Lettre à Éric Duhaime

Le Village gai de Montréal a encore une raison d'être, selon l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Village gai de Montréal a encore une raison d'être, selon l'auteur. 

J’espère que tu vas bien ? T’as réussi à avoir beaucoup de visibilité pour la vente de ton livre. Tu dois être content. C’était bien planifié. Bravo.

Je t’écris Éric, parce que les nouvelles qui circulent au sujet de ton essai brassent des souvenirs. Des bons et de mauvais.

T’inquiètes je n’ai aucune envie de jouer à la « victime ». Ma vie va bien et j’ai été chanceux. Mon homosexualité ne m’a pas amené dans l’enfer de la drogue ou de l’alcool. Quoiqu’à 17 ans, je buvais un peu trop, mais j’avais un band de musique rock et je voulais être le prochain Liam Gallagher, donc ça allait de soi. En fait, je me suis un peu reconnu dans ton discours. Je me suis reconnu, moi Maxim, jeune homosexuel dans la vingtaine au début des années 2000 qui était plus ou moins à l’aise avec l’étiquette qu’on lui attribuait.

J’ai vécu mon adolescence dans les années 1990, dans un Québec encore un peu homophobe. J’ai traité des gars de « tapette ». J’ai associé « le sida aux fifs ». Je m’excuse. C’était alors ma réalité. Finalement, je suis sorti du placard à l’aube du XXIe siècle après avoir lu un article sur un chanteur d’un band britannique qui avouait son homosexualité (malheureusement pas Liam G.). À cette époque, je ne comprenais pas la culture LGBT. Il n’y avait pas plus de lettres qui composaient l’acronyme en 1997, du moins, je pense. Je la méprisais donc, cette culture trop intense pour la personne que j’étais à cette époque. À la mi-vingtaine, j’ai cheminé un peu, mais je restais un gai un peu homophobe qui snobait le Village à Montréal.

Mon propre inconfort

Puis un jour, j’ai réalisé que ce mépris était un peu le reflet de mon propre inconfort par rapport à qui j’étais. Cela dit, Éric, je ne suis surtout pas en train de te faire la leçon. Je ne suis pas en train d’essayer de te dire que tu ne vas pas bien ou que « tu n’es pas gai ».

Tout ça, c’est un peu le reflet de la société beaucoup trop polarisée à l’intérieur de laquelle d’autres jeunes vivent les mêmes choses que toi et moi avons surmonté il y a quelques années. Le problème, Éric, il est là. Ton discours alimente une polarisation du débat à l’intérieur duquel, des jeunes gais, queers, trans, bisexuels, qui en arrachent plus que toi et moi, doivent cheminer et même pour certain tout simplement garder le goût de vivre. C’est dans l’air…

Moi, j’embrasse mon chum à la croisée des lignes verte et orange dans le Métro de Montréal quand on se quitte pour aller au travail, mais je ne frenche pas mon chum en pleine rue à Batiscan. Aujourd’hui, je trouve le Village gai de Montréal vraiment « trash », mais si c’est la porte d’entrée vers « un monde meilleur » pour un jeune qui se fait tabasser à Chicoutimi, et bien le Village, il a encore une raison d’être. Ça vaut aussi pour les organismes que tu trouves beaucoup trop riches et qui viennent en aide aux gens qui l’ont peut-être moins facile que nous deux. Tu vois, Éric, tant et aussi longtemps qu’on aura du mépris pour un genre, tu ne peux juste pas proclamer sa « mort » sans penser à l’impact que ton discours peut avoir, et ce, au-delà de te permettre de vendre des copies de ton livre.

Je ne suis pas le plus grand des activistes. Loin de là. Je n’ai jamais milité pour une cause en particulier. Il y a des gens beaucoup plus investis qui le font mieux que moi, mais il y a des choses que je ne peux pas laisser aller. Tu sais, Éric, ton coming out médiatique était super bien planifié. T’as la chance d’avoir un micro et une tribune dans la sphère publique qui font de toi quelqu’un de plus influent, d’une certaine façon, qu’un politicien. Aujourd’hui, tu parles de « lobby gai » et de « la fin de l’homosexualité ». Quelque part au Québec, il y a un jeune qui ne te comprend pas et qui a encore plus de misère à se comprendre.

Ce soir, mon cher Éric, quand tu te coucheras à côté de l’homme que t’aimes, j’espère que tu dormiras sur tes deux oreilles. Ça t’évitera d’entendre l’appel à l’aide de ceux que tu penses que l’on « victimise » trop dans une société québécoise « trop tolérante ».

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1 commentaire
  • Eric Lessard - Abonné 25 mars 2017 10 h 20

    Bien d'accord avec vous

    Souvent, les victimes d'homophobie sont détruites psychologiquement de bien des façons. J'ai moi-même été empêché de faire bien des choses à cause d'un milieu hostile, et en général, les victimes préfèrent se taire plutôt que de se battre pour leurs droits, car c'est rattaché à trop de souvenirs pénibles qu'ils préfèrent oublier ne serais-ce que pour survivre psychologiquement.

    En tout cas, ce n'est pas en donnant un portrait faussé de la réalité, comme le fait Eric Duhaime en prétendant que l'homophobie n'existe plus au Québec, qu'on va améliorer la situation.