Attentat de Québec: n’aie pas peur de moi

«En 2017, il est faux de prétendre qu’on peut bâtir le Québec sans les immigrants», tranche Zabi Enâyat-Zâda.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «En 2017, il est faux de prétendre qu’on peut bâtir le Québec sans les immigrants», tranche Zabi Enâyat-Zâda.

J’écris ces quelques lignes à la suite de la tuerie survenue à la mosquée de Québec et je m’adresse à mon voisin québécois ; plus précisément à celui qui a peur des musulmans. Tu sais, ça fait plusieurs décennies que des musulmans, certains pratiquants, d’autres laïcs, sont installés au Québec. Ils sont ici pour y rester ! Comme ce fut le cas pour les Français et les Anglais il y a 400 ans et ensuite pour les Irlandais, les Écossais, les Juifs, les Italiens, les Chinois et d’autres immigrants provenant des quatre coins du monde.

Il faut que je me présente ! Je suis né à Kaboul, en Afghanistan, dans une famille musulmane. Non, je n’ai pas choisi ma religion, ni ma famille, ni mon lieu de naissance. J’avais 12 ans quand la guerre a commencé en 1978. Une guerre qui nous a été imposée. Elle a été suivie par la prise du pouvoir des extrémistes islamistes et ensuite par l’invasion militaire chapeautée par les États-Unis. Elle se poursuit encore en 2017 et continue de faire des victimes.

J’avais 17 ans à mon arrivée au Québec en 1983 en tant que réfugié. Je me le rappelle bien. Les Québécois m’ont accueilli à bras ouverts. Je leur suis pour toujours reconnaissant. Je t’épargne les détails de mon parcours migratoire.

Je veux que tu saches que j’aime le Québec, que j’aime Montréal et que j’y suis attaché autant qu’à ma ville natale. Aujourd’hui, j’ai 50 ans. Ça fait trente-trois ans que j’habite à Montréal. À titre de citoyen québécois, certains ont plus d’ancienneté que moi, d’autres moins. Tu vois, si tu es né après 1983, ça veut dire que j’ai vécu au Québec plus longtemps que toi. À tes yeux, je ne suis peut-être qu’un musulman, qu’un immigré, qu’un étranger. Cette façon de voir les choses maintient une triste distance entre nous. Pourtant, je ne suis pas dangereux ! Tu peux le demander à mes amis. En passant, 90 % de mes amis sont des hommes et des femmes d’origine québécoise. Des gens que j’aime et qui, eux aussi, m’apprécient.

Je suis sûr que, si tu prenais le temps de t’intéresser à moi et non à la couleur de ma peau ou à la religion dans laquelle je suis né, tu découvrirais quelqu’un d’intéressant et surtout pas quelqu’un de menaçant.

Intégration

Comme toi, je me lève tôt pour aller travailler. Ben non, je n’ai volé la job de personne ! J’ai étudié fort pour me trouver un emploi tout en travaillant la nuit dans une station-service. J’ai mis quatre ans et demi pour finir mes études collégiales et neuf ans pour terminer mon baccalauréat. Oui, comme toi, je travaille fort. En fait, ça fait presque trente ans que je suis sur le marché du travail.

Comme toi, je paie mes impôts chaque année. Oui, je participe au développement économique du Québec. Je n’ai pas d’enfant, mais ça me fait plaisir qu’une partie de mes impôts aille à l’éducation de nos jeunes. Pour moi, tout passe par la qualité du système scolaire et par une bonne éducation. Même chose pour les soins de santé. Même si je n’utilise pas souvent ces services, je suis content qu’une partie de ce que je gagne soit investie pour que des gens malades profitent de bons soins. Le Québec m’a beaucoup donné et aujourd’hui, à mon tour, je participe à nos programmes sociaux.

Comme toi, je participe à la vie culturelle de ma ville. Je fréquente des librairies, des musées et des festivals. Non, je n’écoute pas la télé afghane. En fait, je n’ai pas de télé. C’est un choix personnel qu’on a fait, ma conjointe et moi. Quand je veux m’informer, je cherche une source crédible. Comme tu le sais, il y a beaucoup de nouvelles sensationnelles et de fausses nouvelles tout aussi sensationnelles dans nos journaux, et surtout sur les réseaux sociaux. J’ai coécrit un livre et je donne des conférences pour créer un pont entre les Québécois de souche et les néo-Québécois.

Se parler

Je suis pour la laïcité et pour l’égalité homme-femme. Ma conjointe est d’origine québécoise et il n’a jamais été question pour nous qu’elle se convertisse à l’islam. Ma famille immédiate est composée d’Afghans, de Québécois, de Français et d’Italiens.

Moi aussi, je suis contre l’islam politique et fanatique. En fait, je suis contre le fanatisme tout court. Que ce soit le fanatisme musulman, juif, chrétien ou autre. Cela ne veut pas dire que je suis contre l’islam ou contre les 1,5 milliard de musulmans qui habitent la planète. La majeure partie des musulmans mènent des vies simples. Ce que j’essaie de te dire, et tu l’auras compris, c’est que tous les musulmans ne sont pas faits du même bois !

Tu vois, nous avons beaucoup de points en commun, toi et moi. En ce qui concerne nos différences, ce serait bien qu’on se parle. C’est en se parlant qu’on apaise les tensions. Je peux même te donner un exemple : depuis l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, j’ai toujours eu un sentiment négatif envers les Russes. Ce sentiment m’a habité pendant de nombreuses années. Ce n’est qu’en 2016, lors d’une de mes conférences, que j’ai rencontré une Québécoise d’origine russe qui s’est présentée à moi. Elle m’a parlé avec une voix douce et une attitude positive. Elle disait être attristée que des Russes aient contribué à créer la souffrance en Afghanistan. Elle ne s’est pas présentée à moi en victime. Notre conversation n’a duré que quelques minutes. Par la suite, nous avons correspondu. Ces échanges m’ont permis de réaliser que tous les Russes sont loin d’être dangereux comme je l’avais toujours cru. De la même façon, tous les musulmans ne sont pas des terroristes.

Ce sera un plaisir pour moi de te rencontrer, de te serrer la main, d’en apprendre davantage sur tes préoccupations, d’échanger avec toi autour d’une bière et d’une poutine ou, pourquoi pas, autour d’un kabouli palaw et d’un verre de vin. En 2017, il est faux de prétendre qu’on peut bâtir le Québec sans les immigrants.

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17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 3 février 2017 02 h 10

    L'amour doit être réciproque!

    Je suis tout à fait d'accord avec vous, M. Enâyat-Zâdae. Mais je ne comprends pas pourquoi vous écrivez une lettre à votre voisin québécois puisque vous dites: «Je me le rappelle bien. Les Québécois m’ont accueilli à bras ouverts. Je leur suis pour toujours reconnaissant.»
    Les Québécois ne sont pas racistes comme je le dis à plusieurs reprises. Ce qui angoisse les Québécois de souche comme les nouveaux arrivants d'ailleurs, c'est le fanatisme et l'intégrisme de quelques-uns.
    Personne n'a jamais accusé tous les musulmans de terrorisme. Toutefois, une très petite tranche d'intégristes insistent a se distinguer en démontrant leurs différences au lieu de se pencher sur ce que nous avons en commun. Ce qui dérange, ce sont tous les accommodements religieux, la couverture extrême des femmes, le rejet de la modernité, le port du niqab, les fatwas contre la liberté d'expression, l'apostasie, les petites filles de cinq ans, voilées, à la maternelle, le patriarcat, le prosélytisme des salafistes, appeler les non-musulmans des «mécréants et des infidèles» et j'en passe. Ce sont les adeptes de la droite fasciste qui veulent mettre tous les musulmans dans le même panier.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 3 février 2017 05 h 23

    Quelle peur?

    Mais monsieur, le Québec, terre d'accueil à nulle autre pareillle, n'a jamais eu peur, hormis quelques exaltés qui ont hurlé, ou quelques politiques qui ont cherché à discréditer, ou d'autres qui s'évertuent toujours à faire croire que les Québécois sont étroits et fermés!

    Il faut voir comment est difficile pour les souverainistes de manifester leur fierté et leur identité sans être aussitôt taxés de repli et d'ouverture envers les communautés qui viennent de tout côté!!!! C'est que l'autre camp a beau jeu de montrer que nous manquons d'humanité et sommes habités de peurs et d'hostilité! La vraie peur est celle d'être par des flots submergés alors que le bateau a bien commencé à couler!

  • Marc Lacroix - Abonné 3 février 2017 07 h 25

    Salut Zabi !

    Des gens comme toi ne me causent pas de problème. Moi je suis un Québécois pure laine, je ne vais à Montréal que lorsqu'il le faut, je n'aime pas la grande ville, il y a trop de monde et pas assez de place, mais ça, c'est secondaire. Ce qui me dérange, c'est lorsque des gens qui arrivent ici veulent continuer à agir comme s'ils étaient dans leur pays d'origine. Ils considèrent que leurs femmes et leurs filles sont des êtres inférieurs, probablement pas assez matures — bref ils agissent en macho — et prétendent — que c'est Dieu qui l'exige. Il a le dos large Dieu, Allah.

    J'étais adolescent lorsque j'ai abandonné la pratique religieuse de mon enfance. Quarante-cinq ans plus, j'y suis revenu, mais je me méfie des hommes de pouvoir qui se sont habillés en religieux. Certains que je connais sont sincères, ceux-là deviennent des amis. Ceux qui aiment davantage le pouvoir que les humains, je n'en tiens pas compte. Tes amis — musulmans ordinaires — ne me font pas peur, j'ai travaillé sans difficulté avec quelques-uns d'entre eux.

    Ceux qui dérangent sont ceux, les machos que j'ai évoqués plus haut, qui veulent refaire — leur monde — ici, ceux de l'Islam politique, qui revendique des droits différents en se servant des chartes comme des armes de conquête. Hommes et femmes ont les mêmes droits à la base, et les coutumes de société patriarcale archaïque — doivent être mises de côté. Ceux qui cherchent à les maintenir dans des ghettos se comportent en conquérants, et tu comprendras que comme Québécois, je ne peux l'accepter. Des guenilles sont des guenilles..., tant qu'elles n'ont pas un but politique.

    Ceux qui comme toi — veulent s'intégrer — à notre société sont les bienvenus. Vous pouvez rester musulmans pratiquants, pas intégristes, ou devenir laïcs, ça ne cause pas de problème — tant que vous nous considérez comme des amis —, pas comme des mécréants.

    • Bernard Terreault - Abonné 3 février 2017 08 h 52

      À Marc Lacroix: Zabi Enâyat-Zâda essaie d'éteindre l'incendie, mais certains de vos mots jettent plutôt de l'huile sur le feu.

    • Colette Pagé - Inscrite 3 février 2017 10 h 49

      Excellent commentaire qui rappelle l'ouverture du Québec aux immigrants et ajoute un bémol contre les imans et les maris et les frères qui en terre d'Amérique refuse pour des raisons religieuses de reconnaître l'égalité hommes-femmes.

      À ceux-là, il faut dire haut et fort que dans ce Québec tolérant ils ne sont pas bienvenus parce qu'ils refusent le Vivre ensemble.

    • Marc Lacroix - Abonné 3 février 2017 11 h 19

      M. Terreault,

      Peut-être pourrais-je vous répondre, mais votre propos reste peu explicite, alors je n'ai rien à ajouter !

    • Michel Blondin - Abonné 3 février 2017 18 h 01

      ...
      Il me reste une autre liberté à conquérir celle de ma propre liberté de vivre chez moi avec lois et territoire pour la pérennité de ma langue unique en Amérique mais la cinquième parlée sur la planète.

      Aussi j’ai choisi le Québec comme patrie et pays que j’espère. De faire du Québec un pays est aussi contraire au multiculturalisme qui ne veut ni frontière ni culture, mais toutes. Insensé et illusoire de faire un pays sans frontière et sans culture. Ce problème confronte notre désir, nous fragilise comme francophone et il est facile d'en profiter comme plusieurs des nôtres l'ont fait. Plusieurs mêlent le Canada avec le Québec pour ne pas déplaire. On tente de nous assimiler à l’anglais depuis 250 ans.

      Le Québec a besoin de tous les bras. Nous aimerions t’avoir à nos côtés. Cependant soit sûr que ce ne sera pas de tout repos. Il y a que du boulot et mille difficultés.

      Que tu sois arrivé il y a 2 ans, 10 ans, 40 ans ou deux siècles, tu seras le fondateur de ce nouveau pays, Ce sera ton seul salaire pour tes descendants qui te reconnaîtront comme pionnier de ce nouveau monde. N'est-ce pas ce que tu cherchais!

  • Hélène Gervais - Abonnée 3 février 2017 07 h 46

    Merci pour votre magnifique lettre ....

    mais tout en approuvant ce que vous écrivez à 100%, ce qui dérange la plupart des gens, d'après moi, ce sont les revendications de certains musulmans, je dirais des passe-droits. Ex. les demandes pour que les filles n'aient pas de cours d'éducation physique au même endroit que les garçons, le port du voile intégral, qui pour plusieurs d'entre nous rabaisse la femme, etc... C'est ce qui a creusé un grand fossé entre nous, d'après moi bien sûr. Comme vous dites, la plupart des gens de confession musulmane passent inaperçus, ils pratiquent ou pas, ce qui ne dérange personne. Chacun est bien libre de choisir la religion qui lui convient, ou ne d'en choisir aucune. Mais après nous être "débarassés" des concepts de la religion catholique, souvent dégradants pour la femme, nous ne voulons absolument pas, pour aucune considération, retomber dans les lacunes des religions. Les immigrants font partie intégrante de notre société et en ce qui me concerne, ils sont d'une grande richesse pour mon pays le Kébek. Mais en ce qui concerne les religions, de grâce, pratiquez-la dans les églises désignées à cette fin, ou dans vos maisons, mais pas dans la rue.

    • Yves Petit - Inscrit 3 février 2017 13 h 35

      Hélène, "aime ton prochain comme toi même" doit se vivre partout. On doit pratiquer sa religion partout, à tous les instants de sa vie, sinon elle n'a aucun sens.

  • Yves Petit - Inscrit 3 février 2017 09 h 37

    La mouvance

    Ce commentaire sous le thème "viens ici mon "ptit gars je vais t'expliquer" est bien écrit et bien charmant mais Zabie, évidemment, ne dit pas tout. Le monde musulman est en ébullition depuis un bon bout de temps déjà. Puisque nous vivons dans ce village global, nous avons tous connaissance de tous les massacres d'innocents, les églises brulées, les têtes coupées, les femmes lapidés et les milliers de personnes qui perdent la vie afin que le monde rêvé par ces islamistes devienne réalité.

    C'est de ça que les Québécois, tous les Occidentaux et assurément beaucoup de musulmans ont peur. Malheureusement, on entend parler de très peu de pistes de solutions venant du monde musulman.