Le nationalisme anglo-canadien cherche à imposer un récit triomphant

«De tels contes poussent de nombreux francophones à intérioriser ce sentiment d’être inférieur», affirme l'auteur. 
Photo: CBC «De tels contes poussent de nombreux francophones à intérioriser ce sentiment d’être inférieur», affirme l'auteur. 

« Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un se fâche à propos de ces trucs », écrit un ami qui réagit à ma critique du deuxième épisode de The Story of Us de CBC. Bien que lui soit sceptique quant à la possibilité que la CBC puisse représenter avec précision l’histoire, quel que soit le sujet, cette recréation du mythe fondateur anglo-canadien est peut-être plus pénible pour moi, Franco-Albertain, qui travaille justement à contrer ces discours et à remettre notre histoire dans l’histoire de l’Amérique du Nord.

Comment puis-je lui expliquer que ces récits historiques anglo-canadiens qui évacuent les francophones font réagir plus vivement ceux qui ont grandi loin du Saint-Laurent ? […]. Comment peut-on détailler la honte qui est inculquée par de telles émissions qui glorifient ces véritables Canadians, les Bell et les Mackenzie, présentant ces géants de l’industrie et la découverte, tout en montrant nos communautés comme arriérées, nos ancêtres comme des pauvres sales qui n’ont pas encore eu la chance d’être assimilés à ce « Nous » raconté par la CBC dans un ton qui rappelle un publireportage ?

Comme mes coauteurs, Robert Foxcurran, Sébastien Malette et moi-même l’avons décrit dans Songs upon the Rivers, il y a une histoire riche qui a été enterrée des deux côtés de la frontière canado-américaine. Les Canadiens, Créoles, Acadiens et Métis ont une histoire continentale, mais elle a été dévalorisée pour mieux la faire oublier par la suite des deux côtés de la frontière. CBC, notre prétendu réseau public national, poursuit dans cette voie avec une fiction présentée comme de l’histoire, mettant à nouveau l’Anglo-Canadien sur un piédestal.

Présence francophone

L’un de ces « faits alternatifs » que la narratrice lance avec autant de délicatesse qu’une bombe est l’affirmation que ce n’est qu’après 1777 que « les commerçants européens commencent à se diriger vers l’ouest à la recherche de nouvelles richesses ; se rendant au-delà des Grands Lacs pour la première fois ». Aucun des 75 historiens que l’on prétend avoir consultés ne semble avoir entendu parler de Pierre Gaultier de Varennes, sieur de La Vérendrye ? Ce dernier et ses fils ont pénétré dans l’intérieur profond du continent, jusqu’au territoire qui est maintenant le Manitoba, les Dakotas et le Montana ; de plus, ils n’étaient même pas les premiers à dépasser les Grands Lacs. Déjà en 1727, la Couronne française a permis la création de la Compagnie des Sioux pour amener des commerçants et des missionnaires aux Sioux dans les grandes plaines ; qui plus est, cela a été construit sur une Compagnie des Sioux antérieure formée par Pierre Le Sueur en 1699. Pourquoi ces histoires ne valent-elles pas la peine d’être racontées ?

Ainsi, pendant près d’un siècle avant la prétendue poussée vers l’ouest dont nous parle la CBC, les Français et les Canadiens voyageaient loin vers l’ouest et même vers le nord. […]

Toile de fond silencieuse

Malheureusement, dans ce deuxième épisode, même les voyageurs sont muets. Bien qu’on mentionne brièvement que ce sont des Canadiens français, ils demeurent toujours la toile de fond silencieuse sur laquelle l’on bâtit la gloire de Mackenzie. Certains des noms ne sont pas connus, mais d’autres sont bien connus. N’aurait-on pas pu prendre une minute ou deux pour les nommer et raconter leur histoire pour les humaniser et les intégrer complètement à l’histoire ? En plus de François Beaulieu, il y avait aussi Joseph Landry, un Acadien, qui avait également fait son chemin vers l’ouest. Les inclure dans ce récit aurait été plus bénéfique — et surtout plus juste — que de nous faire la leçon sans fin sur l’esprit entrepreneurial (anglo-)canadian.

Enfin, de tels épisodes nous secouent émotivement. J’ai dû passer trop de temps en tant que Franco-Albertain à expliquer le nationalisme québécois pour ainsi défendre ma propre identité et les injustices auxquelles notre communauté francophone minoritaire a dû faire face depuis toujours. Le Québec était invariablement présenté comme ayant le mauvais nationalisme ethnique par rapport au bon nationalisme canadian civique. Pourtant, les deux premiers épisodes de cette histoire de « Nous » soulignent que le nationalisme anglo-canadien cherche aussi à imposer un récit aussi triomphant que la destinée manifeste américaine.

Ici aussi, l’oeuvre civilisatrice est poursuivie par ces Anglais et Écossais avec leur esprit d’innovation et leur intelligence innée qui traînent l’autre, en fait nous, francophones sales et délabrés, vers la gloire. Ce discours n’est certainement pas nouveau, il perdure depuis plus d’un siècle. De tels contes, cependant, poussent de nombreux francophones à intérioriser ce sentiment d’être inférieur, poussant vers l’assimilation, car beaucoup cherchent à échapper à une identité stigmatisée.

Malheureusement, la CBC vend cette série aux écoles, les poussant à l’intégrer dans la classe et, si la société d’État réussit, cela laissera une nouvelle génération encore moins informée sur l’histoire.

27 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 avril 2017 01 h 07

    Non seulement ils nient la verité, mais ils s'empechent d'en prendre conscience

    Leur histoire n'est-elle pas au service de l'empire? Quelle naïveté de penser que nous ne nous en sommes pas aperçus? Quoi de plus déprimant que non seulement des gens qui nient la vérité, mais des gens qui nient la vérité à l'encontre des faits

    • André Joyal - Abonné 11 avril 2017 09 h 54

      Bravo M. Paquette: vous avez devancé Mme Alexan de quelque 20 minutes... Faut le faire!

    • Richard Olivier - Inscrit 11 avril 2017 11 h 48

      Mais que penseront les centaines de milliers d`immigrants de TOI au Québec ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 11 avril 2017 01 h 30

    La première victime de la guerre est «la vérité!»

    Malheureusement, la première victime de la guerre est «la vérité!» Ce ne pas seulement le peuple fondateur français que le récit de la CBC a oublié, mais il a passé sous silence aussi, la contribution inestimable des immigrants comme les Chinois, les Italiens, les Japonais et d'autres, qui ont fait une contribution majeure à la construction de ce pays.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 avril 2017 09 h 14

      Le Canada est né voilà 150 ans. Selon certains, il serait même né en 1917 à la bataille de Vimy.

      Tout ce qui est survenu avant est de la préhistoire. Cette série en parle un peu, en passant, pour ceux que cela intéresserait.

      On se réjouit donc de voir que cette belle série se concentre sur les gagnants (les conquérants anglais) qui ont forgé notre beau pays en dépossédant les sauvages et les crottés de colons français.

      Au Canada anglais, il n'y a pas de _débat_ identitaire parce que l'affirmation identitaire ne fait pas débat. Cette série en est un exemple.

    • Jean-François Trottier - Abonné 11 avril 2017 12 h 37

      M. Martel,
      on doit aller plus loin dans cette voie.

      D'abord, selon les nombreux signes d'intolérance en provenance du Canada Anglais, y règne un fort malaise identitaire.

      Ensuite, il est toujours plus simple pour une majorité d'accuser les autres de problèmes identitaires pour ne pas considérer les siens. Ce sont des symptômes bien connus du troube de comportement narcissique, qui sévit baucoup dans la communauté anglo-québécoise, majorité sans le nom qui ainsi évacue une histoire de dizaines d'années de snobisme suraigu... pour ne pas dire plus.

      Comment le ROC pourrait accepter que les Français avaient développé un territoire faisant vingt fois les colonies anglaises, et ce de manière exemplairement pacifique ?

      Vers le milieu du 18ème, une grande fédération amérindiennes était sous le point de naître, avec comme trait d'union et ambassadeurs les Français, et langue commune le français ? Les Américains ne s'y trompent pas : la guerre des années 1750, ils l'appellent la Guerre des Indiens.

      Je m'en voudrais beaucoup de prêcher pour la France, l'un des pires peuples colonisateurs de l'histoire. Mais curieusement (et beaucoup grâce aux fondateurs du départ avec Champlain), le peuple Français du Canada était si bien mêlé aux autochtones que nous sommes tous plus ou moins Métis. Moi, trois fois et peut-être quatre.

      Comment dire à une population que ses ancêtres étaient des barbares, et qu'elle se comporte souvent comme eux ?

    • David Cormier - Abonné 11 avril 2017 12 h 40

      "Le Canada est né voilà 150 ans. Selon certains, il serait même né en 1917 à la bataille de Vimy."

      Voire, il y a 35 ans, avec le rapatriement de la constitution de 1982!

    • Jacques Tremblay - Inscrit 12 avril 2017 09 h 50

      M. Trottier
      D'accord avec vous sauf sur un point: la France est un des pires peuples colonisateurs après qui SVP? Les espagnols qui ont éliminé des peuples indigènes entiers à Cuba et en Amérique. Les Anglais qui distribuaient en cadeau des bouts de couvertes contaminées à la variole aux amérindiens. Des Belges au Rwanda par leur politique de division ethnique Hutus contre Tutsis qui a mené à au moins deux massacres à la machette durant le dernier siècle. Et c'est qui qui a cronstruit l'Apartheid en Afrique du Sud? Après ce qu'a accomplit Champlain, un français d'origine faut-il le rappeler, les exactions des Français dans le monde ne sont pas excusables mais semblent d'une autre échelle pour faire partie de votre groupe sélecte. M' enfin finalement existe-t-il de gentils colonisateurs? Les petits groupes de coureurs des bois qui s'aventuraient au confins des terres d'Amérique avaitent besoin d'être gentils avec les amérindiens s'ils voulaient voyager, commercer et survivre dans ces terres ostiles. Tout le contraire de ce que décrit le film avec Leonardo DiCaprio: <<The Revenant>> qui est une navrante représentation de nos coureurs des bois.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Jacques Tremblay - Inscrit 11 avril 2017 01 h 41

    Les premières nations et les premiers Canadiens sont victimes de racisme systémique.

    On dit que la vérité est la première victime de la guerre. Cet acharnement vissérale contre la vérité me fait penser à de la propagande de guerre comme celle qui était largement diffusée sur les ondes des radios publiques durant les deux dernières guerres mondiales. Le Canada anglais est-il encore aujourd'hui en guerre contre les nations qui ont peuplé ce pays avant eux? Et dire que la CBC pense que cet exercice mérite d'être enseigné aux enfants Canadiens anglais. Si cette candeur outrecuidante n'est pas du racisme systémique c'est quoi le racisme systémique? L'identité Canadienne anglaise est-elle si pauvre qu'elle ne peut survivre à la vérité?
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Pierre Raymond - Abonné 11 avril 2017 12 h 11

      « L'identité Canadienne anglaise est-elle si pauvre qu'elle ne peut survivre à la vérité? » J.T.

      Et que j'aime cette phrase Monsieur Tremblay !
      Vous me faites grandement plaisir.

  • Daniel Bérubé - Abonné 11 avril 2017 02 h 35

    Il serait du devoir,

    que tout organismes ayant pouvoir d'influence oblige à changer le... "classement" de cette série, pour l'enlever du classement "histoire" pour le classer dans le genre "romans historiques" par exemple, et qu'ainsi il ne soit plus considéré comme remémorant l'histoire...

    • Gilles Racette - Abonné 11 avril 2017 07 h 06

      En avoir le pouvoir, j'opterais pour le "classement" ...a la poubelle.

    • Jean-François Trottier - Abonné 11 avril 2017 11 h 14

      romans historiue ? Même pas. Parlons de préjugés montés à dessein.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 avril 2017 03 h 08

    Cette série est une nécessité

    Le fédéral est l’héritier du gouvernement colonial britannique. Ce dernier lui a confié tous ses pouvoirs, qui se perpétuent de constitution en constitution.

    La politique coloniale canadienne s’exprime dans les politiques génocidaires contre les peuples autochtones et l’adoption unilatérale d’un carcan constitutionnel dont l’article 23 vise l’extinction progressive du peuple francoQuébécois.

    Or il n’y a pas de colonialisme sans aveuglement collectif. L’ethnie dominante du pays ne peut acquiescer aux politiques génocidaires de l’État canadien sans être persuadé de sa mission civilisatrice.

    Voyez les arguments sur les bienfaits des pensionnats autochtones : ces arguments ont pour origine la croyance qu’il est moins utile de connaitre comment assurer sa survie dans un milieu hostile du Grand Nord que de savoir lire et écrite l’anglais. Comme si les grands périodiques canadiens-anglais étaient livrés quotidiennement aux portes des iglous.

    Le scandale que provoque cette série chez certains Canadiens français (au Québec et ailleurs) ne s’explique que par leur aveuglement fédéraliste.

    Le Canada anglais a besoin d’y croire. Et c’est cette nécessité qui justifie cette série.