Signe religieux ou patrimoine culturel?

«Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non», soutient Yves Laframboise.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non», soutient Yves Laframboise.

Le récent débat sur la présence d’un crucifix dans le hall d’entrée de l’hôpital Saint-Sacrement à Québec a entraîné des déchirements publics quant au fait de le maintenir en place ou non. Plusieurs ont même remis en question le fait qu’il soit, ou puisse être, considéré comme un objet patrimonial.

Qu’en est-il vraiment ?

Situons d’abord le contexte législatif lié au concept de patrimoine. Dans les dernières décennies au Québec, la compréhension de ce qu’est notre patrimoine a évolué. Nous sommes passés de la notion de monument historique dans la décennie 1960, entendu au sens d’édifice exceptionnel, à la notion de biens culturels dans la décennie 1980, notion plutôt liée à la culture matérielle d’une société puis, tout récemment, à la notion de patrimoine culturel, notion plus large car englobant désormais la culture immatérielle, des personnages, des lieux et des événements. Cette notion plus large se trouve ainsi formulée dans cet énoncé du préambule de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec :

« Elle [la Loi] définit le patrimoine culturel comme englobant non seulement les documents, immeubles, objets et sites patrimoniaux, mais également les paysages culturels patrimoniaux, le patrimoine immatériel et les personnages, lieux et événements historiques.»

Actuellement, des opinions divergentes surgissent ici et là à propos de signes religieux matériels et de leur signification, ou non-signification, religieuse. C’est un débat stérile si on ne l’aborde pas de la bonne façon. Qu’il relève ou non du patrimoine, un crucifix conserve sa signification religieuse. Bien évidemment. Est-ce un motif pour l’interdire dans un espace public qui serait par exemple, régi par la neutralité ou la laïcité ? Pas nécessairement.

Le regard de la connaissance

Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non. C’est la relation que nous avons avec cet objet qui le détermine. On peut poser un regard essentiellement religieux sur un crucifix, mais on peut aussi poser le regard de la connaissance. Que signifie cet objet dans notre histoire, notre culture ? Qui en est l’artiste ? Et ce regard qui est celui de la connaissance raisonnée (ou regard scientifique) n’exclut pas nécessairement le regard de croyance.

Il suffit, à titre d’exemple, de rappeler l’importance des cimetières dans le paysage urbain ou rural québécois, lieux si lourds de symbolique et de culture. Les préoccupations d’une société envers ses morts, les croyances religieuses, et même l’évolution des techniques, les progrès scientifiques, les mouvements architecturaux, les contraintes urbanistiques et juridiques, tout cela se retrouve dans un même lieu de mémoire et peut faire l’objet d’une interprétation, d’une explication portant sur le signifiant culturel. Au Québec des cimetières ont un statut patrimonial.

De même, le crucifix ou tout autre objet religieux — nous pourrions aussi parler de calvaires et de croix de chemin dans le paysage rural — peuvent être considérés comme objets patrimoniaux et par conséquent faire l’objet d’une démarche de connaissance, à condition d’une présentation matérielle conséquente par leur propriétaire.

Dans ce dernier cas, le lieu et la présentation indiqueront au spectateur comment l’objet est perçu par l’institution qui en est la propriétaire. Un lieu accessible à tous, pas nécessairement un musée, sera indiqué. L’interprétation historique de l’objet requerra un ou des textes explicatifs, des photos d’époque, quelquefois une carte géographique, et peut-être d’autres documents. Présenté de cette façon par une institution, l’objet religieux acquerra ainsi son statut d’objet culturel, d’élément de patrimoine, et verra sa signification historique expliquée.

La notion de patrimoine culturel telle qu’elle est définie par la Loi sur le patrimoine culturel est large et englobante. Elle inclut bien évidemment le patrimoine immobilier, mais aussi les emblèmes et toponymes (d’ailleurs visés par l’article 13 de l’actuel projet de loi n° 62) et reconnaît leur présence dans notre société parce que partie intégrante de notre patrimoine. De plus, elle comprend le patrimoine immatériel, ce qui inclut les savoirs traditionnels, les coutumes et les traditions.

Si la dimension patrimoniale du crucifix fait actuellement débat, qu’en sera-t-il des coutumes et traditions ? Car des coutumes, particulièrement celles religieuses ou inspirées de notre passé religieux, pourraient aussi faire débat bientôt, alors qu’elles sont partie intégrante de notre patrimoine immatériel, comme le prévoit la Loi sur le patrimoine culturel et faire l’objet d’une reconnaissance légale, en vertu de pouvoirs municipaux ou provinciaux.

Alors que le débat continue sur la question du crucifix, des questions encore plus complexes que cette dernière sont donc à prévoir dans un avenir pas si lointain. Les antagonistes impliqués auront avantage à utiliser un discours clair tenant compte de toutes les facettes légales, historiques et culturelles de ces questions.

21 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 mars 2017 01 h 25

    nous ne voyons que notre image

    peut-être est-il important qu'il nous rappelle notre servitude, la catastrophe serait-elle pas que l'on, l'oublie, peut etre serait-il temps que l'on redéfinisse, notre servitude, car elle est complexe, les anciens n'en doutaient jamais , pourquoi en doutons- nous , serions nous si omnibulés que nous n'y voyons que notre image, peut etre faudrait-il revenir a l'autre

  • Philippe Dubé - Abonné 22 mars 2017 04 h 22

    Patrimoine quand tu nous tiens

    Il m'apparaît clairement que ce qui est patrimoine doit non seulement être reconnu par tous comme faisant partie intégrante de l'héritage culturel d'un groupe mais il doit aussi être reconnu par les experts ou spécialistes qui doivent être en mesure de porter un discours conséquent sur l'élément retenu pour la postérité. Cette double reconnaissance_ populaire et savante_ participe directement à la qualitfication de ce qui est patrimoine. Le cas du crucifix en cause (Hôpital Saint-Sacrement de Québec) était accroché au mur dans le hall comme le vestige d'un décor ancien sans pour autant être accompagné d'un discours relatant son histoire, sa valeur comme symbole religieux. Un cartel évoquant explicitement la raison d'être de préserver cet élément décoratif changerait radicalement la perception que nous pourrions avoir de cet objet puisque sa présence serait en quelque sorte justifiée, sinon expliquée par une information l'objectivant. C'est à cette seule condition que l'objet aurait ou gagnerait un statut explicitement patrimonial parce que l'objet cultuel à la base deviendrait aux yeux de tous un objet culturel significatif du point de vue de l'héritage d'un groupe. Tout objet qui prétend se présenter comme un objet patrimonial dans l'espace public doit signifier explicitement sa présence à l'aide d'un traitement dit muséologique qui lui confère, à l'aide d'une notice documentée, un statut que tout citoyen peut lui reconnaître. Cette référence tracéologique en quelque sorte viendrait ainsi qualifier par l'étiquette ce que nous sommes en droit de connaître en tant que citoyen. Comme d'ailleurs pour toute marchandise mise en vente publique qui doit obligatoirement annoncer ses composantes et sa provenance à l'aide d'un étiquettage qui obéit à un protocole et des normes de pésentation standardisée. Il s'agit aujourd'hui d'un droit de savoir qui s'applique à tout produit mis en circulation dans le public et de la responsabilité des instances publiques de l'afficher.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 22 mars 2017 09 h 01

      @ P Bubé
      Quand vous écrivez"C'est à cette seule condition que l'objet aurait ou gagnerait un statut explicitement patrimonial parce que l'objet cultuel à la base deviendrait aux yeux de tous un objet culturel significatif du point de vue de l'héritage d'un groupe" quel que soit le traitement qui pourrait faire d'un objet explicitement et objectivement religieux ( un crucifix est un objet religieux indépendament du groupe) un objet patrimonial il resterait toujours explicitement et objectivement religieux et devrait être traité comme tel. Patrimonial ou non, un crucifix ne peut pas être un objet non religieux.
      Pierre Leyraud

    • Claude Bariteau - Inscrit 22 mars 2017 09 h 58

      Entièrement d'accord. Le patrimoine doit s'afficher comme tel et être décodé comme ce qui a marqué le passé et non ce qui définit le présent.

      Avec cette distinction, il devient possible de définir le présent sur des bases nouvelles. Autrement, on demeure figé dans le temps et on se crêpe le chignon alors qu'il importe de lire tout simplement qu'il y eut un passé et qu'il y a un présent que nous voulons différent.

      C'est simple, élémentaire et porteur d'un vision collective.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 mars 2017 10 h 39

      « ce qui a marqué le passé et non ce qui définit le présent ».

      C'est peut-être simple à dire et très possiblement juste, mais c'est une prescription qui ne s'impose pas comme une évidence et qui me semble s'accorder plutôt mal avec l'esprit de la loi (voir plus bas).

    • Pierre Fortin - Abonné 22 mars 2017 10 h 43

      Monsieur Dubé, votre suggestion d' « Un cartel évoquant explicitement la raison d'être de préserver cet élément décoratif changerait radicalement la perception que nous pourrions avoir de cet objet puisque sa présence serait en quelque sorte justifiée, sinon expliquée par une information l'objectivant » semble intéressante à priori, mais ne faudrait-il pas faire de même pour toutes les croix de chemin et les chapelles de pèlerin qui ornent nos routes et villages ?

      Je crois qu'il faut d'abord nous questionner sur le caractère présumément offensant qu'on accole à nos symboles religieux patrimoniaux. Ces symboles appartiennent à une période de notre histoire dont nous n'avons pas à rougir — et ils sont encore plein de sens, "in petto", pour certains parmi nous; ne l'oublions pas.

      Il n'est pas nécessaire de renier notre passé pour construire l'avenir que nous voulons ni pour accueillir les nouveaux arrivants qui devront, que ça leur plaise ou non, nous accepter comme nous sommes. Nos symboles patrimoniaux ne menacent personne et ce devrait être clair pour tous. Encore faudrait-il que ce soit dit.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 mars 2017 04 h 25

    … l’oublier ?

    « Qu’il relève ou non du patrimoine, un crucifix conserve sa signification religieuse. » ; « Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non. C’est la relation que nous avons avec » (Yves Laframboise, Ethno-historien et auteur)

    De ces citations, double douceur + une :

    A Signe « religieux » ou selon, le crucifix est un signe-symbole de signification, d’inspiration et d’intérêt « laïcs », politiques, voires-mêmes militaires ;

    B Si ledit crucifix est un signe laïc (deux morceaux de bois positionnés en T ou en + et en X), son message risque de relever du monde des symboles, un monde fascinant comme à découvrir et, parfois-aussi, à quitter en raison de son intensité qu’il dégage, et ;

    C Signe-symbole ou selon, le crucifix appartient à l’histoire-mémoire du Québec qui, avec ou sans relation éclairée, lui demeure source d’identité, de langue, de culture et mentalité à la québécoise !

    De cette source, le Québec peut comme …

    … l’oublier ? - 22 mars 2017 -

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 mars 2017 14 h 29

      Je crois que vous confondez croix et crucifix.

      Et la croix comme symbole laïque? Symbole de quoi, au juste?

  • Yves Côté - Abonné 22 mars 2017 04 h 40

    Me demande...

    Peut-être que les choses iraient un peu plus de soit si nous faisions appel au sens commun des Québécois catholiques ?
    Si nous ne tombions pas si facilement dans des accusations d'archaïsme et de sectarisme, ce qui fait la joie et donne de l'allégresse aux Canadiens parce qu'un de nos symboles religieux les plus forts, devenu historique par le fil d'événements qui a duré plus de quatre siècles, si nous ne faisions pas tant étalage d'un masochisme culturel qui donne au commerçants d'images l'occasion de faire grossir leur bourse, si sur ce sujet mais aussi d'autres qui méritent mieux que le spectacle d'un fractionnement faussement définitif de notre vivre ensemble, qui sait la force irrépressible qui se dégagerait de notre société pourtant si solidaire ?
    A force de zèle dans la recherche de preuves de notre déclassement social, que font donc de leur propre société ceux et celles qui prétendent pouvoir être perçus comme une élite pensante, parce qu'ils tapent à bras raccourcis sur celles et ceux qui de nous, ont déjà un genoux à terre ?
    Pour condamner l'intolérance qui nous fut donnée collectivement pour briser cette désobéissance qui nous distingue tant depuis le 17è siècle, ne sommes-nous pas nous-mêmes en train d'inventer une nouvelle intolérance qui aurait pour propre de laminer toute trace du chemin parcouru ?
    Comme pour aider le Canada et tous ces démolisseurs-là de bâtiments, de faits avérés, d'idées fondées, de culture originale et de langue française d'Amérique, qui rêvent d'effacer définitivement les traces de notre existence historique significative ?
    De les réduire à l'état de folklore aussi sympathique qu'insignifiant ?
    Sympathique parce que justement devenu insignifiant...
    Dans toute cette affaire-là de crucifix, me le demande de plus en plus.

    Merci de m'avoir lu.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 22 mars 2017 07 h 31

    Pourquoi ajouter de la confusion ?

    Quand vous écrivez "Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non. C’est la relation que nous avons avec cet objet qui le détermine. On peut poser un regard essentiellement religieux sur un crucifix, mais on peut aussi poser le regard de la connaissance" vous faites qu'ajouter de la confusion dans le débat. La distinction entre religieux et patrimonial ne doit pas être un choix individuel sujet à la subjectivité de chacun surtout s'il y a un signe d'appartenance évident. Sinon où allons-nous ?
    En fait le problème se pose uniquement quand l'objet est patrimonial ET religieux sans être avec un signe d'appartenance religieuse évidente.Je pense par exemple à du mobilier ayant appartenu à des religieux au début de la colonisation.
    Par contre un crucifix est objectivement un objet religieux et peut-être patrimonial et il me semble que dans une telle situation il faut le traiter comme un objet religieux et d'agir en conséquence.
    Pierre Leyraud