Quand «À nous la rue» voulait dire autre chose

«Les gens de couleur» est un spectacle déambulatoire faisant partie des prestations extérieures organisées dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, dont le slogan est «À nous la rue!».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les gens de couleur» est un spectacle déambulatoire faisant partie des prestations extérieures organisées dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, dont le slogan est «À nous la rue!».

Tout porte à croire que c’est « juste pour rire » que la Ville a appelé « À nous la rue ! » l’un des festivals du 375e. Il n’y aurait là, au reste, qu’une énième réalisation à verser au compte de ce qu’elle a réalisé, juste pour rire. Elle a cédé ce qui restait du centre-ville aux Rozon et aux Evenko, juste pour rire. Le barrage des festivals, ses postes de contrôle et son occupation policière disputent à Montréal son peu d’été, et cela juste pour rire. Montréal, festival – partout cette rime qu’on a répétée, jusqu’à ne plus rien vouloir dire. Mais allons… juste pour rire : les festivals fanés, pleins de leur pompe commerciale et de leur gaieté d’emprunt ; le cirque sursécurisé que l’on apprend à éviter et que les policiers ont si souvent honoré de leurs treillis arlequin ; l’hébétude des touristes et les retombées que, désagréables, ils égrènent. Il faudra bien, un jour, prendre la mesure de l’urbanisme que l’on fonde, depuis une trentaine d’années, sur ces trois mots : juste pour rire.

« À nous la rue ! », nous lancent les affiches du 375e, comme on raconte une blague. Près du fleuve, Montréal ville intelligente s’illumine ainsi qu’un téléphone intelligent gigantesque. S’il est une chose que ce 375e met en lumière, c’est le moment où la ville s’est placée sans reste sous le concept de festival. Pour le coup, elle n’a pas pu s’empêcher de créer son propre festival ; elle s’est finalement fait festival, festival des festivals.

Mais cette fête tautologique où la ville croit briller de ses plus beaux feux correspond paradoxalement au point où le festival se tient au plus loin de son origine. En effet, la provenance étymologique de « festival » est le festus latin, ce qu’on appelle la fête. Et pourtant, je crois que ce n’est faire injure à personne que de constater, que, dans la liste pléthorique de l’« événementiel » des mégafestivals, il n’est que la fête qui demeure introuvable. Car chacun comprend, dès l’adolescence, que le ferment de la fête est une allégresse momentanée quant aux normes. Il faut, dans la fête, pouvoir fermer les yeux. Une fête sous haute surveillance, où tout est paramétré, encerclé et quadrillé ne saurait s’adjoindre l’inoubliable.

C’est pourquoi, dans le Montréal du 375e, au sein du festival des festivals, la fête a pu s’éclipser dans une pure opération de commerce, et, plus ostensiblement encore, dans une pure opération de police. En ce sens, il est certes de mauvais augure qu’on nous enjoigne à magasiner une nouvelle voiture dans l’enceinte de Juste pour rire, où l’austérité extorque à l’ennui 10 $ pour un verre de bière. Mais le crépuscule de la fête n’apparaît le plus nettement que dans le déploiement somptuaire de la police. Et ce n’est que bien tristement que l’on arrive à trouver normaux ces effectifs aussi massifs qu’inutiles. La balade la plus banale au centre-ville est aujourd’hui en mesure de relever les cordées de douzaines d’autopatrouilles dans le calme le plus plat, les cadets exécutant les cent pas aux coins des rues, les patrouilles armées déambulant sans pourquoi, ou encore les innombrables pions, entre le coup de chaleur et la rêverie…

Dans le festival où la fête a été oubliée, c’est la police – et elle seule – qui doit donner le spectacle d’un temps libéré du travail et rendu disponible aux aléas de la fête. La sagesse, pour le spectateur, est alors de remarquer combien il est conséquent pour la ville, après avoir si rigoureusement inversé un des concepts les plus anciens de l’humanité – celui de fête –, de se proclamer « innovante ».

« À nous la rue ! », lit-on placardé un peu partout dans le Quartier latin, comme un mystérieux avis. Lorsque, d’un rapide tour d’horizon, l’équivoque du « nous » est levée, il se peut que ce nom rappelle autre chose. « À nous la rue ! »… Oui, voilà, nous y sommes, un autre « nous », une autre « rue ». « À nous la rue ! », c’était bien, jusqu’ici, le mot d’ordre, scandé jusqu’à l’extinction de voix, des manifestations de grève. Au milieu de la rue Saint-Denis, à la hauteur de la côte qui descend vers Ontario, les festivals gonflables font révérence, dans nos souvenirs et nos rêves, devant la procession lente et heurtée de la grève. La grève rutilante et profonde, art de rue dont prennent ombrage la police et ses régisseurs. La grève, maintenant comme hier à faire. La grève, si elle est bien cette fête incertaine que le peuple fait aux puissants.

5 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 juillet 2017 06 h 26

    … juste pour rire … ?!?

    « Tout porte à croire que c’est « juste pour rire » que la Ville a appelé « À nous la rue ! » l’un des festivals du 375e. » (Félix Beausoleil, Étudiant, UQÀM)

    Bien sûr de bien sûr que cette thématique « À nous la rue !» soit, possiblement, une « joke » à la Polichinelle !

    De ce « Bien sûr de », questionnement double :

    A De cette thématique, rappelant celle du printemps érable, ce peut-il que Montréal, ville-lumières à la québécoise, l’utilise à des fins de « récupération sociale » ?, et ;

    B Ce peut-il que, depuis 375 ans déjà et pour plusieurs autres décennies ?, tout Montréal vit de et dans la rue ?

    De ce questionnement ou …

    … juste pour rire … ?!? - 25 juillet 2017 -

  • Maryse Pellerin - Inscrit 25 juillet 2017 10 h 18

    Un pincement au coeur

    La semaine dernière, après avoir constaté rue Saint-Denis la récupération cynique que faisait Juste pour rire du slogan de la grève de 2012 "À nous la rue", j'ai eu un pincement au coeur, vite transformé en nausée. Je me suis dit que je devrais écrire une lettre au Devoir à ce sujet.

    Merci, Félix Beausoleil, de l'avoir fait et d'aussi belle façon pour moi, pour tous ceux qui se souviennent, tous ceux qu'écoeure cette festivalite aiguë.

    Maryse Pellerin,
    abonnée

  • Chantal Doré - Abonnée 25 juillet 2017 10 h 23

    Le trop plein de festivals

    Merci pour ce texte plein de multiples sens et si bien rédigé. Belle analyse socopolitique des festivals.

  • Gilles Delisle - Abonné 25 juillet 2017 11 h 13

    Juste pour pleurer

    Ce grand bonhomme "pas de classe" , qui aimerait bien devenir notre futur maire, et à qui on a confié une bonne partie des Fêtes du 375e, est une honte nationale! Tout le monde semble le vénérer, oui bien sûr, celui-là même qui nous fait rire aux larmes avec ces personnages drôles, parait-il, mais surtout, qui nous ont habitué à une vulgarité sans limite. Pendant ce temps, on a enfermé les Montréalais dans l'oubli de se prendre en mains, de se révolter et d'accepter leur conditon souvent difficile, pas nécessairement drôle.

  • Pierre Brisson - Abonné 25 juillet 2017 19 h 51

    Un maire et des jeux...

    Bravo pour ce texte on ne peut plus pertinent. J'habite le Plateau, à deux pas du maelstrom tonitruant des festivals tout crin et, dès la mi-juin, je ne pense qu'à fuir ma chère ville en proie à ces déploiements de masse devenus, au fil des années, des plus en plus axés sur la consommation du spectaculaire et le divertissement à tous prix au point d'en perdre sens et perspective. Et notre bon maire Coderre d'en rajouter cette année avec une course d'autos électriques!...