La culture québécoise est en jeu, et pendant ce temps Joly hésite

La ministre Mélanie Joly semble balayer de la main la première évidence de toute réforme, exigée par la quasi-totalité du milieu culturel du Québec, soit d’appliquer les taxes de vente aux joueurs étrangers de l’offre en ligne, croit l'auteur. 
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne La ministre Mélanie Joly semble balayer de la main la première évidence de toute réforme, exigée par la quasi-totalité du milieu culturel du Québec, soit d’appliquer les taxes de vente aux joueurs étrangers de l’offre en ligne, croit l'auteur. 

On peut dire que Mélanie Joly ne manque pas d’ambition. Ses longues consultations sont censées déboucher sur une réforme — très attendue, mais constamment repoussée — qui devra être aussi solide et fondamentale pour la culture québécoise que l’a été la loi 101 de Camille Laurin. Pour l’heure, on est loin du but.

Nous sommes Québécoises et Québécois notamment parce que nous partageons une culture et une histoire, vécue beaucoup par l’audiovisuel et par nos médias. Depuis la Révolution tranquille, notre culture nationale s’exprime par les plateformes de la radio, de la télé et de l’écrit, un véritable écosystème protégé (qu’on le veuille ou non) par des lois décidées à Ottawa.

Or, l’écosystème s’effondre, au Québec comme dans le monde entier. Dans les huit dernières années, 16 500 emplois ont été supprimés dans les médias canadiens (radio, télé, journaux et Web), calcule la Guilde canadienne des médias. Sur le plan culturel, les citoyens se tournent vers d’autres technologies et vers des diffuseurs sur Internet qui, contrairement aux plateformes traditionnelles, refusent toute responsabilité et toute contribution financière envers notre avenir culturel.

Devant cette crise qui menace notre culture, Ottawa favorise les géants américains aux dépens de nos créateurs. Malgré une consultite interminable — et malgré un voyage récent de la ministre dans la Silicon Valley — tout semble indiquer que les grands joueurs américains du Web continueront d’opérer au Canada dans une zone de non-droit.

La ministre semble déjà balayer de la main la première évidence de toute réforme, exigée par la quasi-totalité du milieu culturel du Québec, soit d’appliquer les taxes de vente aux joueurs étrangers de l’offre en ligne (que ce soit Netflix, Amazon, Facebook ou Apple), comme l’ont déjà fait de nombreux pays.

C’est une question de justice fiscale. Parce qu’une entreprise en ligne établie au Canada doit aujourd’hui facturer la TPS, alors qu’une entreprise basée ailleurs (comme Netflix et Spotify et d’autres, établis au Luxembourg pour éviter l’impôt) s’en lave les mains. Ça n’a aucun sens, et c’est pourquoi tous les acteurs de notre écosystème culturel, des câblodistributeurs au syndicat des techniciens, en passant par les artistes et scénaristes, exigent cette mesure.

C’est bien plus qu’une question de financement; mais le financement aussi est un enjeu. 60 % des 18-34 ans migrent désormais vers Netflix, et avec eux s’évaporent les revenus publicitaires et le 5 % prélevé sur les factures de câblodistribution, cette contribution qui alimente les fonds de production au coeur de notre vitalité télévisuelle. C’est tout un écosystème qui va se faire couper l’oxygène.

Érosion

Il y a plus grave encore : l’accès à la culture québécoise se rétrécit lorsqu’on se fie à des plateformes Web déréglementées. Les trentenaires d’aujourd’hui ont grandi en écoutant Passe-Partout, mais les enfants d’aujourd’hui ne trouveront sur Netflix ni Passe-Partout, ni le défunt Salmigondis, ni la prochaine série éducative conçue au Québec. Une génération qui ne se reconnaît plus dans la production de télé et de cinéma québécois, c’est une érosion annoncée de nos valeurs.

Car les diffuseurs en ligne, contrairement à TVA, Énergie ou MusiquePlus, n’ont aucune obligation de mettre en valeur le contenu d’ici. Demandez à Mélanie Joly si elle osera proposer de telles obligations, comme l’a déjà imaginé l’Union européenne : la réponse a de quoi inquiéter. Pire encore : invitée à tracer une ligne rouge, elle se fait au contraire évasive lorsqu’on rappelle que l’administration Trump cherche à insérer dans l’ALENA des clauses qui interdiraient carrément au Canada d’appliquer aux diffuseurs audiovisuels en ligne (comme Netflix) les règles existantes que nous appliquons à nos télés à nous.

Il y a curieusement une exception à l’immobilisme numérique des libéraux : les taxis. Ils ont enfin obtenu dans le dernier budget qu’Uber ait l’obligation de percevoir les mêmes taxes de vente qu’eux. Le ministre des Finances, Bill Morneau, a dû comprendre qu’il n’y a pas de raisons de favoriser une entreprise américaine aux dépens des nôtres. S’il a donc décidé de réparer l’injustice pour les taxis, doit-on conclure que Mélanie Joly n’est tout simplement pas entendue par son collègue aux Finances ?

Notre culture vit une concurrence déloyale, une perte de financements et la menace d’un désintérêt grandissant chez nos plus jeunes. La ministre promet de grandes réformes, mais pendant que la grange brûle, on a l’impression d’une consultite sur les meilleures pratiques en design d’extincteur. Mélanie Joly doit faire preuve de courage, et vite. C’est l’avenir de notre culture qui est en jeu.

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