange nord-américain (ALE en 1989, puis ALENA en 1994). Les blocs européen et nord-américain ont rallié la majorité des suffrages respectifs de ces peuples.

Dans l’entrevue au Devoir du 11 juillet dernier, Jean Quatremer mentionnait : « Pour moi, le Brexit a été un wake up call. Je dirais presque que je le souhaitais, ce Brexit. Pour rappeler à l’ensemble des États et des peuples que la construction de l’Union européenne est quelque chose d’extrêmement fragile. » S’il y a un prix à payer pour cette décision, ce ne sera pas l’UE qui le paiera. Or, il y a une distinction énorme entre dire que la France vient de voter contre cet « aventurisme » du Frexit et affirmer que notre peuple non plus ne veut pas payer le prix de sa sortie du Canada. Comparer l’enjeu de l’accès du Québec à sa souveraineté à cet enjeu du Frexit est malencontreux. […]

Nous, Québécois, devons, en revanche, estimer le prix énorme de ne pas devenir un peuple souverain. Il suffit d’évoquer deux dossiers pour illustrer le prix prohibitif de notre refus. D’emblée, il y a le souci écologique causé par le projet de l’oléoduc Énergie Est qui, afin d’assurer le transport pétrolier de l’Alberta au Nouveau-Brunswick, transite par le Québec sans droit ni redevance, mais avec tous les risques pour l’environnement. Le plus grand nombre au Québec proteste : il ne faut pas que le tuyau transite chez nous ! Nous voyons des slogans en ce sens tout le long de la route des navigateurs. Le second dossier concerne l’innovation aéronautique et le fleuron de l’ingénierie qu’est l’avion de la CSeries. À Bombardier, le gouvernement Trudeau n’a rien donné à titre de subvention ; il n’a que prêté un montant moindre qu’espéré ! Quand nous comparons cela avec le soutien majeur, constant, décisif de l’Union européenne à Airbus, nous le voyons une fois de plus : la comparaison ne tient pas.

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12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2017 04 h 42

    Bravo !

    Bravo Madame Giroux pour la clarté et la précision de ce texte !
    La réflexion qui la porte est aussi nette que son regard est global.
    Cela nous manquait jusque-là.

    Mes respects et mes plus sincères amitiés républicaines, Madame.

    • Claude Poulin - Abonné 26 juillet 2017 09 h 45

      Curieusement, j'ai beau relire ce raisonnement mais je n'arrive pas à y voir de la clarté et de la précision. Au contraire, je constate que c'est là un argumentaire qui se veut rigoureux mais qui correspond assez clairement à la définition d'un sophisme. Je peux me tromper!

  • Jean-François Trottier - Abonné 26 juillet 2017 08 h 16

    Les marchands de tapis

    La fédération canadienne a toujours été une question commerciale. Créée avec l'appui des banques qui cherchaient un terrain de non-imposition, aujourd'hui nommé "paradis fiscal", cet immense réservoir de matières premières a d'abord fourni le bois qui a permis à Victoria de dominer les mers (ce qui explique la jeunesse des forêts québécoises), puis est passé à d'autres produits.

    Mais toujours ce sont des matières premières. Entre le titane, l'or et les métaux rares, le pétrole est seulement la suite de l'unique raison d'être du Canada.

    Lors de sa signature, le Québec était fort de l'appui de tout ce qui était à l'ouest du lac Huron. La langue majeure utilisée dans tout l'Ouest était le français, il y a à peine 150 ans!!

    On a vu la suite : quand j'était jeune les francophones de l'Ouest canadien étaient toujours toujours présentés comme incultes, sauvages et un peu idiots. Raoul dans "Les cadets de la forêt" me faisait honte.
    La raison du commerce est toujours la meilleure : fallait rendre l'Ouest productif et donc anglais. L'armée a fait sa job "pacificatrice".
    Le Québec est alors vraiment devenu une île dans l'océan anglais et, n'en déplaise aux franco-canadiens, la responsabilité en revient à Ottawa hier et aujoutd'hui.

    Quand ces messieurs disent que le Québec ne sera jamais indépendant, je les comprend. Moi aussi je doute, parce que la raison culturelle ne suffira pas à persuader les gens.
    Ce sont en effet des raisons économiques et écologiques qui doivent être présentées, et elles sont nombreuses, dont tout d'abord l'orientation commerciale canadiene qui dessert le Québec, le tranformant en quêteux pour cause de mal hollandais, puis en utilisant cet état de fait pour le dénigrer.
    On lui casse les deux jambes, on lui donne des béquilles inégales, puis on rit de lui...et Couillard sourit!
    Je ne développerai pas la question du contrôle du capital mais...

    Quant à l'écologie, les mots "agir localement" restent ici désespérément vains. L'évidence s

    • Robert Beauchamp - Abonné 26 juillet 2017 18 h 57

      Je souscris d'emblée à tous les aspects de votre texte

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 26 juillet 2017 22 h 34

      Le ROC nous aime le Québec et les Québécois semble-t-il.

      Pourquoi pensez-vous?

      Pas pour nos beaux yeux ni pour la langue française, mais pour $$$$$.

  • Claude Bariteau - Abonné 26 juillet 2017 09 h 22

    L'optique radio-canadienne

    Que Radio-Canada invite deux analystes qui ne voient pas comment le Québec puisse s'affranchir du Canada est dans l'ordre du mandat de cette antenne canadienne au Québec depuis les charges de Trudeau-père contre les séparatisses qui y oeuvraient dans les années 1960-1980.

    Maintenant ce sont des fédéralistes bien payés dont la marge de liberté consiste à faire valoir que le français rayonne, même s'il ne rayonne pas, d'est en ouest et à présenter le Québec comme une province qui souffre de ne pas être intégrée socialement aux nornes canadiennes.

    Voilà pourquoi ces blablateux penchent en direction d'Ottawa et présente le Québec dans le prisme déformant du Canada avec des propos socio-démocrates aguichants, l'objectif étant de montrer que les indépendantistes du PQ courbent à droite, ce que ne fait fait QS, qui refuse de se brancher en faveur de l'indépendance.

    Ces blablateux ont carte blanche pour faire parler des invités qui ne voient pas autre chose dans le Brexit qu'un renforcement de l'UE et ne peuvent imaginer que le peuple québécois aient, à l'égard de l'ALENA, des attentes qui diffèrent de celles économiques du Canada.

    Votre texte souligne ce point avec pertinence, tellement que vous ne serez jamais invitée à le faire valoir sur les ondes de Radio-Canada parce qu'il y est censuré.

    • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 26 juillet 2017 13 h 13

      Merci monsieur Bariteau...votre commentaire correspond à ce que j'observe depuis plusieurs années...l'imposition arbitraire de LEUR arbitaire culturel, politique et économique.

      À écouter Radio-Canada, je ressens une oppression constante à l'égard de ce que nous sommes et que nous voudrions êtres.

      Que d'efforts de leur part, pour faire en sorte, que nous soyons, ce qu'ils sont.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 juillet 2017 09 h 49

    Excellent texte

    Manifestement, Quatremer et Cohn-Bendit connaissent mieux l'Europe que le Québec. Ils devraient y aller mollo avec leurs appréciations. Ils ont un faible pour les Trudeau ou quoi?

    • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2017 13 h 20

      Monsieur Leblanc, vivant en France depuis 1996 et essayant depuis d'y faire entendre (...de manière passablement esseulée, donc sans moyens véritables ni appuis pour ce faire...) autre chose que les sempiternelles rengaines de la propagande fédéraliste rutillante qui y trônent, votre question me fait rudement plaisir.
      En Europe et particulièrement en France, à moins que vos propos ne renforcent les certitudes ou bien qu'ils soient perçus comme étant de nature à générer des profits et avantages pour quelques personnes déjà bien en maîtrise des choses publiques, tenter de diffuser des idées qui vont à l'encontre de celles qui sont courantes est à peu près impossible si vous ne disposez pas d'abord d'un capital personnel de popularité ajouté à des moyens financiers qui s'avèrent suffisants pour prendre à votre compte personnel l'entièreté de votre démarche.
      Les savants communicateurs fédéraillistes (eux qui s'investissent comme jamais auparavant depuis 1995 à faire dérailler les idées de liberté républicaine de notre petit peuple...), contractuels et salariés très bien payés par le fédéral pour casser du déconvenant Québécois et ne mettre en avant que du bon Canadien, partout et à toute occasion qui se présente, tantôt agissent directement pour aider les bons artistes (toujours les mêmes parce que ce sont des "valeurs canadiennes") et tantôt indirectement, comme lorsque nos deux gouvernements paient les parutions papiers et audio-visuelles qui vont dans le sens convenu d'un Canada montré à chaque fois comme exemplaire et rayonnant; et de Québécois heureux d'être une minorité linguistique et politique équivalente à celle de n'importe quelle communauté immigrante et au folklore coloré.
      De la même manière d'ailleurs qu'il en est des Nations Amérindiennes et Inuit, elles aussi ayant encore plus que la notre l'inconvénient chronique d'être sur le continent nord-américain depuis bien plus longtemps en organisation concrètre que le britanisme canadien...
      Alors, merci à vo

  • Michel Blondin - Abonné 26 juillet 2017 10 h 35

    la censure du Canada par sa loi de radiodiffusion


    Je rajoute à la pertinence du texte de Mme Giroux et du commentaire de monsieur Bariteau sur le clivage de vision de la politique radio-canadienne.
    Cette censure devient de plus en plus évidente

    La loi de radiodiffusion canadienne C-11 (1991) a réussit dans ses rangs par la subtilité à noyer le nationalisme et le patriotisme québécois au point que les animateurs et professionnels à l'emploi ont intégré les suggestions. Ils détonnent et étonnent plus qu'il n'y voudraient.

    Il est mentionné dans cette loi que le principe du fédéralisme doit recevoir toute l'attention d'État et que les ondes des radios diffuseurs doivent respecter le multiculturalisme. Plus précisément, le système de la politique sur la radiodiffusion du Canada en l’article 3 (1) d i) « devrait servir à sauvegarder, enrichir et renforcer la structure politique du Canada ».

    On ne plus envahisseurs, impertinentes et agressives ces intrusions du fédéral dans la culture québécoise par la responsabilité des communications qu’il s’est lui-même donné par la clause dite des pouvoirs résiduels de la constitution de 1867 reprise en 1982 (le paragr. 29 de l’article 91).
    Personne, bien sûr, ne fait lecture de chevet de ces lois et personne ne le criera sur les toits, mais ces lois grugent notre capacité à s’épanouir comme nation.

    Aussi, au moins une dizaine de fois il est question du multiculturalisme dans cette loi qui est pourtant rejeté par toutes les commissions et analyses issues des rapports commandés par le gouvernement du Québec.

    Le fédéralisme continue d’agir comme un bulldozer sur la politique culturelle du Québec par les lois canadiennes.
    Ajouter l’anglais par toutes les façons incluant des mélanges est un geste agressif d’envahissement contre la langue de la minorité. Elle a cette mentalité héritée des colonisateurs britanniques pour nous faire le coup de l'assimilation.

    http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/B-9.01/Tex

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 26 juillet 2017 22 h 36

      Boycoyttons Radio-Canada !