Ceux qui parlent des grèves à moitié ne font que répandre l’ignorance

La grève étudiante a fait en sorte que nous militons encore aujourd’hui pour transformer la société dans laquelle nous vivons, remarquent les auteurs du texte.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La grève étudiante a fait en sorte que nous militons encore aujourd’hui pour transformer la société dans laquelle nous vivons, remarquent les auteurs du texte.

La grève étudiante de 2012 a cinq ans. Plusieurs critiques voient dans le film Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser leur tombeau de Mathieu Denis et Simon Lavoie un hommage à ce moment de lutte. L’intention des réalisateurs n’est pas de faire un documentaire ou un film historique, mais une fiction sert également à sceller et aviver la mémoire. C’est pourquoi il incombe de nuancer cet « hommage ». Pour nous, ce film dessine grossièrement certains des aspects les plus fondamentaux de notre mouvement, tout en passant complètement sous silence notre volonté de construire un mouvement populaire, inclusif et démocratique.

Denis et Lavoie peuvent bien répéter ne pas avoir fait un film sur la grève étudiante de 2012, malgré tous les appels à la fiction et au « point de vue », c’est l’iconographie et les images du mouvement étudiant qui sont au coeur de leur inspiration.

Pierre d’assise du « Printemps érable », les assemblées générales y prennent des allures de mise en scène burlesque. Il y eut effectivement des tensions lors des assemblées, mais on ne peut réduire celles-ci à des affrontements ouverts entre étudiant.es. L’animation d’assemblée devait assurer une prise de parole exempte de chahut, d’esclandres ou même d’applaudissements. La grande majorité de nos assemblées étaient d’une discipline à faire rougir l’Assemblée nationale.

La grève de 2012 fut un exercice d’éducation populaire et non pas de cloisonnement individualiste et élitiste comme le vivent les quatre protagonistes du film. Il est difficile de compter le nombre de tracts que nous avons passés dans les corridors de nos cégeps et de nos universités, le nombre de tournées de classes que nous avons faites. Cette grève n’est ni l’hédonisme dénoncé par le père d’une des protagonistes du film ni l’ascétisme porté par le quatuor de jeunes « militant.es ». La grève c’est le travail, le dialogue et oui, aussi, l’action. Cela a été un exercice exigeant à travers lequel l’enjeu de l’accessibilité aux études et celui de l’éducation comme valeur cardinale furent déterminants.

Une grève devenue un mouvement social

La transformation de la grève étudiante en un mouvement social s’est faite dans un contexte particulier. Nous souhaitions augmenter notre rapport de force et tentions de convaincre les travailleuses et travailleurs de faire la grève avec nous. Malgré nos tentatives, ce fut la radicalisation du gouvernement Charest qui a provoqué l’élargissement de la lutte étudiante, et parallèlement une escalade des tensions. Un climat de confrontation, sans écoute ni ouverture du gouvernement, mêlé à la répression de plus en plus brutale des manifestations, a fait en sorte que la violence est devenue un moyen pour certain.es de se faire entendre.

Il y avait certes des éléments plus sectaires dans le mouvement étudiant, mais la stratégie que nous avons employée n’a pas été celle de l’isolement et plutôt celle de l’élargissement de la lutte. Les casseroles en sont l’exemple le plus frappant, alors que des centaines de familles sont venues rejoindre les étudiantes et étudiants dans les rues, et ce, partout au Québec.

La démarche des révolutionnaires de Denis et Lavoie relève davantage du fantasme élitiste et impressionniste que de la mobilisation sociale. Sous le slogan « Le peuple ne sait pas encore qu’il est malheureux, nous allons le lui apprendre », les protagonistes se placent au-dessus de la masse, alors que le mouvement démocratique de 2012 se voulait critique, polémique, mais aussi collectif. Malgré l’avalanche de mots d’auteur.es et de citations, les personnages du film sont pourtant incapables d’expliquer leurs revendications, alors que nous avons cultivé l’idée qu’il fallait débattre, convaincre, ne pas s’enfermer et ne pas mépriser.

Un éteignoir au service de nos détracteurs

La grève étudiante a fait en sorte que nous militons encore aujourd’hui pour transformer la société dans laquelle nous vivons. Nos défis sont énormes : crise écologique, détérioration de nos conditions de travail et montée en flèche des inégalités, du sexisme, de l’hétérosexisme et de la xénophobie. C’est pourquoi nous continuons de lutter au lieu de sombrer dans l’apitoiement.

Il ne s’agit pas ici d’aborder la valeur esthétique de l’oeuvre, mais plutôt le propos politique que certain.e.s semblent y voir. Aux chroniqueurs et chroniqueuses qui clament que ce film est politique et que celui-ci interroge ce qu’il reste du Printemps érable, sachez que nous croyons plutôt que cet objet nous caricature et que ce dessin, en tout respect pour la liberté artistique, doit être dénoncé. Cette « claque de cinéma » encensée par certaines critiques n’a pas le potentiel de « rallumer le feu », mais est plutôt un éteignoir. Avec leur proposition, c’est Denis et Lavoie qui creusent le tombeau de la lutte.

Les signataires ont participé à l’organisation de la grève étudiante de 2012: Chloé Domingue-Bouchard, Coordonnatrice à l’externe AECSSP-UQAM ; Renaud Poirier St-Pierre, attaché de presse CLASSE ; Philippe Lapointe, secrétaire aux affaires académiques CLASSE ; Élise Carrier-Martin, secrétaire à l’interne CLASSE ; Keena Grégoire, Comité maintien et élargissement de la grève CLASSE ; Myriam Leduc, AGECOV ; Guillaume Legault, secrétaire à la coordination CLASSE ; Joëlle Naud, secrétaire générale AFESPED-UQAM ; Rosalie Rose, militante sciences humaines à l’UQAM ; Alain Savard, coordonnateur à l’information AFESPED-UQAM ; Alexandra Zawadzki-Turcotte, secrétaire aux affaires académiques AFESH-UQAM ; Cloé Zawadzki-Turcotte, Comité maintien et élargissement de la grève CLASSE.

9 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 février 2017 03 h 43

    Dépasser le stade de l'indignation

    Les ‘signatair.es’ oublient qu’il s’agit ici d’une œuvre de fiction.

    Les documentaires au sujet du Printemps érable, nous en avons vu ad nauseam.

    Si j’en juge par les critiques que j’ai lues, les artisans de ce film ont voulu s’inspirer de ces évènements pour créer une œuvre de fiction. Quel mal y a-t-il à celà ?

    Que le titre du film suggère que le Printemps érable s’est terminé en queue de poisson relève de l’euphémisme.

    En négligeant d’exercer leur devoir civique de voter, les jeunes d'ici et d'ailleurs ont contribué à la fois à l’élection de Trump et du gouvernement Couillard.

    Dans un cas comme dans l’autre, bravo ! Le jour où votre révolution s’étendra à l’isoloir, peut-être verra-t-on des changements dans la société.

    D’ici là, indignez-vous, mes amis, indignez-vous…

    • Robert Morin - Abonné 9 février 2017 07 h 26

      Je n'ai pas encore vu le film, mais quand vous écrivez : «Si j’en juge par les critiques que j’ai lues, les artisans de ce film ont voulu s’inspirer de ces évènements pour créer une œuvre de fiction. Quel mal y a-t-il à celà ?», alors on peut sérieusement se demander s'il est honnête de prétendre avoir fait «un film de fiction» alors que celui-ci est truffé de séquences d'archives sur le Printemps érable... Faudrait pas jouer sur deux tableaux, me semble-t-il. Les auteurs du film semblent ne pas s'assumer et chercher des faux-fuyants, et c'est dommage...Les événements du Printemps érable se sont déroulés il y a moins de cinq ans, mais les auteurs du film affirment qu'ils décrivent une toute autre réalité, plus «actuelle» (???)... moi, ça ne me convainc pas.

    • Clermont Domingue - Abonné 10 février 2017 10 h 13

      Pour qualifier le film de Denis et Lavoie, je n'emploierais pas le mot oeuvre ni le mot fixion.Je crois que le mot plagiat conviendrait mieux.

  • Jacques Beaumier - Abonné 8 février 2017 07 h 45

    Très juste mise au point

    Merci pour cette très juste mise au point. N'ayant pas vécu la révolte étudiante du printemps 2012 de près, j'ai eu un malaise à voir ce film qui ne correspondait pas à ce que j'en avais compris. Vous avez bien formulé le problème : « La démarche des révolutionnaires de Denis et Lavoie relève davantage du fantasme élitiste et impressionniste que de la mobilisation sociale. »

  • Christian Montmarquette - Abonné 8 février 2017 07 h 49

    Il faut une grève sociale pour nouvelle Constitution

    C'est chaque jour de plus en plus évident.

    Il faut une loi pour gouverner le gouvernement.

    Il est clair pour moi que la prochaine grève sociale devrait comporter la revendication d’une Constitution du Québec avec des exigences précises afin de modifier notre système quel que soit le gouvernement pour qu’on n'ait plus à descendre dans la rue pour exercer le pouvoir citoyen.

    Ces revendications pourraient comporter les points suivants :

    La création d’une « Chambre citoyenne » élue et non partisane disposant du pouvoir de contraindre les partis politiques et les gouvernements à respecter leurs programmes et de déterminer tous autres points où les élus-es sont en situation de conflits d’intérêts.

    Le pouvoir de destitution des élus-es et de révocation des gouvernements sans possibilité de se présenter l’élection suivante.

    La fermeture temporaire ou permanente des partis politiques fraudant la loi et les codes d’étique.

    Le droit de vote des citoyens pour déterminer qui seront les ministres et le premier ministre ou le président.

    Le changement de mode de scrutin pour un scrutin équitable et proportionnel.

    La nomination des juges et des hauts-fonctionnaire par la Chambre citoyenne.

    Le pouvoir de la Chambre citoyenne de déterminer le salaire des élus et le découpage de la carte électorale.

    Une liste des droits sociaux inaliénables tels que: un revenu minimum décent; le logement; la Santé; l'Éducation; l'Environnement etc.. Protégés et enchâssés dans la Constitution.

    L’abolition des lobbys commerciaux.

    Ce ne sont ici que des exemples, mais en somme, pour être efficace, la prochaine grève sociale devrait revendiquer l’adoption d’une loi pour «gouverner le gouvernement» afin qu'il représente les intérêts des citoyens et non les intérêts des entreprises.

    Sans quoi, nous incitons nous-mêmes nos propres élus.es à abuser de leurs pouvoirs et nous condamnons nous-mêmes à descendre dans la rue à chaque fois qu'ils le font.

    Christian

    • Pierre Raymond - Abonné 8 février 2017 15 h 23

      J'aime beaucoup votre proposition M. Montmarquette et principalement pour la raison suivante.

      Si on met dans la même équation :
      - La somme de travail touchant la gouvernance qui est accomplie par les
      hauts fonctionnaires ;
      - le nombre de décisions teintées par l'intérêt partisan qui sont prises
      par les politiciens ;
      - les erreurs de gouvernance commises par les politiciens ;
      - l'inexpérience et/ou l'incompétence de certains politiciens...

      alors je crois que votre proposition est le début de quelque chose de valable.

    • Serge Morin - Inscrit 8 février 2017 19 h 01

      Vous avez l'essence , mais pas de le bon véhicule.

    • Pierre Schneider - Abonné 9 février 2017 08 h 14

      Nous sommes bien d'accord, pour une fois, que la révolution nationale que constitue l'indépendance du Québec doit être accompagnée d'une constitution québécoise citoyenne qui redonne au peuple des pouvoirs actuellement délégués par un système électoral défectueux à une classe politique trop souvent intouchable. Raison pour laquelle j'aimerais que tous les grands enjeux sociaux et décisions majeures sur notre avenir soient approuvés démocratiquement par voie de démocratie directe, comme cela se fait en Suisse et dans certains États américains.

  • Robert Lortie - Abonné 8 février 2017 14 h 06

    Esthétisme vide

    On ne peut s’empêcher de se demander quel est le propos du film. Le scénario est plutôt décousu, et même en acceptant le parti-pris esthétique des scènes surréalistes, la trame narrative m’a laissé perplexe. Les scènes d’auto-critique, tout-nu-la-yeule-en-sang, auto infligées, sans les Gardes Rouges de Mao pour les imposer, ne font qu’invalider la démarche du groupe. Le fait que trois d’entre eux vivent au crochet de celle qui se prostitue ne fait rien pour les rendre sympathiques, bien au contraire.
    Finalement, en y repensant un peu, je me dis que les critiques dithyrambiques viennent surtout d'esthètes d’un certain âge, n’ayant pas eu de sympathie pour le mouvement étudiant.