L’incohérence de la laïcité «ouverte»

Le crucifix à l'entrée de l'Hôpital du Saint-Sacrement, à Québec
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le crucifix à l'entrée de l'Hôpital du Saint-Sacrement, à Québec

Le Québec a vécu un nouvel épisode révélateur de la confusion qui règne autour de la laïcité avec la saga du crucifix de l’hôpital du Saint-Sacrement de Québec. Le débat autour de cette question dépasse le seul enjeu du crucifix en question et mérite qu’on s’y attarde.

Le principal argument exprimé par les opposants au retrait du crucifix peut se résumer ainsi : on retire les symboles identitaires de la majorité et on laisse les autres religions s’afficher. Cet argument n’a de poids que dans le contexte flou de la laïcité ouverte où, tel que le recommandait le rapport Bouchard-Taylor, on retire les symboles religieux des institutions publiques (qui sont forcément chrétiens) tout en permettant aux fonctionnaires et agents de l’État d’afficher leurs propres symboles religieux (qui sont autres que chrétiens). Agir de la sorte crée une apparence de privilège accordé aux uns et refusé aux autres, d’où le sentiment de frustration ressenti par plusieurs.

On ne peut pas laisser entrer par la porte arrière ce que l’on a retiré par la porte avant. Si l’État adopte une loi interdisant l’expression de croyances religieuses sous quelque forme que ce soit dans les institutions publiques et retire ses propres symboles religieux là où cela est possible, il n’y a plus d’ambiguïté ni de vide que le premier dévot s’empresserait de combler. Le défaut d’avoir opté pour cette avenue a valu au projet de loi sur la laïcité présenté par le gouvernement Marois l’étiquette de catho-laïcité et des accusations de xénophobie.

[…]

Vous avez dit « patrimoine » ?

Pour amener l’hôpital du Saint-Sacrement à revenir sur sa position, le gouvernement Couillard a sorti l’argument du patrimoine. Qu’est-ce qui est patrimonial dans cette affaire ? L’objet lui-même ? Sa signification ? Son lien avec l’histoire de l’établissement ? Son rappel du catholicisme des Québécois ? Il faudrait savoir. Il faudrait surtout savoir en quoi ceci affecte cela. Le patrimoine originel de l’établissement est parfaitement conservé par le maintien du nom d’origine malgré son intégration à un centre hospitalier universitaire.

L’histoire récente des institutions publiques nous fournit de nombreux exemples de modifications qui n’auraient pas été possibles avec l’argument du patrimoine avancé aujourd’hui. À Québec, l’Institut de santé mentale s’appelait à l’origine Hôpital Saint-Michel-Archange. Le cégep Garneau a été fondé à partir du Collège des Jésuites. Celui de Limoilou à partir du collège Saint-Jean-Eudes. À Montréal, l’hôpital Louis-H.-Lafontaine s’appelait Saint-Jean-de-Dieu. Le cégep du Vieux-Montréal a été créé entre autres à partir du collège Sainte-Marie, celui de Rosemont provient de l’Institut Cardinal Léger et le collège Maisonneuve était l’Externat Sainte-Croix.

On pourrait trouver quantité d’exemples du genre dans toutes les régions du Québec. En laïcisant les noms de ces établissements, a-t-on vraiment porté atteinte au patrimoine religieux ou historique ? Ce ne serait pas très sérieux de le penser.

On a aussi oublié que le crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale a déjà eu son jumeau au Salon rouge. Ce dernier a été retiré on ne sait quand et sans causer le moindre émoi. Les historiens nous rappellent par ailleurs que l’actuel crucifix du Salon bleu classé « patrimonial » par une motion du gouvernement Charest en 2008 n’est pas celui apposé par Duplessis en 1936 et qui a été remplacé en 1982. De quel patrimoine parlait-on exactement ?

La ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, s’en est pour sa part remise au projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État en précisant que l’objectif de ce projet de loi « n’est pas de retirer les éléments de notre patrimoine culturel et religieux ». En clair, la portée de l’article 13 du projet de loi 62 est de ne pas obliger les institutions publiques à retirer de leur patronyme ou de la toponymie les appellations à caractère religieux.

En quoi cette absence de contrainte invalidait-elle le retrait du crucifix, geste motivé par le respect de la liberté de conscience des usagers de l’hôpital ? Par quelle logique une absence d’obligation deviendrait-elle une interdiction ? Personne n’a relevé ce sophisme implicite dans l’intervention de la ministre Vallée.

Quoi qu’il en soit de l’aspect patrimonial ou non de cette affaire, le jugement de la Cour suprême dans la cause de la prière à Saguenay est ici fort pertinent : « La neutralité de l’État, écrivait la Cour, impose à celui-ci de ne pas encourager ni décourager quelque forme de conviction religieuse que ce soit. Si, sous le couvert d’une réalité culturelle, historique ou patrimoniale, l’État adhère à une forme d’expression religieuse, il ne respecte pas son obligation de neutralité. »

Entre un projet de loi sans portée et qui ne sera sans doute jamais adopté — et un jugement de la Cour suprême, lequel a le plus de poids juridique ? Loin de clarifier les choses, les interventions du gouvernement Couillard ont ajouté à la confusion. Cette confusion risque de nous replonger dans un autre psychodrame collectif à la première occasion.

55 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 mars 2017 00 h 32

    La laïcité de l'état s'impose!

    J'abande dans le même sens que Daniel Baril, qui a expliqué très bien la nécessité de la neutralité de l'État et une séparation ferme entre l'Église et l'État, si l'on veut vivre en paix sans l'ingérence religieuse dans les instances publiques.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 13 mars 2017 10 h 21

      Même si la société s'est sécularisée et le pluralisme installé, le christianisme est par essence universel et a vocation à se proposer à tous et toutes.

      Ainsi, cette croix est un signe distinctif entre les religions; et, dans une société plurielle, ce signe religieux ne met pas en danger la paix civile et la fraternité vécue au quotidien.

      En reconnaissant nos sources chrétiennes, le gouvernement poserait un geste indispensable à une intégration réussie des populations immigrées; j'en suis convaincu : cette reconnaissance sera un moyen d'éviter la rivalité communautaire que l'on a connu récemment à Québec, malheureusement.

      C'est par laïcisme que nos sources de culture chrétienne sont niées par les politiques et les institutions.

  • Jacques Lamarche - Abonné 13 mars 2017 03 h 04

    La laïcité est ou elle n'est pas!

    L'égalité entre les hommes et les femmes est un principe! Cette égalité ne peut être ouverte. Autrement, elle est autre chose, une intention vague, un souhait, un voeu, lesquels donneront lieu à des tensions et à des accommodements, à des privilèges qui amèneront une galère de misères!

    La laîcité est un principe. Ouverte, elle perd de sa substance et tout son sens, et ne peut que créer de la confusion. L'utilisation de cette expression veut laisser croire à de pieuses intentions et cherche à masquer une politique multiculturelle qui prône la liberté et le laisser-faire.

    Et si la ¨laïcité ouverte¨ n'était autre chose qu'une volonté de multiculturalisme un peu fermé!

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2017 09 h 48

      L’expression ‘laïcité ouverte’ est de la propagande subtile.

      Au lieu de parler de neutralité religieuse de l’État, on dira laïcité _ouverte_ pour insinuer que son opposé (la laïcité républicaine défendue par le gouvernement Marois) est une laïcité _fermée_.

      On laissera donc entendre que ceux qui défendent la laïcité républicaine sont des êtres obtus, fermés, bornés, etc. Bref, l’utilisation de cette terminologie exprime le mépris des uns à l’égard des autres.

      Voilà pourquoi je ne suis toujours refusé à utiliser cette appellation péjorative en dépit du fait que je suis farouchement opposé à la laïcité républicaine.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 mars 2017 10 h 17

      Le liberté et le laisser-faire. Quelles horreurs :)

    • Gilles Théberge - Abonné 13 mars 2017 15 h 37

      Il serait intéressant monsieur Martel, que vous nous expliquiez ce qui vous horripile tant dans la laïcité républicaine, qui soit dit en passant est ...laïque.

      Tout bonnement, laïque soit égale pour tous.

      C'est dur à suivre...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 mars 2017 00 h 35

      À Gilles Théberge :

      Théoriquement, la laïcité républicaine s’applique à tous. Toutefois, dès qu’on lui ajoute des exceptions, elle devient discriminatoire.

      En France, la laïcité ne fut pure et équitable qu’au lendemain de la Révolution.

      À l’époque, tous les lieux de culte furent confisqués et l’État leur attribua des vocations civiles. Les monastères furent fermés et les religieuses, massacrées.

      Mais dès la Restauration, les signes religieux furent de retour.

      De nos jours, il est facile de deviner l’appartenance religieuse de nombreux serviteurs de l’État français à partir des bijoux en forme de signes religieux qu’ils portent.

      En dépit qu’ils soient discrets, ils vont à l’encontre du principe de la laïcité, principe selon lequel on ne doit pas deviner l’appartenance religieuse des représentants de l’État.

      Ses promoteurs au Québec défendent une laïcité bâtarde, taillée sur mesure pour permettre le port de signes religieux des uns, tous en interdisant le port de signes des autres, qualifiés d’ostentatoires. Bref, c’est de la catho-laïcité.

      La laïcité républicaine est un mythe parce qu’inapplicable et source perpétuelle de conflits et de stigmatisation. C'est le cas en France, où les affaires judiciaires se succèdent les unes aux autres.

      Vaux mieux la neutralité religieuse de l’État.

      Pour ce faire, on doit distinguer la pierre et l’humain.

      La neutralité religieuse signifie que tous les symboles religieux _amovibles_ doivent disparaitre de la propriété de l’État.

      Par contre, l’État devient indifférent aux manifestations extérieures de l’appartenance religieuse de ses serviteurs.

      Ceux-ci reflètent alors la nation, formée de personnes grandes ou petites, grasses ou maigres, hommes ou femmes, blondes, brunes ou rousses et, pourquoi pas, musulmanes, chrétiennes, juives ou autres…

      Ce qui évite les dénonciations, les menaces de congédiements, les poursuites civiles inhérentes à la laïcité républicaine.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2017 06 h 30

    L’incohérence du gouvernement Couillard

    Le cas du crucifix de l’hôpital du Saint-Sacrement est un autre exemple de philippe-pheloppe du gouvernement Couillard.

    Le gouvernement Couillard se dit favorable à la neutralité religieuse de l’État.

    Pour bien comprendre ce que cela veut dire, il faut distinguer la pierre et l’humain.

    La neutralité signifie que tous les symboles religieux amovibles doivent disparaitre de la propriété de l’État. Ces symboles n’ont leur place que dans les institutions confessionnelles (lieux de culte, écoles privées, etc.) et les lieux privés.

    En somme, tous ces crucifix en plâtre peint ou en métal moulé, faits à la machine à des milliers d’exemplaires, doivent être jetés au rebut comme n’importe quelle camelote.

    Pour ce qui est des gens, la neutralité de l’État signifie qu’ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Les manifestations extérieures de leur foi, cela ne regarde pas l’État.

    En juin 2015, le gouvernement Couillard présentait le projet de loi 62 : celui-ci défendait le principe de la neutralité religieuse de l’État.

    Mais arrive la controverse du crucifix de l’hôpital du Saint-Sacrement. Et voilà le gouvernement qui recule. Finalement, l’étude ultérieure du projet de loi est reportée à cet automne.

    Ces déchirements ne cesseront pas avec adoption d’une politique claire à ce sujet mais ils commenceront à s’estomper le jour où l’État cessera de se comporter comme une girouette et que les citoyens mécontents sauront que certains combats sont voués à l’échec. En somme, quand c’est ça qui est ça.

    Bref, après plus d'une décennie de gouvernement libéral presque ininterrompu, on est toujours devant rien; ces débats interminables se poursuivent parce qu’on ne tourne jamais la page pour passer à autre chose.

    D’où la question : le gouvernement croit-il sérieusement aux principes qu’il prétend défendre ? Si oui, où en est la preuve ?

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 13 mars 2017 09 h 47

      Pour vous un crucifix n'est qu'un bibelot ou un ornement?

      Sachez qu'il constitue le symbole de la foi chrétienne.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2017 12 h 38

      Pierre R. Gascon écrit : « Pour vous un crucifix n'est qu'un bibelot ou un ornement? Sachez qu'il constitue le symbole de la foi chrétienne.»

      Dans le Décalogue, Dieu n’a-t-il pas interdit qu’on élève des images taillées ni des représentations à son image ?

      C’est ce que respectent les Juifs, les Musulmans et les Calvinistes. Ces derniers élèvent des croix, mais pas de crucifix (c’est-à-dire des croix avec représentation de Jésus de Nazareth crucifié).

      Mais dans les Églises catholiques (d’Orient et d’Occident), il y a une longue tradition de statues religieuses et d’icônes. J'aime beaucoup cette tradition. Mais entre nous, est-ce que Dieu a accordé une dispense à l’Église catholique…

      La foi dicte la manière de vivre.

      La personne qui ne va jamais à la messe, qui ne paie jamais la dime, qui vit en concubinage (ce à quoi je n’ai rien contre mais qui est un péché mortel selon l’Église), qui a des relations sexuelles sans but de procréation (ce qui est un autre péché), peut s’indigner du retrait d’un crucifix.

      Mais en pareil cas, est-ce du fétichisme ou de la religion ?

    • Colette Pagé - Abonnée 13 mars 2017 17 h 10

      Étant donné que l'on refuse de retirer le crucifix sous le prétexte de signe patrimonial, pourquoi ne pas le retirer et le remplacer par une plaque en reconnaissance des services rendus par les religieuses.

      Ce rappel historique aurait comme avantage de rallier les deux camps.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 14 mars 2017 16 h 53

      Vous écrivez : Dans le Décalogue, Dieu n’a-t-il pas interdit qu’on élève des images taillées ni des représentations à son image ?

      Donc, permettez-moi de vous parler du Linceul de Turin en espérant que vous ne le qualifiez pas d'objet auquel vous pourriez attribuer un pouvoir magique.

      Alors, pourquoi Dieu a-t-il fait en sorte que l'image de son Fils, le crucifié et le ressucité, devienne un objet extraordinaire, une véritable relique?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 mars 2017 12 h 48

      Pierre R. Gascon écrit : « Alors, pourquoi Dieu a-t-il fait en sorte que l'image de son Fils, le crucifié et le ressuscité, devienne un objet extraordinaire, une véritable relique? »

      Êtes-vous certain que Dieu soit intervenu spécifiquement pour créer le Suaire de Turin ? L’Église catholique ne s'est jamais prononcée officiellement sur son authenticité.

      Au sens large, le Suaire de Turin est une création divine comme vous et moi.

      Ce suaire est exposé dans la chapelle de Guarini de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin. Pas dans un édifice appartenant à l’État italien.

      Il en devrait être de même de tous les symboles religieux amovibles au Québec. Voilà ce qu’exigent à la fois la neutralité religieuse de l’État, et la laïcité républicaine.

      Mais en ordonnant le rétablissement du crucifix, le gouvernement Couillard fait preuve d’incohérence.

      A-t-il des principes ? Si oui, lesquels ?

  • Gilles Racette - Abonné 13 mars 2017 07 h 46

    Je ne suis pas tout a fait certain de vous suivre parfaitement ..

    mais l'idée de rebaptiser certains lieux est sûrement un pensez y bien et pourrait mener a pire abus, nous avons déjà les aéroports Trudeau, Jean-Lesage, le pont Laporte et je vous fait grâce de tout le reste, voudrons nous nommer un jour un hôpital Sauveur Couillard et un édifice Jean Chrétien quoi que dans ce dernier cas, la consonance même du patronyme réussirait sans doute à nous épargner. Pour ma part, j'ai souvent l'impression qu'on fait bien du chichi pour pas grand chose, que l'hopital se nomme Hotel-Dieu ou Saint-Sacrement et qu'on consacre (ce mot peut-il être utilisé?) budget, temps et énergie à renommer (pas re-babtiser) tout ce qui peut donner une impression religieuse, on va sans doute créer de l'emploi au Québec pour les prochains cent ans et drainer les finances du pays.

  • Yvon Bureau - Abonné 13 mars 2017 08 h 22

    Remplacer plutôt que d'enlever

    Au CH-HSS, il serait plus approprié de remplacer le crucifix par une belle murale de bois ou de cuivre ou des deux, montrant en GRATITUDE les religieuses, petites croix au cou, ... Une murale de RECONNAISSANCE.

    Ou que la croix porte le ressuscité, non le crucifié.

    Humour : à l'ANQ, sous le crucifix, que soit écrit «Cessons de nous crucifier les uns les autres !

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 13 mars 2017 10 h 11

      Je te respecte, nous nous respectons; excluant votre humour.