Omar Khadr, la grande faille et la dérive

Amnistie internationale a fait part de ses inquiétudes au gouvernement canadien dès octobre 2002 alors qu’Omar Khadr était toujours détenu par les Forces armées américaines à la base aérienne de Bagram.
Photo: Amber Bracken La Presse canadienne Amnistie internationale a fait part de ses inquiétudes au gouvernement canadien dès octobre 2002 alors qu’Omar Khadr était toujours détenu par les Forces armées américaines à la base aérienne de Bagram.

Je ne souhaite pas évoquer ici l’énorme iceberg qui vient de se détacher ni les causes et les conséquences de cette dérive. Mais j’ai plusieurs fois pensé à cette métaphore, la grande faille et la dérive, pour ce qui touche le dossier Omar Khadr.

Un État de droit

Bien entendu, j’accepte les débats portant sur le montant du dédommagement qui lui a été accordé. Mais je suis encore saisie devant le flot d’injures, de faussetés, d’amalgames, de jugements sans fondements, de comparaisons boiteuses qui lui sont adressés ou qui conspuent la décision du gouvernement de présenter des excuses et une compensation pour les nombreuses années au cours desquelles tant les actions que l’inaction du Canada ont contribué aux graves violations de ses droits subies dès 2002. Avec le temps, le dévoilement de ce qu’est Guantánamo, le retour au Canada, trois jugements de la Cour suprême du Canada, sa libération, les dossiers précédents (Omar Khadr est la 6e personne à qui sont offertes excuses et compensation de la part du Canada)… et un autre jugement récent en sa faveur qui rejette le gel des avoirs, j’espérais qu’un certain apprentissage collectif aurait fait avancer notre propre engagement sur l’importance des droits pour tous, sans exception. La juge, la semaine dernière, a cru bon de préciser qu’il n’y avait pas de loi pour Omar Khadr et d’autres pour les Canadiens.

Voilà la faille. Il semble que nous ne sommes pas tant attachés à un État de droit. Nous nous faisons juges et, selon la situation, le nom, les circonstances, nous clamons que, par exemple, oui, nous pouvons torturer et détenir arbitrairement une personne pendant des années ; oui, un procès où les droits de la défense sont réduits est acceptable ; oui, de l’information obtenue sous la torture et les mauvais traitements est recevable ; oui, nous pouvons accuser de crime de guerre une personne, et même un mineur, d’avoir tué un soldat américain lors d’un conflit, et nous en ferons un exemple… […]

Et oui à une approche démesurée et non supervisée sur la sécurité nationale qui fait fi de la protection universelle des droits de la personne.

Tout cela n’est pas acceptable ! Ni pour Omar Khadr ni pour chacun et chacune d’entre nous. Ni ici ni ailleurs. […]

Protéger un mineur

Le Canada a largement failli à protéger les droits d’un Canadien mineur. Amnistie internationale a fait part de ses inquiétudes au gouvernement canadien dès octobre 2002 alors qu’Omar Khadr était toujours détenu par les Forces armées américaines à la base aérienne de Bagram. Pendant tout le temps de détention d’Omar Khadr à Guantánamo, aux plus hauts échelons politiques, le gouvernement précédent a refusé de prendre la défense des droits d’un citoyen canadien et, pendant des années, n’a offert aux médias, au Parlement et aux tribunaux que des propos incendiaires plutôt que de faire de véritables efforts pour lui venir en aide. Et ces propos incendiaires continuent.

Il était temps que le Canada répare et envoie un signe fort pour que nous retrouvions notre sens d’un État de droit qui clame :

Non à la torture et aux mauvais traitements, en toutes circonstances ;

Non aux détentions arbitraires ;

Non aux procès inéquitables dans des instances de justice qui ne respectent pas les normes internationales et canadiennes ;

Non aux doubles standards, à la discrimination ;

Non aux enfants soldats, quels que soient le nom, le pays et l’âge ;

Non à l’impunité bien trop courante quand il s’agit de violations de droits et de sécurité nationale ;

Non à une approche débridée et non contrôlée des questions de sécurité nationale.

Pour chacun et chacune d’entre nous, notre accès aux droits, à la justice, à la vérité et à la réparation, à la réhabilitation, surtout des personnes mineures, de façon équitable, sans détention arbitraire et sans torture ni mauvais traitements, c’est la base d’un État de droit. Cette dérive vers la justice à la carte m’inquiète.

Nous n’enlevons rien aux soldats canadiens en rendant enfin justice et réparation à Omar Khadr. Nous ne faisons que réparer une faille béante dans notre système de justice afin de ne pas nous laisser dériver dangereusement et irrémédiablement vers le règne de l’arbitraire, de la peur et des discriminations.

21 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 20 juillet 2017 06 h 37

    Excellente mise au point.
    Et ceux qui trouvent qu'un État de droit coûte cher, essayez dont l'anarchie!
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Geneviève Laplante - Inscrite 20 juillet 2017 06 h 43

    Accuser ou excuser

    Pour une fois, je me rallie sans réserve à une lettre ouverte. C'est tout de même incroyable qu'on doive encore expliquer et réexpliquer aux Canadiens de partout que ce pays n'est pas une dictature, ni celle d'un chef d'État, ni celle des médias, ni celle du peuple. Encore moins du peuple.

    Qui est celui ou celle qui échangerait sa jolie vie dorée et protégée contre les années sordides que Omar Khadr a passées entre les pattes de justiciers de tout poil? Je suis outrée que l'on ose contester cette mince "réparation" pour tant de souffrance et de jeunesse perdue, derrière les barreaux ou un fil à la patte.

    Citoyens, camarades, humains, je m'adresse à vous tous : ne laissez pas Trump et son pays gagner cette bataille injustifiable. Je plains cette veuve américaine, mais je défends bec et ongles cet enfant enrôlé de force. De grâce, un peu de dignité !

  • Élise Fournier - Abonnée 20 juillet 2017 07 h 46

    Le Québec et les autres

    Si je n'étais pas déjà indépendantiste, je le deviendrais. Je suis frappée par la différence encore une fois entre la perception et le jugement des Québécois sur l'histoire d'Omar Kadr et ceux des autres provinces canadiennes surtout celles de l'ouest. Et je suis scandalisée qu'on ne se garde pas au moins une petite gêne. Est-ce que tous ces Canadiens de l'ouest pensent comme M. Harper? Font fi de la société de droit et sont incapables de compassion à l'endroit d'une victime, un enfant de quinze ans entraîné dans une guerre dont il ne comprenait sûrement pas le sens. En avait-elle d'ailleurs?

    • Maxime Parisotto - Inscrit 20 juillet 2017 10 h 21

      beaucoup de Québécois n'aiment pas Khadr et ne sont pas dérangés par les violations de ses droits...les imbéciles et les salauds sont partout, même au Québec...

    • Micheline Gagnon - Inscrite 21 juillet 2017 08 h 13

      Étrangement, j'ai cessé d'être indépendantiste lorsque j'ai réalisé, grâce à Internet, que les québécois (la majorité de ceux qui s'expriment dans les medias sociaux) déversent leur haine allègrement contre l'immigration, particulièrement musulmane (qui est celle de Khadr). Peut-être que trop peu de personnes qui pensent comme vous prennent la parole?

    • Pierre Raymond - Abonné 21 juillet 2017 14 h 03

      @ M. Gagnon
      Désolé Mme Gagnon mais ce n'est pas une raison pour être POUR ou CONTRE l'indépendance du Québec.

      Comme on dit, il y a toujours moyen de trouver une « bonne raison » pour tuer son chien.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 20 juillet 2017 09 h 08

    D'autres cas

    Si l'Arabie saoudite et tous les pays du monde, donnaient 10 millions de dollars à tous ceux qu'ils maltraitent, qu'ils torturent, qu'ils arrêtent arbitrairement, qu'ils jugent en ne respectant pas les normes internationales, qu'ils discriminent, qu'ils appliquent de double standard....je me demande qu'elle sommes cela ferait!

    50 coups de fouet et 10 ans de prison pour s'être promener en mini-jupe? 200 coups de fouet pour une opinion divergente de l'ordre établit! Cela ne mérite-t'il pas autant d'aide et de millions de dollars en réparation? Mais qui donnera cette argent?

    Il y a eu quelque chose d'inadéquate dans le dossier de Monsieur Khadr et cela mérite compensation mais il n'est tellement pas tout seul...,et les autres n'ont rien. Ça aussi, c'est des doubles standards. Cela crée des malaises et des perceptions d'injustice car le cœur des gens n'ont pas de frontières, comme amnistie internationale le sait bien.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 juillet 2017 09 h 55

      L'Arabie saoudite n'est pas un modèle pour le Canada. Rien de qui s'y passe ne doit être pris en considération pour décider comment le Canada doit agir à l'égard de ses propres citoyens.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 20 juillet 2017 10 h 20

      donc...parce que les gens en Arabie Saoudite se font maltraiter sans recevoir d'e'xcuses après...faudrait pas que le Canada ne s'excuse pas pour Khadr?

      je suis pas certain de comprendre votre point...

    • Claude Paradis - Abonné 22 juillet 2017 21 h 15

      On ne peut réfléchir à ce jeune en comparant avec ce qui se passe ailleurs ou avec ce que d'autres, ici, n'ont pas reçu. Ce qu'on doit voir dans ce jugement, c'est l'avertissemet lancé aux instances gouvernementales et administratives de la justice d'un pays, d'un État comme le Canada. Nous avons mis en place des codes juridiques que nous devons respecter. Or, dans ce dossier, l'État n'a pas respecté ses propres lois: ce jeune homme a été traité comme si l'État refusait de le considérer à part entière comme un de ses citoyens: il était un sous-homme, un moins-homme? Je ne sais trop comment qualifier la chose, mais on a laissé ce jeune homme être traité comme un animal alors qu'il était un de nos concitoyens, un de nos compatriotes et que, pour cette raison, il aurait dû avoir droit au respect de la justice de son pays. On a présumé de sa culpabilité parce qu'il était d'origine arabe, de confession musulmane et qu'il avait à 15 ans suivi son père, qui avait entraîné son fils dans une aventure infernale. Mais quel fils n'a pas envie de suivre son père? La justice n'a pas été respectée. Cet homme n'a pas eu droit à une défense saine et juste puisqu'il n'y a pas eu enquête ni procès: il a été séquestré, et on lui arraché un aveu de culpabilité par la torture et la pression. En justice, il me semble qu'un État ne peut aller plus bas! C'est la raison pour laquelle je ne comprends pas, mais pas du tout l'attitude des Conservateurs dans ce dossier. Même apèrs le jugement de la Cour suprême du Canada, plusieurs conservateurs continuent de marteler que Khadr est coupable! Ouf!

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 20 juillet 2017 09 h 28

    Harper

    Pourtant, il est manifeste que Stephen Harper a refusé de considérer Omar Kahdr comme un citoyen canadien. Oui, Kahdr a tué un soldat américain. Mais les prisonniers de Guantanamo n'ont aucun droit. Les États-Unis ont voulu se venger. Et la sécurité canadienne a entériné cette décision américaine au grand mépris des lois canadiennes. Le gouvernement Harper devrait être poursuivi pour ne pas avoir défendu les droits d'un citoyen. La compensation monétaire du gouvernement Trudeau ne peut pas réparer les sévices physiques et mentaux infligés à Kahdr. Le Canada est coupable.

    • Daniel Bérubé - Abonné 20 juillet 2017 13 h 30

      Je considère même que ça devrait être le gouvernement Harper qui paie ce dédomagement, car même étant premier ministre, Harper aurait dû suivre les jugements de la cours suprême, qui est la plus haute cours du pays. Il est illogique qu'un premier ministre puisse avoir prédominance sur la plus haute cours du pays... car sa revient à dire que le premier ministre est au dessus de toute les lois du pays: ce que j'appelle "en route vers la dictature !"...

    • Gaston Meilleur - Abonné 20 juillet 2017 14 h 16

      A ce que je sache il n'a jamais été prouvé "qu'il a tué" un soldat américain, même qu'un autre soldat a dit que cela était impossible. Il a plaidé coupable pour revenir au Canada.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 21 juillet 2017 11 h 35

      Monsieur Meilleur, il n'a pas tué peut-être, mais il s'est déclaré coupable. Présentez-vous devant n'importe quel tribunal. Pour commencer, les prémisses des débats sont : Innocent ou coupable. Pour le premier cas, la poursuite doit prouver que vous êtes coupable. Pour le deuxième cas, tout débat est clos.

    • Marc Levesque - Inscrit 22 juillet 2017 16 h 39

      M. Noël,

      "Pour le deuxième cas, tout débat est clos"

      Je ne crois pas.

      Selon le droit Canadien et internationale il était dans une prison illégale et subissait un procès militaire illégale. Il a été accusé d'avoir tué sans preuve et un des témoins américains a dit que ça ne pouvait pas être lui. Mais malgré tout ça on le garde quand même en prison, on le torture pendant huit ans, et on essaie de le faire plaider coupable en lui disant que s'il le fait il sera libéré et pourra retourner au Canada.

      Après tout ça je crois qu'il est clair qu'on peut dire qu'Omar Khadr n'est pas coupable.