Un militantisme par procuration

Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir

J’ai été de celles et ceux qui ont participé aux mobilisations de 2012. Lorsqu’on m’a invitée à visionner Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, j’ai tout de suite accepté. Ce nouveau film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, connus pour Laurentie (2011), se déroule quelques années après le printemps étudiant. La révolution à moitié, c’est la grève de 2012, qui apparaît tout au long du film sous forme de fragments d’images, de sons, de souvenirs. Les quatre protagonistes poursuivent la lutte sociale à leur manière, dans la semi-clandestinité et en s’enivrant de citations révolutionnaires.

Pour les actrices et acteurs des luttes sociales, les récits qui en sont construits ont quelque chose d’étrange, sorte de dédoublement, de projection imparfaite, décalée. Je m’attendais, dans cette mesure, à ce que cette représentation cinématographique post-grève ne colle pas parfaitement à la réalité. Les critiques ont, jusqu’à présent, parlé d’un film qui abordait la suite de 2012 sans complaisance. D’entrée de jeu, Ceux qui font les révolutions à moitié... ne se présente pas comme un film politique. Il parvient, toutefois, à exploiter un contexte politique en le vidant de sa substance et de son sens.

Ce long métrage, ce sont les révoltes imaginées de ceux qui ne militent pas. Le scénario trahit une piètre compréhension des mouvements sociaux, étudiants comme révolutionnaires, et un travail de documentation bâclé de la part des réalisateurs. Les actions des quatre jeunes demeurent essentiellement des actes de violence individuels (bousculade pendant l’assemblée générale, agressions physiques contre les parents, automutilation), ce qui rompt avec les attaques contre les symboles (banques, multinationales, postes de police) généralement privilégiées par les militant.e.s anarchistes ou révolutionnaires. Ces choix ne sont pas anodins, et mènent à une certaine condamnation implicite du militantisme des personnages. La scène du restaurant — où deux jeunes observent et insultent à travers une vitrine une clientèle fortunée savourant un repas — est en cela évocatrice du point de vue de Denis et Lavoie, qui sont ceux confortablement attablés et indifférents aux réalités militantes.

L’antagonisme entre la société de consommation et une jeunesse marginale ultraradicale laisse le public dans un cul-de-sac politique qui appelle à l’inertie. Tout comme dans Corbo (2014), l’option révolutionnaire se trouve moralement écartée par l’enchaînement des événements. Ce qui reste, ce sont des fragments de questionnements identitaires — que l’on aura d’abord vus dans Laurentie — marqués par les déclarations d’Hubert Aquin ou de Lionel Groulx. Mais cela ne saurait suffire. Si la forme du film compensait le manque de fond, le résultat pourrait être plus intéressant. Ce n’est malheureusement pas le cas, ce qui rend le visionnement de trois heures particulièrement pénible.

Dénudé de ses prétentions révolutionnaires, Ceux qui font les révolutions à moitié n’est pas un hommage à celles et ceux qui ont « fait 2012 », mais un détournement vide qui présente les quatre militant.e.s comme des désoeuvré.e.s au discours désarticulé et aux moyens d’action invraisemblables. Le misérabilisme est poussé jusqu’à les présenter nus, vivant dans l’obscurité, sans électricité et pratiquement coupés de tout lien avec le monde extérieur. Ainsi, ce récit contribue à une stigmatisation des militant.e.s de gauche en les insérant dans une caricature fade et superficielle.

Il est difficile de comprendre en quoi ce long métrage a autant suscité l’enthousiasme des critiques. Celles et ceux qui ont vu La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard — dont l’action se situe dans un appartement bourgeois squatté par de jeunes marxistes-léninistes à la veille des soulèvements de Mai-68 — n’y verront probablement qu’une maladroite inspiration qui se veut dramatique plutôt que satyrique. Dans Ceux qui font les révolutions à moitié..., point d’humour, bien que le ridicule de certaines scènes devienne comique par la force des choses. On peut probablement expliquer l’appréciation générale du film par une certaine fascination envers les idées politiques et moyens d’action radicaux, pour un public qui n’a pas participé aux luttes sociales. Au final, Ceux qui font les révolutions à moitié... s’adresse moins aux grévistes de 2012 qu’à un public dépolitisé en quête de sens, qui peut alors vivre un militantisme par procuration.

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