Le communautarisme est-il un danger pour le peuple québécois?

Il ne faut pas confondre les regroupements communautaires et la radicalisation politique, met en garde Michel Seymour.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il ne faut pas confondre les regroupements communautaires et la radicalisation politique, met en garde Michel Seymour.

Il ne faut pas mettre l’ensemble des musulmans du Québec sous l’appellation de « communauté ». Comme le dit Robert Dutrisac dans son article « Couillard et la "communauté" musulmane » (29 juin 2017), il y a des musulmans provenant d’Indonésie, de l’Iran et du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie), sans compter ceux qui proviennent du Liban ou d’Égypte. Il y a des sunnites et des chiites. Il y a des pratiquants et des non pratiquants.

Les musulmans du Québec n’ont même pas de clergé. Cette diversité ne peut pas et ne doit pas être chosifiée. Après tout, il en va des musulmans comme des juifs du Québec. Il y a des juifs francophones et anglophones, séfarades et hassidiques, pratiquants et non pratiquants.

Cela dit, M. Dutrisac profite de l’occasion pour tenter de critiquer toute forme de regroupement communautaire de musulmans. Or, si la comparaison tient entre les juifs et les musulmans du Québec, il faut bien reconnaître qu’il existe une communauté hassidique au Québec à l’égard de laquelle nous pratiquons une certaine forme de tolérance et de respect. Pourquoi alors ne pas tolérer et respecter l’existence de certains regroupements communautaires d’obédience musulmane ?

Craint-on une radicalisation politique ? Il n’y aurait au Québec que deux mosquées qui ont des tendances à la radicalisation. Il faut certes rester vigilant, mais il ne faut pas confondre les regroupements communautaires et la radicalisation politique. Après tout, la communauté hassidique de Montréal est antisioniste.

Le communautarisme, un péché mortel ?

D’où vient alors cette propension à assimiler les regroupements communautaires à des regroupements politiques ? Ne cherchez pas midi à quatorze heures. Cela provient de la France et de sa dénonciation du « communautarisme ».

La France, qui est entrée dans la modernité en passant par des guerres de religion et qui s’est servie des « corps constitués » comme autant de repoussoirs, cette France qui s’est construite sur l’assimilation linguistique, qui a un passé colonial ainsi qu’une immigration moins sélective, entretient une méfiance absolue à l’égard de toute forme de regroupement communautaire minoritaire.

Le « communautarisme » y est perçu comme un affront direct à la République. Et pourtant, comme plusieurs experts l’ont fait remarquer, le passé juridique de la France, depuis la loi de 1905, n’est pas aussi tranché. Il manifestait une certaine ouverture, avant que ne soient posés des gestes de fermeture à partir de l’an 2000.

Or, paradoxalement, cette phobie entretenue à l’égard des minorités religieuses, linguistiques, voire nationales, telles que la Corse et l’Alsace, confère à la République, déclarée une et indivisible, les allures d’un communautarisme englobant.

Une importation plus ou moins heureuse

 

C’est cette même peur importée de France qui sert d’inspiration à ceux qui, ici, dénoncent le « multiculturalisme », car cette dernière doctrine lui serait presque synonyme dans la mesure où elle aurait pour effet de favoriser l’émergence de ghettos, et donc d’une vie communautaire en silo.

Or, le fait est que nous n’avons pas au Québec le même ADN politique que la France. Nous vivons dans un rapport de tolérance-respect à l’égard de la minorité anglophone du Québec (que ses membres soient d’origine irlandaise, écossaise, anglaise ou autre). Nous cherchons de plus en plus à améliorer nos relations avec les onze peuples autochtones. Nous avons, pour des raisons historiques, toujours manifesté de l’ouverture à l’égard des droits collectifs des groupes minoritaires, parce que nous avons été, et nous sommes encore, une nation minoritaire au Canada.

Nous sommes réfractaires à une constitution dominée par l’individualisme, et la Charte de la langue française du Québec, qui affirme les droits collectifs linguistiques du peuple québécois, a pour nous une portée constitutionnelle aussi importante que la Charte des droits et libertés de la personne.

La future république québécoise

 

La future république québécoise pourrait alors être pensée comme une « union sociale d’unions sociales », ouverte à cette diversité de regroupements collectifs. Le communautarisme, qu’il soit hassidique ou musulman, pourrait lui-même, à l’opposé de ce qui se produit en France, être toléré et respecté si, contrairement au Canada, nous adoptons l’interculturalisme.

Cette dernière approche se distingue clairement du multiculturalisme pourvu qu’elle ne se réduise pas à l’idée de favoriser seulement des échanges interculturels horizontaux, ce qui revient à assurer une certaine intégration sociale et un certain métissage.

L’interculturalisme se distingue du multiculturalisme si, dans son énoncé même, il implique, dans une perspective verticale, une reconnaissance réciproque, un devoir d’intégration assumé par tous et accompagné par l’État, ainsi qu’une adhésion aux règles du vivre-ensemble au Québec. Or, vu sous cet angle, il peut aussi autoriser la présence de regroupements communautaires sur le territoire québécois.

L’importation d’une posture anti-communautariste, sortie de son contexte français, aurait un tout autre effet au Québec que d’instaurer une identité républicaine, car elle nous replongerait dans les mailles anciennes d’une communauté tricotée serrée.

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