Des plaques commémoratives contradictoires sur Jacques Cartier

La première plaque est installée sur une pierre à gauche de l’allée centrale de l’entrée de l’université. Il y est inscrit: «Près d’ici était le site d’Hochelaga visité par Jacques Cartier en 1535 et abandonné avant 1600.»
Photo: Patrick Sicotte La première plaque est installée sur une pierre à gauche de l’allée centrale de l’entrée de l’université. Il y est inscrit: «Près d’ici était le site d’Hochelaga visité par Jacques Cartier en 1535 et abandonné avant 1600.»

Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et le 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie sont une occasion de se remémorer des faits, lieux et personnes qui ont façonné notre histoire. Les plaques et monuments sont une façon de le marquer de façon officielle dans l’espace public : ils suscitent l’intérêt des passants et des touristes. Mais ces plaques commémoratives disent-elles toujours la vérité ? On peut en douter quand on connaît l’existence de deux plaques commémoratives du voyage de Jacques Cartier à Hochelaga en 1535 : l’une se trouve au centre-ville sur le terrain de l’Université McGill, et l’autre sur la façade de l’église de la Visitation dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.

La première plaque est installée sur une pierre à gauche de l’allée centrale de l’entrée de l’université. Il y est inscrit : « Près d’ici était le site d’Hochelaga visité par Jacques Cartier en 1535 et abandonné avant 1600. Elle renfermait cinquante grandes maisons logeant chacune plusieurs familles vivant de la culture du sol et de la pêche. » Le monument jouit d’une protection officielle du gouvernement du Canada et possède le statut de monument historique d’intérêt national.

La seconde plaque est une initiative des paroissiens du village de Sault-au-Récollet en 1926. Il y est inscrit : « Ici, au pied du dernier sault de la rivière des Prairies le 2 octobre 1535, est débarqué Jacques Cartier, en route pour Hochelaga. » La plaque n’a pas de reconnaissance officielle, et le visiteur peut s’étonner que Jacques Cartier ait suivi un itinéraire en contournant le mont Royal pour se rendre au village amérindien d’Hochelaga, situé près de l’Université McGill !

Controverse

Les connaissances actuelles nous indiquent que le village d’Hochelaga n’est pas le site près de McGill fouillé par l’équipe de sir John William Dawson en 1860, car trop petit et non ceint d’une palissade de bois, tel que le décrit Cartier dans son récit de voyage. Les fouilles archéologiques entreprises sur plusieurs sites autour du mont Royal n’ont pas permis de localiser avec certitude le mythique village amérindien. Par contre, l’analyse de l’abondante documentation sur Cartier et la lecture attentive de ses récits indiquent qu’il serait effectivement arrivé par la rivière des Prairies. La polémique débuta en 1917 lorsque l’idée de l’arrivée de Cartier par « la rivière aux trois saults » fut avancée par quelques intellectuels, dont son plus ardent défenseur : Aristide Beaugrand-Champagne, l’architecte du chalet du Mont-Royal. En 1924, Henry Percival Biggar publia son ouvrage The Voyages of Jacques Cartier. Le gouvernement fédéral s’empressa en 1925 de consacrer un site approximatif de la visite de la Jacques Cartier à Hochelaga sur le campus de McGill, ce qui attribuait officiellement la découverte prestigieuse des vestiges d’Hochelaga à sir Dawson, directeur de l’institution 65 ans plus tôt. La riposte ne se fit pas attendre, l’année suivante en 1926, lorsque les citoyens de Sault-au-Récollet installèrent à leurs frais la plaque commémorative que l’on peut voir aujourd’hui sur l’église de la Visitation.

[…]

L’année 2017 serait l’occasion de mettre à jour certains lieux de mémoire dans l’espace public qui reflètent davantage les connaissances de notre époque. La Commission des lieux et monuments historiques du Canada devrait sérieusement réexaminer le statut du monument historique à l’entrée du campus de l’Université McGill, parce que son message est aujourd’hui erroné et qu’il n’a pas une importance nationale. L’institution universitaire pourrait par exemple honorer à cet endroit la mémoire de sir Dawson, qui a mené l’un des premiers projets de sauvegarde archéologique au Canada sur le site amérindien découvert à l’angle du boulevard de Maisonneuve et de la rue Metcalfe en 1860. Mais toute référence à Jacques Cartier et à l’emplacement de la bourgade d’Hochelaga sur le campus apparaît de nos jours incongrue. Il est grand temps de faire une mise à jour sur quelques-uns de nos monuments historiques et plaques commémoratives qui véhiculent une vision fausse ou dépassée d’événements.

[…]

La présence de couches historiques successives issues de la rencontre des cultures autochtone et européenne aux origines de Montréal fait de Sault-au-Récollet un lieu historiquement riche. Cela justifie amplement une reconnaissance fédérale et une protection publique officielle des lieux. Parcs Canada devrait songer à aménager un lieu de mémoire accessible au public en bordure du magnifique plan d’eau de la rivière des Prairies, à l’ouest de l’église de la Visitation. Il s’agirait d’un legs modeste, mais permanent pour le 150e anniversaire du Canada et du 375e anniversaire de Montréal. Et qui sait, un jour peut-être d’autres générations pourront fouler le sol au point de débarquement sur l’île de Montréal de grands explorateurs du continent, se rappeler qu’à cet endroit, se sont succédé la mission autochtone du fort Lorette, puis le couvent Saint-Janvier et… nous, qui leur aurons légué ce précieux témoignage.

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1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 18 avril 2017 03 h 46

    Ce qui...

    Mais voyons Monsieur Duff, ce qui compte n'est pas la venue de Jacques Cartier à Hochelaga !
    Pas plus que son attribution du mot "Kanatha" à tout un continent dont l'intérieur resta longtemps à découvrir et explorer.
    Ni même que les "Canayens" furent tous le peuples qui y précédèrent les envahisseurs armés britanniques, souvent sanguinaires d'ailleurs...
    Non, ce qui compte, la seule chose qui vaille pour les tenants politiques et économiques du Canada actuel, c'est qu'un de leurs héritiers en préceptes de suprématie britannique universelle, John Dawson, ait décidé que Cartier ne pouvait que certainement avoir marqué de ses pas un espace où l'établissement culturel et éducatif du principe de supériorité anglaise deviendrait une certitude enseignée.
    Voilà Monsieur, tel il en est de la médiocre série Us, comment la seule vérité qui vaille a droit d'être établie en ce pays nationaliste étroit que ne cesse d'être de manière croissante le Canada depuis 1763.
    Pays dont les plus anciennes traces écrites ont été brulées en même temps que son parlement historique à Montréal par les orangistes, pays où la démocratie ne peut avancer que lorsqu'elle le fait pour favoriser l'anglophilie d'une majorité qui ignore de plus en plus les faits historiques honteux mais véritables de son établissement colonial, pays qui dorénavant bâti son identité sur la négation en valeur de tout ce qui a pu précéder la domination chez lui des concepts britanniques les plus réducteurs qui soient des autres peuples.
    Dieu et Mon Droit.
    Dieu parce que mon droit imposé à tous.
    Mon Droit parce que Dieu ne peut qu'être d'accord.
    D'accord "A mari usque ad mare"... et tant pis pour les autres.
    Définition canadienne de Jacques Cartier : fondateur devenu complice involontaire d'un Canada qui, sur le dos de qui il défini lui-même et impose à tous comme laissé pour compte, invente un roman historique trompeur depuis deux siècles et demi.

    Merci de vore lecture.
    Et salutations républicaines à tous.