Une bonne santé mentale pour satisfaire aux normes de la société?

Certaines finalités du plan d’action en santé mentale 2015-2020 du gouvernement provincial devraient être remises en question, estiment les auteurs du texte.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Certaines finalités du plan d’action en santé mentale 2015-2020 du gouvernement provincial devraient être remises en question, estiment les auteurs du texte.

La Semaine nationale de la santé mentale prend fin le 7 mai, et la population fut à nouveau sensibilisée sur l’importance de « cultiver » sa santé mentale. Le Mouvement santé mentale Québec et d’autres organismes ont ainsi invité les Québécois à prendre soin de leur hygiène mentale, notamment par « des astuces pour se recharger » (l’image évoquant une pile qui se recharge). Si la démarche est bien intentionnée, elle effleure un enjeu fondamental d’où prennent racine de nombreux paradigmes et politiques ayant cours dans le monde occidental, soit la conception de la « santé mentale » elle-même ; la définition de la santé mentale et ce qu’elle implique plus largement.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit ainsi la santé mentale : « Une personne en bonne santé mentale est une personne capable de s’adapter aux diverses situations de la vie, faites de frustrations et de joies, de moments difficiles à traverser ou de problèmes à résoudre. Une personne en bonne santé mentale est donc quelqu’un qui se sent suffisamment en confiance pour s’adapter à une situation à laquelle elle ne peut rien changer. » C’est à partir de cet énoncé que s’articulent aujourd’hui l’ensemble des politiques gouvernementales en santé mentale, tant pour le volet curatif que le volet préventif. Cette définition de la santé mentale peut apparaître neutre au premier abord, dénuée de toute intention normative ou subversive, sauf que les mots ont un sens.

Se pourrait-il que cette vision du rapport intime entre l’individu et la société serve à légitimer un certain ordre du monde que, bon an, mal an, nous n’ayons d’autre choix que d’accepter ? La formule « s’adapter à une situation à laquelle elle [l’individu] ne peut rien changer » est en ce sens révélatrice. Comme s’il fallait accepter le sort qui en serait jeté, en pleine conscience et avec le sourire ! Se pourrait-il que, sous une apparence de neutralité, cette définition camoufle une norme sociale présentée comme universelle et sans appel ? « Que penser des personnes qui ne s’adaptent pas à une situation à laquelle elles ne peuvent rien changer, qui refusent de s’adapter, voire qui concourent à changer la situation ? Dans cette définition normative, les révolutionnaires peuvent aisément être considérés comme porteurs de problèmes de santé mentale, disqualifiant par là les luttes sociales au profit d’une vision du monde réactionnaire et aseptisée », de soutenir le psychiatre Mathieu Bellahsen.

Modèle économique

Depuis plus d’un quart de siècle, le discours néolibéral s’est frayé un chemin dans toutes les sphères de la société, y compris dans le domaine des pratiques en santé mentale. Concurrence, performance, productivité, responsabilité, adaptabilité sont devenues les conditions gagnantes du bien-être individuel et collectif. Il ne semble pas exister d’autres valeurs que celles-là. Et les conséquences de ces valeurs-diktats sont pernicieuses, venant banaliser les rapports de pouvoir qui traversent et orientent la société. Aujourd’hui, lorsqu’il est question de santé mentale, c’est moins la santé de la population qui est visée que la santé du modèle économique et social néolibéral. Que l’OMS et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) demandent aux gouvernements de faire de la santé mentale une priorité n’est de la sorte pas plus étonnant qu’inquiétant. En effet, les coûts associés au stress au travail, à la dépression, constituent des « millions » de motifs pour faire de la santé mentale une priorité.

Dans un tel contexte, il y a lieu de remettre en question certaines finalités du plan d’action en santé mentale 2015-2020 du gouvernement provincial. Des orientations aussi louables que la lutte contre la stigmatisation, l’intégration et le soutien en emploi et aux études ou la construction d’une pleine citoyenneté ne seraient-elles pas « des processus de normalisation visant à transformer le rapport des individus, des groupes et de la société dans le sens d’une adaptation à une économie concurrentielle vécue comme naturelle », pour citer M. Bellahsen ? Cette réflexion est d’autant plus légitime que d’autres politiques gouvernementales (compressions budgétaires, réduction des services publics, réforme de l’aide sociale, etc.) concourent à fragiliser le filet social.

Le champ de la prévention se nourrit aussi du langage et des valeurs néolibérales ambiantes. Fragilité, facteurs de risques, saines et mauvaises habitudes de vie sont des termes renvoyant à une conception souhaitée — sinon imaginaire — de la normalité et de la responsabilité. Se peut-il alors que prévoir, classer, gérer et normaliser les comportements individuels avec le contexte social dans une perspective d’adaptation servent à minimiser l’importance d’agir globalement sur les déterminants sociaux, contribuant ainsi à dépolitiser et à délégitimer les luttes collectives contre les inégalités et les injustices sociales ? La société n’est alors plus considérée comme une collectivité de citoyens solidaires, mais plutôt comme un amalgame — une somme — d’individus en compétition les uns contre les autres dans la quête du bien-être. De la sorte, l’idée de bien-être individuel et de « bonne » santé mentale peut apparaître comme une mesure de la soumission au modèle néolibéral, venant ainsi célébrer la satisfaction aux normes d’une société à la dérive.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Christian Labrie - Abonné 6 mai 2017 07 h 16

    Être révolutionnaire est signe d'une bonne santé mentale

    Pris à la lettre, la définition de l'OMS qui veut qu'une personne en bonne santé mentale est une personne "qui se sent suffisamment en confiance pour s'adapter à une situation à laquelle elle ne peut rien changer" ne fait pas d'un révolutionnaire une personne avec un problème de santé mental. Être révolutionnaire suppose qu'on croit pouvoir changer les choses. Ça ne rentre donc pas dans la définition. Être révolutionnaire peut être vu comme une façon de s'adapter. La même personne révolutinnaire peut vivre cependant aussi des choses auxquelles elles ne peut rien changer: un deuil, une séparation, un handicap suite à un accident (ou à de la répression), une inondation, etc... Sa capacité à s'adapter sera alors doublement solicitée.
    Le problème avec la définition me semble plutôt qu'elle occulte les causes susceptibles de provoquer des troubles de santé mental. Comme si on disait qu'une personne en bonne santé est une personne capable de faire face à toute infection, et occulter que les grandes politiques en prévention des maladies infectieuses visent à limiter la transmission. Mais il s'agit dans le texte d'une citation tirée j'imagine d'un texte plus élaboré. Je ne sais pas ce que l'OMS peut dire quant aux contrôles et limitations des causes.

  • Fernand Laberge - Abonné 6 mai 2017 10 h 00

    En effet...

    «Les révolutionnaires peuvent aisément être considérés comme porteurs de problèmes de santé mentale, disqualifiant par là les luttes sociales». Et l'histoire ne manque pas de régimes s'étant dotés d'institutions de santé mentale aux objectifs et méthodes glauques...

    «Transformer le rapport des individus, des groupes et de la société dans le sens d’une adaptation à une économie concurrentielle vécue comme naturelle». Et combien d'entreprises offrent des «programmes d'aide aux employés» ,orientée vers le maintien de la productivité bien plus que sur l'«humain», malgré les slogans...

    Jusqu'au système scolaire qui multiplie les «plans d'intervention» (et toute une pharmacopée) - générant parfois quelque cavalcade pour en bénéficier - afin que les élèves puissent correspondre aux normes et statistiques souhaitées plutôt que de tenter de soutenir leur développement dans leur originalité.

    Autrement dit, la rhétorique de la tolérance et de la diversité «richesse de la société» ne serait valable que dans un champ d'application étroit et instrumentalisé, favorisé par la confusion répandue entre santé mentale et l'image du «fou furieux» ?

    • Roxane Bertrand - Abonnée 6 mai 2017 18 h 34

      Immigration Canada devrait avertir les nouveaux arrivants.

      Vous serez libre et égaux aux Canada...pour ensuite être standardisé, catégorisé et medicamenté, au besoin. Les critères seront votre personnalité, votre vision de la vie, votre productivité, votre conformisme, et votre capacités à occuper un emploi...dans la bonne humeur. Un statue socio-économique en lien vous sera alors octroyé.

      Il n'existe pas de milieu parfait, et ceci est notre défi actuel...mais on s'adapte. Cependant, cet avertissement aurait l'avantage d'être plus réaliste et plus honnête.

  • Marc Therrien - Abonné 6 mai 2017 15 h 06

    Santé mentale et survie du plus apte

    Il est évident que la définition d’une bonne santé mentale proposée par l’OMS met beaucoup de pression chez l’individu en faisant de lui à la fois le problème et la solution, ce qui représente déjà une menace pour sa santé mentale.

    Pour avoir moi-même œuvré pendant quelques années dans le domaine de la réadaptation psychosociale en santé mentale en milieu communautaire, je suis à même d’apprécier ce texte. D’essayer d’aider des personnes exclues à se « réinsérer » dans la société dont l’organisation et le fonctionnement mêmes créent de l’exclusion, représentait un défi quotidien.

    Je peux cependant rassurer la population générale, qui est actuellement trop occupée à s’entraîner physiquement et mentalement pour continuer de performer et de répondre aux exigences du système économique et autres injonctions sociales normatives, en l’informant qu’il existe un autre monde possible advenant que son projet actuel échoue. Il réside dans la construction d’un réseau social parallèle, avec l’aide d’organismes comme le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec, qui permet aux personnes exclues de se regrouper pour recréer elles-mêmes des espaces d’inclusion sociale favorisant la reprise du pouvoir sur leur vie dans la mesure de leur potentiel et de leurs moyens. J’y ai côtoyé des personnes dont le sourire au quotidien me confrontait énormément. Elles m’ont appris de façon on ne peut plus concrète et pratique, qu’il y avait, ailleurs que dans l’organisation sociale dont elles ont été exclues, une autre manière beaucoup plus simple et accessible d’être relativement heureux. La possibilité d’être libre de son temps et de savoir l’utiliser, non plus pour être productifs dans des activités rentables, mais plutôt pour être créatifs dans des activités significatives, en était une. Une autre consiste à pouvoir faire partie d’un groupe où on est traité davantage comme une personne que comme un instrument servant à des fins économiques.

    Marc Therrien