La diversité comme sujet ne m’intéresse pas

Pour Olivier Choinière, se représenter autrement que comme une société blanche homogène relève de l’évidence.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour Olivier Choinière, se représenter autrement que comme une société blanche homogène relève de l’évidence.

Le lundi 8 mai 2017, le Centre du Théâtre d’aujourd’hui annonçait sa saison 2017-2018. Ma pièce Jean dit fait partie des pièces programmées. J’ai profité du rituel du lancement de saison pour lire la déclaration suivante :

« Avec Jean dit, ce n’est pas un individu, mais toute une société que je veux mettre sur scène. Cette société ressemble au Québec d’aujourd’hui, dans toute sa diversité. Le théâtre tarde à représenter ce Québec actuel, comme si, en passant les portes de la salle, de grands pans de sa population disparaissaient. »

Il y a toutes sortes de raisons qui peuvent expliquer ce phénomène. Elles me semblent toutes assez mauvaises.

Ce que nous devons avouer, c’est que le théâtre au Québec peine à s’imaginer dans d’autres couleurs que le blanc. Lorsqu’il se flatte de le faire, c’est pour mieux souligner la différence entre « nous » et « les autres ».

Se représenter autrement que comme une société blanche homogène relève de l’évidence. Or, cela est aujourd’hui encore revendiqué comme un geste d’audace, soulignant l’important décalage entre la société qui nous entoure et la représentation que nous nous en faisons.

Une urgente mise à jour s’impose, qui doit aller au-delà des programmes gouvernementaux et des projets de médiation culturelle, et qui commence par soi. C’est pourquoi, afin de choisir la distribution de Jean dit, j’ai souhaité ouvrir des auditions s’adressant aux acteurs de la diversité culturelle que je ne connais pas.

Je ne sais pas ce que je cherche, c’est-à-dire l’âge, la taille, la couleur. Je m’en fous d’ailleurs assez. Je cherche tout simplement de bons acteurs et de bonnes actrices. Si je fais ces auditions, ce n’est pas parce que je ne connais pas de bons acteurs issus de la diversité culturelle, mais pour découvrir ceux que l’on ne voit jamais sur nos scènes et qui ont pourtant reçu une formation professionnelle.

Appelons ces auditions une occasion de nouvelles rencontres.

D’ailleurs, la diversité comme sujet ne m’intéresse pas. C’est même un mot qui risque bien vite de se retrouver dans un certain abécédaire (26 lettres : abécédaire des mots en perte de sens). Je veux simplement pouvoir donner un rôle à un acteur d’origine africaine sans qu’il joue Le Noir. Je veux mettre en scène une distribution métissée sans que le sujet de la pièce soit l’exil, les origines, l’identité, l’Autre. De la même manière que je n’entre pas dans un dépanneur pour aller à la rencontre de l’Asie et que je ne marche pas dans les rues de Parc-Extension pour goûter à l’essence de l’Inde. Je suis chez moi, mon voisin aussi et il n’y a là rien d’extraordinaire. Cette extrême banalité, je la revendique même comme le cadre du miroir que le théâtre doit nous tendre. »

 

J’ajouterais qu’il me semble absolument incroyable que le Théâtre du Nouveau Monde présente cette saison une production comme La bonne âme de Se-Tchouan avec une distribution entièrement blanche, de surcroît grimée comme des clichés d’asiatiques, ou que le Théâtre du Rideau vert, non content de reconduire les préjugés avec une comédie qui prétend les dénoncer, engage un Blanc pour jouer un Arabe, et Denise Filiatrault d’en remettre la faute aux agences de casting et aux acteurs de la diversité culturelle, révélant la pauvreté de sa réflexion, sa paresse intellectuelle et sa mauvaise foi.

Une urgente mise à jour s’impose et c’est à nos institutions théâtrales de préparer la voie. Elles sont au contraire à la traîne. Et même que pour éviter les remises en question douloureuses, elles choisissent l’aveuglement volontaire.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 mai 2017 00 h 22

    Le théâtre doit refléter la diversité sans en faire une victime!

    Certainement, le théâtre doit refléter la société telle quelle. Par contre, il ne faut pas toujours montrer les gens issus de la diversité comme des ratés intellectuels ou comme des victimes. La plupart des immigrants sont très bien intégrés à la société d'accueil et il faudrait exprimer cette réussite sans devoir faire la leçon aux autres!

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 14 mai 2017 07 h 53

      Bonjour M. Cyr,

      J'imagine qu'il est naturel de projeter sur les propos d'autrui des intentions qui légitiment nos préférences idéologiques. Mais l'esprit critique requiert que l'on contemple diverses possibilités à moins d'indices suffisamment forts pour nous arrêter sur l'une d'entre elles. Ainsi, dans le cas présent, qu'est-ce qui vous laisse croire que la démarche de M. Choinière ne relève pas d'un désir sincère de justice mais plutôt d'un conformisme bien-pensant?

      Vous prétendez d'autre part que son théâtre ne dérange probablement pas, à cause de ce désir de justice. Votre réaction péremptoire, ainsi que celles, épidermiques, de plusieures figures du milieu du théâtre lorsqu'interpellées à ce propos, laissent pourtant raisonnablement croire le contraire.

    • Dany Leblanc - Abonné 14 mai 2017 09 h 25

      Je ne vois pas de rectitude dans l'approche de Choinière. Au Québec, il y a cette facilité d'engager des acteurs connus, généralement des Québécois de souche mais aussi, quelques néo-Québécois qu'on a adopté. C'est comme un club privé. De l'autre côté, il y a ceux qui veulent culpabiliser les Québécois en nous montrant des immigrants stéréotypés.

      J'ai vécu à Montréal et je suis maintenant à la campagne. C'est sûr que l'image d'un Algérien est celui qui est stéréotypé parce que les médias les représentent ainsi.

      Il faut que le cinéma et la télévision aient une approche plus intégrationniste qu'une approche multiculturaliste ou stéréotypée. De cette façon, les immigrants vont fondre à la société québécoise plus facilement.

  • Denis Paquette - Abonné 13 mai 2017 03 h 37

    les grands dogmes et les partis-pris

    qu'est ce qui vous interesse alors, les grands dogmes et les partis-pris, vous ne trouvez pas que l'on y a suffisamment goutés,

  • Pierre Desautels - Abonné 13 mai 2017 08 h 52

    Et v'lan!

    "Et même que pour éviter les remises en question douloureuses, elles choisissent l’aveuglement volontaire."

    Il était temps que quelqu'un, et pas n'importe qui, le dise. Des institutions subventionnées qui se comportent en petit club privé, les excuses et les haussements d'épaules, cela ne passera plus.

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 13 mai 2017 09 h 43

    Contradiction

    Que reprochez-vous au juste à Denyse Filiatreault ? Vous avez bien écrit: « Je veux simplement pouvoir donner un rôle à un acteur d’origine africaine sans qu’il joue Le Noir. Je veux mettre en scène une distribution métissée sans que le sujet de la pièce soit l’exil, les origines, l’identité, l’Autre». Ceci vaut aussi pour le bon comédien blanc.

    Par ailleurs, il n'y a pas que le théâtre. Ce sont toutes les institutions québécoises qui sont blanches et qui refusent d'accepter que le Québec a changé. Un exemple : le film de Gilbert Rozon pour le 375ième anniversaire de Montréal. Accepter la diversité, c'est l'ouverture à l'autre et l'antithèse du repli sur soi, une caractéristique bien québécoise. L'identité québécoise doit primer sur les autres. En supposant qu'il n'y a pas des valeurs communes.

  • Stéphanie Deguise - Inscrite 13 mai 2017 10 h 47

    Merci M. Choinière


    « Je suis chez moi, mon voisin aussi et il n’y a là rien d’extraordinaire. Cette extrême banalité, je la revendique même comme le cadre du miroir que le théâtre doit nous tendre. »